par Nicolas Diat, Albin Michel, 500 pages, 22, 50€
Ce livre sur Benoît XVI a un atout de plus que les autres : son titre, qui réussit à rassembler ceux qui ont envie d’en savoir plus sur ce pape et les autres, qui, par un lapsus de lecture ont lu : « L’homme qui ne voulait pas decepape » et … s’identifiant à « l’homme », s’y sont retrouvés ! Je salue donc sa publication comme une occasion de dialogue entre les uns et les autres sur un sujet, qui, de coutume, fâche. Nicolas Diat a de la sympathie pour Benoît XVI. Il sait donc le faire aimer. Même si la première partie de son livre est abusivement élogieuse, il nous présente un professeur éminent, à la pensée claire et plus mesurée qu’on ne le croirait souvent. Il peint une personnalité dotée d’une belle noblesse d’âme, discrète, humble, fidèle en amitié, qui ne répond jamais au méchant et ne se justifie pas, parce qu’il pardonne. Benoît XVI ne posera donc jamais un geste en se demandant s’il recevable, déformable, compréhensible par les médias. J’ai beaucoup appris dans ce livre au sujet de l’histoire quotidienne du pontificat, et j’ai mieux pris conscience de l’honnêteté morale et intellectuelle du pape. Nicolas Diat montre, textes à l’appui, que le cardinal Ratzinger a voulu faire toute la transparence envers les actes pédophiles et dénoncer les perversions du fondateur de la Légion, Martial Maciel, même si, sur ce sujet, Jean-Paul II ne l’a pas suivi. La leçon qu’en tire l’auteur est que le pape a été sans cesse trahi, par l’administration curiale rétive aux changements, en particulier à l’IOR, par son secrétaire d’État, le cardinal Bertone, qui a pris des décisions aberrantes, comme ce consistoire de février 2012 où figuraient sept cardinaux italiens et amis du cardinal sur dix-huit nominations, trahi enfin par certains cardinaux poussés par leur ambition personnelle. L’auteur montre un réel talent pour insérer les sujets dans une perspective historique et pour faire prendre conscience des forces en présence. Ceci fait que les enjeux sont clairement exposés, tout cela est très intéressant, même si on peut ne pas partager ses analyses. Reste que la charge contre les personnes est lourde… et je dois dire que ce regard plongeant dans les bas fonds du Vatican offre au lecteur, même pieux et bien pensant, un suspense assez excitant auquel, bien sûr, il cède, car… la chair est faible. Sans doute est-ce pour cela que le Père Lombardi a contesté, sur le site du Vatican, la véracité de certains propos. Et de fait, Nicolas Diat cite beaucoup, beaucoup de cardinaux, anonymes (comment ont-ils le temps d’écrire autant !), tandis que les personnes visées par ces flèches sont, elles, clairement identifiables. Certains se sont donc plaints de ne pas retrouver leur propos. Là est la limite à la fiabilité de l’ouvrage. Mais comment savoir qui a raison ? Si je quitte ce terrain mouvant, me restent beaucoup de questions. La plus massive est celle-ci : le cardinal Ratzinger était-il fait pour gouverner ? Nul doute, à la lecture de ce livre qu’il ne l’était pas, même si l’auteur hésite à le reconnaître. Autant Ratzinger a été à sa place comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, avec des options que l’on peut soutenir ou non, autant Benoît a été mal à l’aise dans sa fonction de pape. Finalement, Ratzinger n’aura-t-il pas été plus fécond que Benoît ? Á Benoît, il a manqué la fibre politique et la force de gouverner, l’aptitude à diriger les hommes, à les fédérer pour les conduire vers un objectif commun. On se prend alors à se demander ce qu’ont fait les cardinaux du conclave de 2005 ? N’ont-ils pas fait peser un trop lourd fardeau sur les épaules de cet homme soucieux de bien faire, mais sanssavoir faire, même s’il était fort intelligent, et de surcroît capable de se faire du mal longtemps pour satisfaire à la volonté de Dieu dont il était convaincu qu’il l’avait placé là ? Au-delà de cette grave question, j’ai été stupéfaite du rétrécissement que ce livre traduit au sujet de l’Église et de la fonction pontificale. Ce pape a installé son action politique sur le champ de la joute intellectuelle : débats en ricochets sur foi et raison, publications multiples, conférences devant des parterres universitaires... Toutes activités nécessaires, mais la communion ecclésiale dont le pape est le garant va bien au-delà. Elle unit des personnes, et non des concepts. Elle fait du pape le curé d’une grande paroisse unie derrière lui. Il aurait donc fallu que lebon peuple chrétienpuisse être associé à ces projets de type intellectuels par des gestes de forte portée symbolique, médiatisables et surtout nourrissants pour sa foi. Or, les grands thèmes chers à Benoît : le recul tragique de Dieu dans la société, la revalorisation d’une certaine liturgie, la querelle « rupture ou continuité » au sujet de Vatican II, tous ces thèmes n’entraînaient pas, en eux-mêmes, un consensus du peuple de Dieu, bien au contraire. Ils généraient soit du désintérêt, soit des jugements tranchés. Ce pontificat a donc été clivant. Trop de catholiques ont eu le sentiment que la papauté ne voulait pas entendre la pluralité des opinions, ni surtout voir où étaient leurs vrais problèmes. L’autisme du Vatican a donc favorisé l’émergence d’une opinion publique catholique, balbutiante, mais déterminée à se faire entendre. La conclusion à en tirer, c’est qu’un pape, en bon politique, en vrai pasteur, doit offrir aux fidèles une plate forme partageable par tous, riche pour la foi, où ils peuvent trouver le fondement de leur agir chrétien. Ceci a manqué à ce pontificat, dont il émane un sentiment de division profonde. Merci à Nicolas Diat d’en avoir perçu la dimension tragique. Interview du Père Lombardi : Anne Soupa