Catholicisme
Soupçons de dérives sectaires, gestion contestée des violences… Dans le diocèse de Bayonne, le soutien de l’évêque à des communautés intégristes continue d’indigner.
Face au tournant ultraconservateur qu’a pris le diocèse de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), Lescar et Oloron, Marie (1) n’attend plus rien de l’Église. Cette catholique pratiquante se bat depuis des années aux côtés du collectif Catholiques 64 pour multiplier les alertes sur la gestion du diocèse depuis l’arrivée à sa tête, en 2008, de Mgr Marc Aillet, issu de la communauté ultraconservatrice Saint-Martin et ancien scout d’Europe.
« Les gens vont mal, mais l’Église ne bouge pas », déplore ce collectif réunissant plus de 400 membres. Marie en est aujourd’hui persuadée : « Si ça doit changer, ça viendra de la société civile. » Cible première de ces critiques, l’évêque est régulièrement mis en cause par des fidèles, mais aussi des membres de l’Église. Proche de l’extrême droite, l’homme avait comparé en 2016 la défense de l’IVG à du « terrorisme » et, le 23 février, il alertait encore contre le « basculement civilisationnel » que représenterait l’adoption de la proposition de loi sur l’aide à mourir. Depuis des années, c’est aussi son soutien indéfectible à des groupe traditionalistes qui lui est reproché. Parmi ces groupes figurent l’Alliance des cœurs unis (ACU), accusée de dérives sectaires, la communauté des Béatitudes, reconnue par l’Église, mais épinglée pour sa gestion des violences, et les chanoines de Lagrasse, critiqués notamment pour leur proximité avec l’extrême droite.
Pour la théologienne Paule Zellitch, présidente de la Conférence catholique des baptisé·e·s francophones (CCBF), ce qui se joue à Bayonne dépasse le cadre local. « Sous Jean-Paul II, une génération de responsables très conservateurs a été promue pour sa loyauté doctrinale. Ils ont constitué un système, analyse-t-elle. À Bayonne, cette stratégie a trouvé un terrain particulièrement favorable. »
Un peu trop favorable même, pour l’Église, qui a organisé, en juin et juillet 2024, une « visite fraternelle », sorte d’audit interne dans le jargon épiscopal, menée par l’archevêque de Dijon, Antoine Hérouard, dont le rapport a été transmis au Vatican. « Le dossier est connu à Rome, il n’est pas rangé dans un placard », assurait Mgr Hérouard en septembre 2025. Reste qu’un an et demi après l’audit, aucune information n’a été rendue publique.
« DES DÉLIRES MYSTIQUES
À TENDANCE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE »
Parmi les sujets abordés lors de cette visite figure la proximité du prélat avec l’Alliance des cœurs unis, dont Mgr Aillet est l’évêque référent. Un statut qui « donne confiance aux gens », observe le père Auzenet, un prêtre installé dans la Sarthe qui tente d’alerter l’Église sur ce mouvement. Présentée comme un groupe de prière, l’ACU a été fondée par Gaëtane de Lacoste Lareymondie, alias « Virginie », qui affirme recevoir des messages mystiques.
Dans un de ses ouvrages, les Secrets du roi, tome II, la voyante évoque notamment un « baiser sur la bouche » reçu de Jésus lui-même « en pleine communion ». Lui aussi lanceur d’alerte, le prêtre Pierre Vignon, du diocèse de Valence (Drôme), qualifie ces écrits de « délires mystiques inspirés par une spiritualité de la fin du XIX e siècle, à tendance contre-révolutionnaire et dans la nostalgie du retour de la monarchie ».
Contactée, l’Alliance des cœurs unis explique s’astreindre « à un silence qu’elle estime nécessaire au regard du contexte actuel », précisant qu’elle et plusieurs de ses membres ont engagé « des actions judiciaires, notamment pour diffamation, dénonciations calomnieuses, harcèlement, intimidation, menace et appels malveillants ». Pour l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi), plusieurs éléments constituent pourtant des signes préoccupants, comme « la centralité de la figure charismatique de celle qui se fait appeler “la Voyante Virginie”, qui a une place prépondérante dans les décisions de l’association ».La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) indique à l’Humanité avoir été « destinataire de demandes d’informations et de signalements, notamment d’éléments particulièrement inquiétants » et évoque l’existence possible d’une procédure judiciaire, ce que le parquet de Versailles (Yvelines) n’a pas confirmé. « La qualification d’une dérive sectaire doit être uniquement déterminée par la justice et par nul autre », ajoute la Miviludes. Outre le rapport lié à la visite fraternelle, un autre document est resté dans les tiroirs de l’Église : les conclusions d’une enquête de la commission doctrinale, chargée d’évaluer la conformité des croyances du groupe à la foi catholique. Attendues « fin 2024 », selon le site Enquêtes d’actu, elles n’ont toujours pas été rendues publiques à ce jour. Ce que le président de la commission doctrinale de la
Conférence des évêques de France (CEF), Mgr Éric de Moulins-Beaufort, a justifié le 4 février, estimant que la publication était réclamée « avec une certaine obstination » par des personnes ne « présentant aucun motif ». « Pour un homme qui a lancé la Ciase censée mettre fin à l’omerta, maintenir l’opacité est extrêmement préoccupant », réagit le prêtre Pierre Vignon, qui estime qu’aujourd’hui « tout le monde joue la comédie dans l’attente de ce qui sera décidé à Rome ».
En juin 2025, Éric de Moulins-Beaufort (qui a présidé la CEF de 2019 à 2025) avait reconnu avoir reçu la fondatrice de l’Alliance « à sa demande », au moment où les premières alertes sur ses dangers lui parvenaient. « Mgr Aillet accepte d’accompagner pastoralement » le groupe, mais « n’en est pas membre », et il « n’existe aucune interférence » entre le diocèse et l’Alliance des cœurs unis, assure son chargé de mission à l’Humanité.
La CEF rappelle de son côté qu’elle « n’a pas d’autorité hiérarchique sur les évêques », qui dépendent uniquement du « Saint-Siège ». Interrogé, le Vatican n’a pas répondu à nos questions. « Tout le monde joue sa partie pour éviter que l’affaire ne soit reprise par les médias. Aillet renvoie à la CEF, la CEF à Aillet, et Rome ne répond pas. Le système est presque parfait », tacle le père Vignon.
DES RÉVÉLATIONS SUR DES DÉCENNIES DE VIOLENCES
SEXUELLES ET AUTRES ABUS D’AUTORITÉ
La gestion de ces dossiers par l’évêque de Bayonne s’inscrit dans une politique plus large d’implantation de communautés traditionalistes dans le diocèse.
Marc Aillet a ainsi confié la maison diocésaine de Pau aux chanoines de Lagrasse, une communauté ultra-traditionaliste dont le fondateur, Roger Péquigney, a été condamné par l’Église en 2012 pour s’être rendu coupable de harcèlements moraux et sexuels sur des jeunes chanoines de la communauté. « Il y a là un projet politique d’extrême droite qui commence par la reconquête de l’Église de France », analyse Jean-Michel Mariou, auteur du livre Abbaye de Lagrasse, entre masques et mensonges.
Enquête sur des soldats de Dieu (Golias). Mgr Aillet réfute ces allégations et indique que cette implantation répond à « un impératif spirituel et pastoral ».
Dernier exemple de ces entités soutenues contre vents et marées par l’évêque : la communauté des Béatitudes.
Malgré des révélations sur des décennies de violences sexuelles et autres abus d’autorité, le prélat de Bayonne a maintenu des relations étroites avec cette communauté, dont l’une des « maisons » se situe à Nay (Pyrénées-Atlantiques). Il s’y est encore rendu le 1 er février, selon l’agenda du diocèse.
Via son chargé de mission, il affirme être « en contact régulier avec l’ensemble des communautés religieuses présentes dans le diocèse et reconnues par l’Église ». L’un des membres des Béatitudes, Pierre-Étienne Albert, avait reconnu 57 agressions sexuelles sur mineurs entre 1975 et 2000 et assuré avoir alerté le fondateur Gérard Croissant. Ce dernier avait lui-même été épinglé puis éloigné, en 2008, pour avoir « utilisé sa position spirituelle pour forcer des religieuses de sa communauté à avoir des relations sexuelles avec lui, dont l’une mineure », comme l’a rappelé l’hebdomadaire chrétien la Vie en 2023.
La communauté des Béatitudes n’a pas adhéré à la Commission reconnaissance et réparation, mise en place en 2021 pour aider les victimes de violences sexuelles commises par des membres d’instituts religieux, mais a instauré un dispositif indépendant d’accueil et de médiation, vivement critiqué pour ses méthodes par le collectif de victimes CAV Béatitudes. « Nous ne nous sommes non seulement pas sentis accueillis ; pire, nous y avons été maltraités », assure le collectif. Après plusieurs relances, les victimes ont finalement reçu un questionnaire de la Conférence des évêques de France en décembre 2025.
« Le milieu des Béatitudes, ce sont des catholiques qui ont de belles situations, explique Myriam Remy, une des fondatrices du collectif de victimes, qui a
dénoncé des abus d’autorité et une situation d’emprise. Je comprends ce qui peut plaire à l’évêque : le décorum, le vernis. Mais maintenant, il faut gratter ce vernis. »
CLÉMENTINE EVENO
(1) Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée