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L'Esprit souffle où il veut !

« Ne le savez-vous pas, votre corps est le temple de l'Esprit Saint qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu. Vous ne vous appartenez plus à vous-même, car le Seigneur a payé le prix de votre rachat. Rendez gloire à Dieu dans votre corps. »
Saint Paul, aux Corinthiens.

Comment ai-je pu identifier l'appel continu de Celui qui mène ma vie, si j'accepte qu'Il entre en compagnonnage de mon destin ?
Sans que je l'identifie, au début, Il m'indique qu'Il est là. C'est à travers les événements que j'ai vécus en famille... et sans elle ; avec toutes les rencontres qui jalonnent ma vie. Tout a renforcé ma volonté de répondre à l'appel qui m'est adressé. Révolté par des événements, par des réactions de gens qui m'entourent, y compris mes parents, je comprends aujourd'hui le rôle de chacun face à la réponse que je donne à l'Esprit Saint qui me forge. Tout cela dans l'ambiance du moment, balancée par la guerre mondiale puis l'Indochine et enfin l'Algérie.
Je réagis, je me révolte, je souffre et j'aime... comme tout le monde ! Mais là, il s'agit de moi et de Lui.

Une enfance pas très heureuse
Mon enfance fut pour moi un vrai calvaire. Malade très jeune : otites à répétitions, interventions chirurgicales une fois tous les deux mois à certaines époques ! Ouvrir le tympan, recommencer, après des semaines de douleurs… Tout cela s'est terminé par une mastoïdite dont je garde encore les traces physiques et psychiques aujourd'hui.
Pas de vie scolaire ! Je n'étais pas toujours en très bons termes avec mes parents. Après deux ou trois ans de scolarité, mon père, médecin, imputait mes difficultés à la paresse. Mes rapports étaient conflictuels et douloureux.
Quand ils ont découvert que je ne voyais pas clair, ils m'ont emmené à Rouen chez un opticien. À notre retour, ils se sont rendu compte que, dans les rues de Rouen, muni d'une paire de lunettes, je m'extasiais longuement devant un magasin de jouets ! Ils étaient surpris car c'était la première fois de ma vie que je regardais ce genre de vitrine !
Nous habitions à l'époque aux Andelys. J'étais agressif, ce qui a joué sur le développement de ma vie. J'ai eu onze frères et sœurs... dont des frères plus jeunes qui me doublaient dans la scolarité. J'étais le type incapable de faire des études, toujours révolté, qu'on voulait intégrer dans une maison de correction !... Menace souvent renouvelée !
J'ai vécu dans une telle ambiance jusqu'à douze ans environ. Je revois maintenant tout cela avec un autre regard. Je crois que ça me préparait à quelque chose...
Ma conscience se développant, mes parents me conduisant à la messe ou dans d'autres lieux, il y avait toujours à la clé une punition si je ne correspondais pas à ce qu'ils voulaient que je sois ! Le jour de ma confirmation, il a fallu que je m'échappe de chez moi, mes parents m'interdisant d'y aller... Je n'étais pas assez sage. Je me suis caché et suis arrivé à l'église juste au dernier moment...
La maladie, les conflits continuaient sans arrêt avec les parents. Mon père, médecin, soignait le curé des Andelys, l'abbé Rouzeau. Tout le monde à la maison devait l'appeler « Monsieur l'archiprêtre ». Mes parents me confièrent à lui qui semblait me comprendre. J'étais sous sa coupe. J'ai pu me développer. C'est à lui que j'ai parlé pour la première fois de mon projet de devenir prêtre.
Ce qui a été déterminant pour toute cette période, c'est que je n'avais pas une capacité intellectuelle suffisante pour continuer une scolarité normale. Je ne savais pas ce qu'était une école. Il ne fallait surtout pas redoubler les classes car mes frères et sœurs qui suivaient, eux, galopaient devant et mes parents voulaient que je garde la place de troisième de la famille. J'ai donc loupé pratiquement toute ma scolarité. Dans une école privée, j'ai enduré les moqueries d'un instituteur : je n'arrivais pas à écrire sur mes copies mon nom de famille. À « Margueritte » j'oubliais toujours le U... Pour lui j'étais donc « Margette ». Tout le monde rigolait dans la classe ! Cela a duré longtemps.

Premiers pas vers la vocation
J'avais quand même en moi le désir de réfléchir et de travailler à m'éduquer. Est-ce cela un autodidacte ? Trouver en moi-même ce désir et les moyens de travailler, de continuer ma scolarité et d'autres études car je n'avais eu aucun examen. Aidé par mes parents et l'abbé Rouzeau, je continue ma route.
Ce curé des Andelys connaissait un séminaire en banlieue parisienne, Montmagny, qui était censé rattraper les scolarités déficientes. Ce fut un fiasco car je n'avais pas assez de bases en français et en maths notamment. Ne parlons pas du latin, langue extrêmement importante à l'époque !
Fiasco scolaire, mais période ô combien riche en relations humaines ! J'ai rencontré et écouté des personnages célèbres à l'époque : l'évêque d'Alger du moment, Mgr Duval, Raoul Follereau... Je suis marqué par les expériences de vie de certains de mes camarades : un ancien de chez Christian Dior, un autre, ancien ouvrier communiste de la banlieue parisienne et plusieurs camarades d'Alger, dont Francis Ghisoni. Des membres de sa famille furent éliminés durant la guerre d'Algérie... Tous venus ici pour travailler, prier et répondre à l'appel qu'ils semblent entendre en eux.
Je suis parti au bout d'un an, accompagné de mes deux frères, dans des collèges à Elbeuf et à Alençon. La galère continue.
Comment mes parents et l'abbé Rouzeau ont-ils trouvé le tuteur suivant ? Je ne sais. Toujours est-il que je me retrouve dans un collège, à Domfront, dans l'Orne. Le supérieur de cet établissement s'engage à me donner des leçons particulières de français et de latin, moyennant une présence de surveillant en étude et dans les dortoirs du collège.
Le soir de mon arrivée, au premier repas pris ensemble, le Père Bazin me présente aux professeurs et aux élèves du collège. Vers dix-neuf heures trente, pour me détendre, il se propose de marcher avec moi et de me faire visiter les alentours du collège. Nous discutons en marchant sur la route de campagne, l'un derrière l'autre. Étonné qu'il ne réponde pas à l'une de mes questions, je me retourne : il vient d'être fauché par une moto, allongé, dans un état comateux...
Je suis surveillant, mais l'autre partie du contrat reste lettre morte. De retour de l'hôpital, le Père Bazin propose à un autre prêtre, professeur de français et de latin, de m'accompagner.
Le flambeau passe d'une main à l'autre ! Un an après, ce professeur est nommé curé à Gentilly-sur-Noireau, dans l'Orne. Il me propose de le suivre. Il me loge, me nourrit. Je l'aide pour le catéchisme, le patronage, la paroisse et lui me fait progresser en français, en latin et en maths. Sa mentalité de professeur rigide n'est pas de mon goût, je subis des colères incroyables. Latiniste, il veut absolument que je devienne moi-même latiniste !
Au bout de deux ans d'encouragements, de contacts humains avec le monde rural qui est notre environnement, se nouent des relations privilégiées avec les familles, les filles et les garçons, les enfants, les animaux, la terre. Ces deux années furent aussi des années d'études, de lectures et de prière, au bout desquelles ce curé me propose de prendre contact avec un séminaire de vocations tardives, dans la Sarthe, au château de Mangé, à Verneuil-le-Chétif. Conscient de ma vocation, il souhaite me voir continuer dans cette voie.

Mangé et Sées
Je retrouve la même ambiance qu'à Paris, mais avec quelques années de mûrissement. Des compagnons de vie de divers horizons dont certains juste sortis d'années de guerre en Algérie, avec des expériences troublantes.
Je dois faire mon service militaire. J'ai proposé à mon frère aîné, en partance pour l'Algérie, de prendre sa place. En effet, à cette époque, un seul membre de la famille part. L'autre reste en France. « Tu es marié, lui dis-je, je te propose, étant célibataire, de prendre ta place. » Il n'a jamais voulu. Je bénéficie d'un sursis. Je continue mes études.
Deux années d'études. Trois profs, tous prêtres : les pères Gaucher, Morel et un ancien trappiste de Soligny. Ils me prennent en amitié, souhaitent que je ne perde pas trop de temps et que j'arrive rapidement au grand séminaire de Sées. Je reste donc à Mangé durant toutes les vacances. Au regard de ma famille, cela m'arrange. Toutes les vacances, en deux ans, j'avale les programmes, je révise et à la fin de la deuxième année, je passe l'examen final.
Je pars pour le grand séminaire de Sées. Je me suis toujours fié à quelqu'un de plus compétent que moi pour savoir si j'étais sur le bon chemin. Travailler le mieux possible pour me « trouver à jour ». Ce fut ma hantise : trouver sur mon chemin quelqu'un capable de confirmer ma Parole Intérieure. Est-ce oui ou non ? On m'a toujours dit oui.
Deux années de philosophie scolastique au grand séminaire de Sées. Je choisis un prêtre confident. Il me dit un jour : « Intellectuellement, tu as du mal », mais il est persuadé que je suis sur la bonne voie. Il me dit : « Écoute et dans les discussions tu te tais ! » Ce « tu te tais », je l'ai observé jusqu'à mon service militaire !
Durant ces années à Sées, un professeur du grand séminaire me marque particulièrement : Jean Sablais, professeur de philosophie. Silencieux en dehors de ses cours, c'est un homme qui vit ce qu'il dit. Je répète souvent encore aujourd'hui une phrase de lui : « Attention aux mots que tu emploies ! Le mot que tu emploies modèle ta mentalité. » Après mon passage au séminaire, Jean Sablais est nommé à Caen, aumônier à l'Université. Il se marie quelques années après et devient professeur à l'Université.

Conflit avec la famille
Les idées que je prône me font passer pour un communiste. C'est vite fait !
Par conviction, mais aussi par nécessité, pour soulager mes parents financièrement, je travaille dans des hôpitaux durant les grandes vacances : hôpitaux de Flers et d'Alençon dans l'Orne. Je suis embauché comme auxiliaire des services hospitaliers : hygiène des locaux, réfection des lits, service des repas, aide à la toilette… Tout le monde sait que je suis au séminaire.
Après mon service militaire, effectué dans la région, je continue mes études en théologie à Laval. Durant les grandes vacances, accompagné de Philippe Clément, je trouve un emploi à Rouen : une entreprise commerciale, la « COOP ». Nous préparons les commandes en partance vers les magasins du groupe en Normandie. Travail pénible en sous-sol. Encore une fois, j'ai le droit, par mes deux parents, d'être habillé en « communiste » : je me permets d'aller travailler dans ces milieux-là et je ne suis pas vêtu comme il faut !
Ce conflit-là, aujourd'hui, je le positive. Mes parents sont morts : ces réactions les ont fait finalement progresser dans la vie. J'en prends plein la gueule, mais, tout compte fait, ce sont des moments féconds ! Étudiant au séminaire, pleinement dans l'Église. Cette Église a besoin d'évoluer dans tous les milieux, y compris chez les bourgeois. Il y a là aussi une stimulation réciproque pour que le message évangélique pénètre chaque coin de la terre.
Mon père m'envoie un peu d'argent durant mes études à Sées et à Laval. Logiquement, une fois par mois. Mais il oublie très souvent. Je ne réclame pas. Au séminaire, nous avons deux sources d'aide possible. Je m'en sers : vêtements et linge d'une part, les familles de personnes décédées y pourvoient, argent d'autre part ; vivant au séminaire de Laval, en groupe de quatre à cinq, on se partage selon les besoins l'argent que chaque membre du groupe reçoit.
Le responsable, prêtre et enseignant de notre groupe, s'appelle Étienne Charpentier, bibliste connu par ses écrits, décédé accidentellement voici quelques années à Chartres. Il est l'un des deux enseignants au séminaire de théologie qui m'ont le plus apporté dans mon parcours. Henri Lemaître est l'autre. Chercheur en langues du Moyen Orient et traducteur de l'Ancien et du Nouveau Testament, Henri enseigne à Laval ainsi qu'à Rennes et Strasbourg. Et, plus tard, je le retrouverai en Côte d'Ivoire, à Abidjan où, tous les ans, il est invité à l'Institut catholique de l'Afrique de l'Ouest (ICAO) pour organiser une session d'étude sur un thème biblique. C'était pour lui trois mois de prise d'air en Afrique.

Marie-Françoise
Un événement marquant durant ces années à Laval : une de mes jeunes sœurs se trouve enceinte. Célibataire. Douleurs abdominales ? Elle ne savait pas qu'elle attendait un enfant. Logiquement, elle se fait examiner par son père qui découvre la grossesse. Scandale et honte familiale, pense-t-il : « Il nous faut immédiatement sauver la famille. » Les parents organisent l'éloignement de Marie-Françoise. Elle ne doit pas rester aux Andelys. Elle est exilée à Bordeaux, dans une maison de mères célibataires.
J'apprends cet événement. J'en parle à Étienne Charpentier et à Henri Lemaître. Je leur propose que j'aille chercher ma sœur. Henri est d'accord. Il me prête sa voiture. J'ai trois jours pour mener à bien cette expédition. Le bébé venait de naître.
De retour avec Marie-Françoise et le petit Emmanuel, la communauté des religieuses qui gère l'intendance du séminaire accueille chez elle Marie-Françoise et le petit. L'opération n'a pas réjoui mes parents ! Vexation et colère, maîtres mots du moment. De quoi je me mêle ? Par les relations lavalloises d'Étienne et d'Henri, Marie-Françoise trouve rapidement du travail. Emmanuel est bien gardé ! Parfois, pour ne pas le laisser seul trop longtemps, je participe aux cours avec le petit dans les bras !
Ambiance sympathique. Vient le jour où, après qu’elle a trouvé du travail, un logement se libère en ville pour Marie-Françoise et le petit monde prend ses valises pour s'intégrer dans le quartier des « Fourches ». Travail, amis, l'intégration se réalise.
Vient la fin de mes études théologiques à Laval. En fin d'année je suis ordonné diacre et je pars au Mans pour une année de réflexion sur « l'Église » et la préparation à la prêtrise.
Je demande aux parents d'accepter de recevoir chez eux Marie-Françoise et le petit. Réponse négative. Une seconde lettre de ma part suit rapidement. « Si vous ne recevez pas Marie-Françoise et son petit, mon ordination n'aura pas lieu aux Andelys. Elle aura lieu à la cathédrale de Sées et je n'y souhaite pas votre présence. » Henri Lemaître m'a beaucoup aidé dans ces négociations. Ils ont fini par accepter Marie-Françoise et Emmanuel durant l’année précédant mon ordination.

Les années de formation
Au séminaire, je n'ai pas reçu une formation fermée. Beaucoup d'événements me situent souvent « hors les murs ». Mais tout de même ce furent cinq années avec des temps de cours importants, des recherches livresques, des réflexions personnelles et en groupe, des soutiens par des êtres humains, spirituels et fraternels, des méditations et des prières intenses. Prier seul, des heures durant, silencieux, demandant à l'Esprit Saint d'éclairer ma route. Il était là comme Il demeure aujourd'hui en moi. Marie, la mère de Jésus n'était jamais bien loin. Mes cinq ou six voyages à Lourdes pour pousser des brancards ont fait partie de ces temps de prière active.
La période de Laval... Nous étions en plein Vatican II ! Les profs nous encourageaient à lire les nouvelles en provenance de Rome, avec non seulement les documents qui sortaient mais aussi les luttes internes entre cardinaux et évêques progressistes et traditionnels, sans parler des experts théologiens, et des femmes, peu présentes. Parmi nos profs... tous les courants étaient représentés, je pense.
Le supérieur du séminaire, Henri et Étienne nous aidaient à percevoir l'évolution de la hiérarchie ecclésiale. Toutes les questions fondamentales qui se posaient à l'Église, nous nous les posions aussi à nous-mêmes. On ne pouvait plus se satisfaire des seuls raisonnements intellectuels.
Parallèlement à cela, la mouvance révolutionnaire prend de l’ampleur : les événements de 1968 s’annoncent. Les traditions comportementales sont secouées, les nouvelles manières d'analyser et de penser désarçonnent. Au cœur des revendications : la liberté de penser, d'être, de se trouver unis en société en accueillant « celles et ceux qui ne sont pas comme moi ». Nous étions bouleversés : pas seulement à l'intérieur de l'Église mais aussi dans la société civile, dans chaque famille.
Il nous fallait vivre en communion étroite avec l'extérieur du séminaire : certains allèrent jusqu'à planter les drapeaux rouges et noirs, la nuit, à l'évêché, en face de la cathédrale. Beaucoup, et j'en étais, ravitaillaient les travailleurs en grève de chez Heulin en café et croissants pour tenir le coup la nuit.
Durant cette période du Mans, un des professeurs principaux, Charles-Marie Guillet, travaille avec nous la théologie de l'Église, thème prioritaire de l'année. Il en profite pour ramener toute la fraîcheur de Vatican II sur ce thème en analysant les avancées mais aussi ce que nous pourrions en attendre et qui ne passe pas ! Charles-Marie était en train d'écrire un livre sur l'Église. La controverse, il connaissait.
Les relations avec ma famille n'ont pas changé... Ce n'est pas la venue de leur nouvel évêque qui arrange leurs positions : Mgr Gaillot vient d'être nommé dans leur département, à Évreux. Mais ce qui m'importe, c'est de trouver ma place dans l'annonce évangélique pour l'Église.
J'ai mené cette recherche sur l'Église pendant un an. À la fin de l'année, nous avions, chacun, un mémoire à présenter à notre évêque sur ce sujet : notre vision de l'Église, ce que l'on comptait faire. Je me fais superviser par Charles-Marie Guillet. J'insiste sur l'idée maîtresse pour moi : l'Église n'est pas à part du monde. Elle est une société, une communauté intégrée absolument dans le monde des vivants. Car l'Esprit-Saint vit et agit dans ce monde, sans frontière de communauté, de secte, de religion, de nation.

Présence de l'Esprit Saint
Je ne trouve pas normal que, même aujourd'hui, lorsque l'on fête l'Esprit Saint, on lui demande de « venir » en nous ! Mais Il est là ! Lisez Paul ! Lisez les Anciens ! Lisez l'histoire de Jésus ! Bon sang ! Où en sommes-nous ? Il est présent dans le monde, Il agit dans chaque être humain, Il parle à chacune et à chacun et par chacune et chacun Il parle à tous ! Il demande seulement qu'on soit capable de l'identifier ! Les responsables de l'Église ont pour mission de nous encourager à faire comme eux : écouter et traduire ce que nous dit l'Esprit Saint aujourd'hui ! Comment peuvent-ils être fidèles à leur mission s'ils ne sont pas même capables d'écouter leurs frères les plus proches ?
Comment peut-on être missionnaire dans le monde pour annoncer cette bonne nouvelle ? Je ne peux que pleurer devant ce spectacle de l'Église... Heureusement, l'Église de Jésus-Christ, la Communauté de Jésus-Christ n'a pas de frontière. L’Esprit sait se faire entendre !

Une vocation contrariée
À la fin de cette année d'ecclésiologie vécue avec le Père Lelièvre, supérieur du grand séminaire, Charles-Marie Guillet et mes autres confrères, je réfléchis, j'écoute beaucoup et je prie. Comme je l'énonce le lendemain de mon ordination, dans l'homélie du jour, « le prêtre aujourd'hui est quelqu'un qui se mouille avec la population, en lien étroit avec sa communauté... et il célèbre avec elle l'Eucharistie, communauté des croyants. »
J'ai demandé à mon évêque de devenir prêtre-ouvrier. Il n'a jamais voulu que je prenne cette orientation et me demande d'accepter deux ou trois ans en fonction dans une paroisse. J'ai accepté en lui redisant la façon dont je pensais devoir vivre ma vocation. Quelques semaines avant le jour J, un ami du Mans, ancien séminariste, Michel Lamballe, me propose d'accompagner, en juillet, un groupe de jeunes étudiants de cette ville dans un « camp mission ». Les dates sont fixées : juste après mon ordination, période dite « blanche » où je ne serai pris ni par ma nouvelle nomination, que je connaîtrai par la suite, ni par ma famille, heureuse que je m'éloigne des Andelys, lieu d'incardination appartenant à un évêque qu'elle n'aimait pas, Mgr Gaillot.
J'accepte donc d'accompagner ce camp d'inconnus... Une rencontre fortuite est organisée avec deux ou trois membres que mon ami avait invités, pour connaître ma réponse. Je me trouve en face de jeunes chrétiens en recherche.
Mes parents ayant accepté Marie-Françoise et son petit garçon, de retour physiquement dans la famille, l'ordination se passe aux Andelys.
Petites querelles après mon ordination, le lendemain, car je m'habille en costume cravate, ce qui a le don d'énerver les curés, la famille et tout un chacun qui voulait réagir. C'était important, paraît-il... C'est l'époque.

Rencontre de Marie-Christine
Le camp s'installe à Beaumont-sur-Sarthe, à l'intérieur d'une ferme dont les propriétaires sont connus du groupe.
Les questions de ces étudiants sur la vie de l'Église d’alors, celle de 1968, sont multiples et bien d'actualité. L'Église et sa place dans le monde. Que faut-il croire ? L'Église et la science sont-elles compatibles ? Teilhard de Chardin ? Et le célibat des prêtres, ça veut dire quoi ? Et la mission de chacun des chrétiens que nous sommes ? Quelle différence avec un prêtre célibataire ? Certains apôtres étaient mariés, etc.
Je ne pouvais pas me contenter de répondre à ces questions par des raisonnements autoritaires, qui me semblaient fallacieux ! C'étaient des échanges. Tout le monde véhiculait des bouts de vérité.
Parmi ce groupe, Marie-Christine se rapproche de moi... ou je m'approche d'elle ! Attirance intellectuelle ? Pas seulement... et tout le monde autour de nous s'applique à nous laisser vivre ce rapprochement humain, physique, charnel et spirituel.
Je n'ai jamais vécu ces moments comme un piège, mais comme un appel incompréhensible alors, un de plus... Où ça me mène ? Je ne sais pas.
Premiers baisers intimes loin de tous et, deux à trois mois plus tard, on s'affiche l'un et l'autre comme tels.
Je suis à l'époque nommé Vicaire à Argentan. Un mois plus tard, j'écris à mon évêque ce qui m'arrive : »Non seulement je souhaite vivre ma vocation en tant que prêtre ouvrier mais également, prêtre ouvrier marié ! »
Faut-il être fou pour écrire un tel message ? Fou ou ballotté par Quelqu'un qui prend un pauvre type en défaut... Je me rends compte de la crise que peut avoir un évêque en recevant une telle demande ! 1968 est là, mais tout de même !
L'évêque, André Pioger, envoie sur place, à Argentan, des émissaires, dont son vicaire général de l'époque, le père Lecoiffier. Mon contact avec lui n'est pas très amical. Entrant dans mon bureau, il me voit avec un bouquin qui l'atterre : le premier tome de Hans Küng sur « l'Église ». Un illettré comme moi, lire cela ! Ça ne passe pas ! « Savez-vous que l'Église ne reconnaît pas la littérature de Hans Küng ? » Je lui réponds : « C'est pour ça que je le lis ! »

Une prise de distance
Je me surprends donc à ne plus me taire ! Les jeunes parlent, pourquoi pas moi ? Je trouve que mon langage rejoint celui de l'Esprit Saint. Puis-je dire cela ? Je n'ai aucun scrupule. Dans mes réactions, j'ai aussi dit des « conneries » mais je me sens-là dans la bonne ligne, toujours ! Je me disais : les protestants. font bien partie de l'Église quoiqu'on en dise ! L'Esprit Saint vit dans le monde ! Où se situe l'Institution de l'Église ? Est-ce uniquement la communauté que l'on forme ? Où est-ce quelque chose de plus large ?
Je demande à rencontrer mon évêque. Il m'invite à dîner, seul avec lui. Dialogue de sourds, bien sûr mais il m'accueille. Je lui demande de me recevoir avec Marie-Christine. Ce qu'il fait. Mais refus d'écouter, violence verbale. André Pioger dit à Marie-Christine : « Dans un an ce sera fini avec vous comme c'est fini avec l'Église. » Aucune réflexion positive. « Il n'est pas dans le vrai », me dis-je. Il me demande de quitter Argentan.
Dans la semaine, j'écris à mes parents pour leur indiquer mon orientation. En parallèle, l'évêque leur écrit aussi en expliquant que je pars dans les bras d'une femme de vie douteuse. Je reçois peu après une lettre incendiaire de mon père qui m'interdit de revenir chez eux et d'avoir des relations avec mes sœurs et mes frères. Réaction de ma famille que je trouve normale, suivant à la lettre la hiérarchie de son église.
Grande surprise : une seule de mes sœurs et frères n'a jamais coupé avec nous ! Marie-Pierre et son mari Yves ! Nous recevons de leur part une lettre de vœux et d'encouragement pour la route que l'on prend ! L'Esprit Saint travaille !

Bel accueil à Tours
Pierre Jouquand et son épouse, la famille Mussard et leurs amis, une équipe d'ACO de Tours, me reçoivent. La fraternité, ça existe, me dis-je ! Ils me logent, ils me nourrissent, ou j'étais à la rue. L'objectif de ce groupe de chrétiens : m'aider à trouver du travail et un logement et me montrer que la fraternité, ça existe.
Je ne vis pas, en cette période, avec Marie-Christine qui reste au Mans dans sa famille.
J'étais fatigué. Je réussissais à m'isoler pour pleurer sans pouvoir m'arrêter mais je ne me sentais pas seul. Moment de cafard ? Oui, mais que vous dire ? J'ai toujours eu l'impression que l'Esprit Saint était là, en moi et chez ceux qui vivaient avec moi.
Trouver du travail : Pierre, responsable de ce groupe d'ACO, est militant CFDT au CHU de Tours. Orientation professionnelle que je connais déjà. Je passe un concours d'entrée. Je suis accepté.
Me loger : après ma première paye, j'ai trouvé un logement à proximité de l'hôpital. Mes repos de week-end ou en semaine, je pars au Mans, chez les parents de Marie-Christine.
Réfléchir aujourd'hui à tout cela ? Mon regard se tourne vers ce Jésus, le Nazaréen. Sans le savoir sans doute, ce groupe d'ACO, ces sœurs et ces frères, vivaient l'existence de ce grand « laïc » qu'était Jésus : par son comportement et sa manière d'être, Il considère en toute liberté les gens comme égaux. Et vivre en sœurs et en frères entre nous, c'était aussi sa vision des choses. Tout pour comprendre comment nous pouvons vivre déjà le « Royaume » qu'Il nous offre.

Poursuite des contacts avec l'Église
Au cours de cette période, j'ai beaucoup de contacts avec des curés de Sées, d'Argentan, des Andelys. Non pour m'entendre et comprendre ce que je vis, mais pour « m'enseigner » que je fais fausse route.
Je les reçois toujours bien, mais ils repartent chaque fois, les uns et les autres, très déçus. Là encore, je ne suis pas seul. L'Esprit Saint accompagne chaque rencontre. Moment toujours douloureux lorsque le visiteur repart. Je suis seul ensuite dans mon appartement. En fait, pas si seul que ça !
Un jour, le vicaire général de Tours vient me voir. Il me demande d'écrire à Rome pour obtenir ma « réduction à l'état laïc ». Que j'écrive une lettre vraie et sans détour, me dit-il. Il est revenu, un mois plus tard, avec cette lettre : « Xavier, je suis d'accord avec ce que tu dis, mais il ne faut pas écrire ça à Rome, ça ne va pas marcher ! » J’écris donc un faux ! Cette réduction officielle est importante pour le père de Marie-Christine. Il veut que sa fille se marie à l'église. C'est donc pour lui que je renouvelle ma demande. Retour de Rome positif qui m'annonce notre possibilité du mariage religieux. Ceci après mon troisième écrit d'un ridicule pas possible !
Cette époque me permet de prendre contact avec le groupe « Échange et Dialogue » qui soutient les prêtres décidés à se marier officiellement tout en continuant leur ministère. Mgr Riobé, évêque d'Orléans, soutient cette revendication. Je participe avec Marie-Christine à un livre écrit par ce groupe, Prêtres de quelle Église ?, aux éditions du Seuil. Onze témoignages, les uns anonymes, les autres identifiés. Nous étions du dernier groupe ! Nous n'avions plus rien à perdre !
Tours a reçu à cette époque beaucoup de prêtres qui cherchaient à se réintégrer dans la société.
Pourquoi avons-nous retrouvé Mgr Riobé mort sur une plage du midi de la France ? Pourquoi le supérieur du grand séminaire de Tours carbonisé dans sa 2CV au bord de la Loire ? Pourquoi ce frère, ancien vicaire général, reçoit-il des menaces de mort anonymes ? Ce fut une période trouble que nous vivions, si forte que je n'ai plus ouvert ni lu la Bible des mois durant ! Je pensais tourner la page. Mais cette page-là, je n'ai pas pu la tourner. Toujours Quelqu'un me ramène. L'Esprit Saint travaille !

Premier travail à Tours
Ordonné prêtre le 5 juillet 1968, nous décidons de nous marier à la mairie de Tours le 5 juillet 1969. Symboliquement nous choisissons de garder cette date.
Charles-Marie Guillet, mon ancien professeur d'ecclésiologie, a suivi notre cheminement. Avant que je parte à Tours, nous nous sommes rassemblés avec lui et des amis proches chez une famille du Mans et nous célébrons l'Eucharistie pour fêter notre union. Nous considérons cet instant comme étant vraiment notre union, acte religieux.
Néanmoins, en 1969, le vicaire général de Tours a voulu, administrativement, recevoir chez nous notre consentement vécu plusieurs mois avant !
21 juillet 1970 : notre premier enfant, Jacob, vient réjouir notre couple.
Quatre ans au CHU de Tours. Passage obligé d'examens et de concours. D'ASH, je deviens AS puis infirmier. Périodes, là encore, fraternelles. Tout le monde sait que je suis prêtre, dès le départ. Je n'ai jamais voulu cacher ma réalité. Aventures de vie, de la solidarité. Accompagnements heureux et douloureux comme on peut en vivre dans un hôpital aussi bien avec mes compagnons, serviteurs contre la souffrance, qu'avec les souffrants qui viennent se refaire une santé, ou mourir.
En 1973, nous retournons au Mans. Premier poste d'infirmier de nuit au centre hospitalier. Nous accueillons Sarah le 14 mars.

Difficultés rencontrées au Mans
Intégration difficile. Je demande à Philippe Clément de participer à la vie de l'équipe des prêtres ouvriers. Il est d'accord et le souhaite mais il n'est pas seul à décider. L'équipe PO refuse. Elle le regrette aujourd'hui, mais le pouvait-elle à l'époque ? En difficulté elle-même dans cette période avec un dialogue pas toujours facile avec l'évêque du moment. M'intégrer multipliait sans doute la pression.
Je souhaite militer au sein de la CFDT au centre hospitalier. Des cadres, bons chrétiens, ne voient pas d'un bon œil un « ancien curé » venir troubler leurs engagements, pensent-ils.
Mon engagement dans l'hôpital m'amène à soulever des grèves considérées comme dures, sur les conditions de travail en chirurgie, sur les horaires à l'hôpital. Voir un enfant mourir d'une appendicite en raison de défauts d'organisation du travail médical et de la surveillance, ça ne me laisse pas indifférent ! Tout se termine, avec quelques collègues non syndiqués, par une réunion à la préfecture. Réunion mémorable pour ceux qui l'ont vécue.
8 mars 1978, Thomas, notre troisième enfant, vient au monde. Et en 1979, je me présente à l'école des cadres infirmiers de Nantes. M'éloigner du centre hospitalier du Mans, beaucoup le souhaitaient ! Changer d'air devient indispensable.

Mon travail en Afrique
En 1981 je retrouve le centre hospitalier du Mans. Après plusieurs prises de responsabilités, je suis en 1984 en poste à l'école d'infirmiers du CHM. Sensibilisé à la politique de santé de l'OMS qui encourage les infirmiers à se diriger vers le développement des soins de santé primaires, ce virage me semble important pour faire comprendre aux populations que « développer sa santé » ne consiste pas à faire croître la vente de médicaments mais à bien travailler les comportements pour que notre environnement et nos habitudes de vie ne nous mènent pas vers la maladie. « Médecins : spécialistes de la maladie. Infirmiers : spécialistes de la santé. » Le pouvoir médical ne voit pas cela d'un bon œil. Aujourd'hui encore !
L'OMS demande de prendre modèle sur des expériences africaines. D'accord ! Allons voir ! Encouragé par le directeur du personnel du centre hospitalier du Mans, par le directeur des services économiques de ce même hôpital et par la directrice de l'école d'infirmières, j'organise un voyage d'étude avec l'aide d'un beau-frère, Yves Thouroude qui s'occupe de la logistique.
Direction le Burkina Fasso en camion J5 (Yves et Marie-Pierre y ont travaillé durant de longues années). Traversée de l'Espagne, Maroc, Algérie, le désert saharien. Arrivée au Mali. Gao, Mopti, Bamako. Rencontres inoubliables avec la population. Notre camion meurt à Bamako.
Trois mois de voyage avec un retour par avion en passant par la Libye et Moscou. D'autres aventures m'attendent en France pour développer ce thème des « soins de santé primaires » (SSP).
Encouragé par des responsables africains et français de la coopération française à Bamako, je me porte volontaire pour travailler quelques années en Afrique, dans mon domaine.

Djibouti
En 1985, pour la création d'une école de soins infirmiers, je pars avec Marie-Christine et nos trois enfants. Richesses inoubliables. Mes enfants apprennent ce que veut dire « population pauvre ». Période de scolarisation enrichissante. Dans chaque pays où nous sommes passés, ils ont développé avec beaucoup de soins leur dimension culturelle et sûrement spirituelle.
Après mon passage obligé au ministère de la santé de Djibouti, le ministre m'envoie à l'hôpital général de la capitale. Une modeste cabane en bois avec un écriteau m'indique l'école d'infirmiers, dirigée par la femme du Directeur général de la santé, de culture Afar. En guise de bonjour, elle me dit : « Vous, les Français, vous êtes partis par la porte mais vous revenez par la fenêtre ! » Surpris de sa réaction, je comprends assez vite qu'elle m'introduit dans des comportements de colonisés. Et pourtant, ils sont un pays indépendant ! Elle reste assise et demande qu'on m'introduise dans ce qui doit être mon bureau. Une autre cabane en bois, proche de la sienne. On ouvre la porte, me demande d'entrer, on referme la porte. Je me retrouve seul dans le noir ! Je comprends rapidement que les Afars préparent la guerre contre les Issas. Je quitte cette école et me dirige vers le siège de l'OMS.
L'OMS à Djibouti est dirigé par une femme médecin, égyptienne, madame la doctoresse Awassef. Je participe avec elle à une vaste campagne de vaccination sur le territoire. Travail, rencontres et communication constructive. Mais tout est fait pour que je ne reste pas longtemps dans ce pays ! Je rencontre Dominique, femme pédiatre française que mon aventure à l'école d'infirmiers n'étonne pas. Dominique me propose de la suivre et de l'assister dans son travail auprès des familles et des enfants dans un dispensaire. Nous nous rencontrons un jour sur le port de Djibouti et rendez-vous est pris pour commencer notre travail. Je ne l'ai jamais revue sauf une fois dans le coma avant qu'elle ne parte en France pour subir une greffe du foie. Dominique est décédée avant sa greffe d'une hépatite fulgurante.
Pourquoi ? Je ne le saurai jamais. Je reçois des menaces de mort. L'ambassade de France nous protège. On me donne une autre affectation, la Côte d'Ivoire.
Il fallait dans ma vie que je rencontre un certain nombre de personnes à Djibouti. La vie a ses mystères, mais pas pour Celui qui nous conduit !

La Côte d'Ivoire
Je rencontre dans ce pays un jésuite passionnant, Raymond Denieul, franco-ivoirien de longue date. L'occasion m'est donnée de célébrer l'Eucharistie ensemble chez l'habitant. Il ne veut pas entendre parler de réduction à l'état laïc, ça n'existe pas pour lui !
Petit miracle aussi : mes retrouvailles avec Henri Lemaître. Travailleur infatigable, qui m'a enseigné la lecture de l'Ancien Testament à Laval. Il enseigne alors à l'Université d'Angers et de Strasbourg. Il cherche à former le plus de femmes et d'hommes possible pour enseigner les saintes écritures dans le monde. Il reçoit des messages de méfiance en provenance de la hiérarchie de l'Église mais continue sa route sans se soucier de ce qui peut lui arriver J'aime ! Beaucoup de femmes ne trouvent pas de poste d'enseignement en France à cette époque. Ses anciennes élèves sont accueillies au Canada, en Amérique et ailleurs. Nous sommes heureux de nous revoir et nous ne nous quitterons plus jusqu'à sa mort. Épuisé, mais heureux de trouver Celui pour qui il a travaillé sa vie durant.
Henri et moi nous étions revus dans les rues du Mans. Rencontre assez rapide à l'époque et qui ne me paraissait pas d'une fraternité excessive. Plus tard, j'appris que mes parents lui avaient mis sur le dos mon orientation « déviante » ! La Côte d'Ivoire est un lieu de rencontre « Renouveau ».
Nous sommes nous quittés aujourd'hui ? Je ne le crois pas.
Construire à Abidjan un centre de formation de cadres infirmiers et de sages-femmes. Participation à cette construction jusqu'en 1993.
Le temps de la Côte d'Ivoire avec Marie-Christine et nos trois enfants nous embarque dans une aventure extraordinaire, à vie ! pour tout le temps !
Ma vie professionnelle m'embarque vers un chemin imprévu. Affaire secrète de l'Esprit Saint. Il nous mène sur la route de Pierre-Emmanuel. Autre aventure géniale ! Pierre-Emmanuel, petit Ivoirien, devient notre quatrième enfant.
Mais il n'a pas voulu être adopté seul... Suivront Marie, et Olivier, qui trouveront chacun des familles pour les aimer et grandir dans l'Humanité. Ainsi l'Esprit de Dieu a souhaité qu'ils continuent leur histoire sur terre.

La Mauritanie
Dernier pays signant la fin de ma vie en coopération française. Élaborer avec les professionnels mauritaniens un programme de formation de soins infirmiers à Nouakchott. Ce qui m'intéresse ici, c'est de continuer cette recherche de l'OMS et mettre sur pied un programme axé sur les soins de santé primaires. J'ai trouvé des collègues Peuls et Maures conquis à cette cause. Ces collègues sortaient de l'école internationale des soins infirmiers de Lyon. Mais les médecins français ne voulaient pas entendre parler de cela et ce fut une année de lutte stérile pour la Mauritanie que je quitterai en fin d'année, remplacé par un autre infirmier cadre qui accepta de répondre aux souhaits des médecins français.
Mes confrères mauritaniens qui m'accompagnaient continueront à mon départ de travailler dans le sens que nous avions décidé ensemble.
Je suis en relation avec François Lefort, médecin et prêtre français. Nous nous étions rencontrés à la cathédrale de Nouakchott. Il célébrait la messe du dimanche. Heureuse rencontre. François vient me voir. Il m'explique son travail. Essayer de sauver le plus d'enfants possible de la rue, et donc de la prostitution. Il travaille surtout avec les imams pour respecter l'esprit culturel de ces enfants. Grand défenseur de la cause contre la prostitution des enfants, il découvre un réseau pédophile à Nouakchott. « Si on me retrouve un jour avec deux balles dans la tempe, dans une rue de Nouakchott, il ne faut pas que tu t'étonnes, j'ai découvert un réseau pédophile dont un professeur de maths de la coopération française semble être l'un des instigateurs. » Échanges de prudence et de sécurité s'ensuivent.
Chacun continue ses occupations. Il m'invite un jour à le suivre, un soir. Nous parcourons dans sa voiture les quartiers populaires de Nouakchott à la rencontre de ces enfants que l'on emmène dans des centres d'accueils.
De retour en France, j'apprends que François est poursuivi par le tribunal de Nanterre, pour pédophilie. Je demande à rencontrer les enquêteurs qui s'occupent de ce dossier, et je suis convoqué à Paris, au Parquet s'occupant de la protection de l'enfance. Aider la défense de François devient une obsession. C'est une cabale. Dix ans plus tard, je suis convoqué comme témoin au tribunal de Nanterre. Épuisant, ce témoignage ! Déposition avec intimidation de la partie civile car forcément, François était coupable… Je sors du tribunal après ma déposition, je prends le métro, je me dirige vers la cathédrale Notre-Dame. Je cherche un endroit calme pour me reposer. Assis sur une chaise de la cathédrale, je confie la suite du procès à Jésus, mon frère. Épuisé, je m'endors et me réveille une ou deux heures plus tard pour aller prendre mon train vers le Mans.

Cadre infirmier au Mans
Dix ans passés en Afrique. La direction hospitalière du Mans considère que je ne suis plus à la page. On me confie donc un service dit de « long séjour » servant aux personnes âgées. Lieu où l'on attend la mort dans une ambiance sécurisée. Je suis heureux d'être là. Beaucoup de travail m'attend pour installer non seulement la « sécurité » mais la « vie » en continu. Quand on est vieux, seul souvent, handicapé et que tout nous abandonne, on peut encore trouver le bonheur physique et mental en vivant ! Grand programme que nous mettons en route avec deux collègues cadres plus jeunes que moi et les groupes d'infirmières, d'aides-soignantes et d'agents hospitaliers qui nous sont confiés.
Activité de cinq ans environ, jusqu'à ma retraite hospitalière. La dernière aventure m'amène à l'Élysée où nous avons décidé d'emmener, en petit car, des personnes les plus dépourvues dans l'existence. Elles sont allées voir « la maison du peuple », l'Élysée, reçues par madame Chirac. Une journée avec elle ! Un goûter au champagne dans la grande salle d'honneur ! C'est ainsi que je termine ma carrière hospitalière.

Encore la santé
À l'issue de cette carrière hospitalière, à soixante et un ans, il me faut trouver du travail pour accompagner mon dernier fiston, Pierre-Emmanuel. Qu'il ait autant de chance que sa sœur et ses frères. Jusqu'à soixante-dix ans, j'ai proposé mes services à des infirmier-e-s à domicile vivant dans les quartiers dits « peu favorisés » du Mans : les Sablons et les quartiers sud. Là encore, je ne savais pas que je préparais « mon avenir » au sein de ces populations.
Souvenirs mémorables qui me confirment une nouvelle fois comment l'Esprit Saint travaille aujourd'hui par notre intermédiaire. D'abord une rencontre inoubliable : Nadia Gaignard, infirmière. On travaille ensemble deux ou trois ans. Notre objectif : vivre notre métier au plus proche possible de la vie des gens qui nous demandent d'entrer chez eux et dans leur intimité. Nadia sait faire. Quelques années après, lorsque je prends le tram pour me diriger vers le quartier sud, je suis interpelé dans les stations : « C'est bien vous, M. Margueritte, vous travailliez bien avec Nadia ? » Et nous voilà partis à raconter notre vie, les regrets de ne plus nous voir. « Mais heureusement, on a gardé Nadia ! »
À 70 ans, il faut bien arrêter de travailler ! Mais c’est le tremblement de terre à Haïti. Un ami que j'ai connu au Mali me propose de partir pour Haïti avec lui et un groupe d'associations franco-haïtiennes pour soigner, dans un village, des traumatisés du tremblement de terre. Ceux-ci ne voulaient pas se rendre à l'hôpital de Port-au Prince, de peur de se faire amputer. Pour quelques mois ? Pourquoi pas. Campagne de préparation, relayée grâce à Jean-Pierre Maillet, curé de St Martin, qui me donne le temps d'une homélie, un dimanche, afin de préparer ses paroissiens à m'aider. Coup de théâtre ! Le trésorier haïtien s'envole avec la caisse des associations ! Plus d'argent, plus de voyage. Que vais-je faire ? Furieux d'abord, je me reprends. Ce n'est pas là-bas que l'Esprit Saint m'attendait.

Le silence de l'évêque
Sachant que je cherchais une activité, Philippe Clément, prêtre ouvrier et aumônier de la prison du Mans, me propose de venir l'aider à l'aumônerie de cette prison. Je suis tout à fait prêt à le suivre. Mais il faut demander l'autorisation à l'évêque, Yves Le Saux, qui vient d'arriver dans le diocèse. « Ne t'inquiète pas, me dit Philippe, je m'en occupe. »
Invité à rencontrer Yves Le Saux à l'évêché, nous échangeons durant une heure sur mon identité, ma vie, et mes convictions de « Qui mène la barque ». « Je ne suis pas contre, me dit-il, mais je souhaite contacter avant l'évêque de votre diocèse d'origine. Ensuite, nous nous reverrons et nous statuerons. » Quoi de plus normal, me dis-je ! L'évêque actuel ne me connaît pas, mais je contacte un prêtre ami, proche de l'évêché de Sées, en qui j'ai une entière confiance, Claude Boitard, aumônier des lycées publics du secteur. Il rencontre souvent son évêque. La rencontre téléphonique a lieu. L'évêque de l'Orne avait bien demandé à Claude s'il me connaissait, car il ne m'avait pas vu dans les ordos passés. Claude lui confirme mon existence et mon parcours dans le diocèse de Sées, suivi d'un échange sympathique sur ma vie, me dit Claude.
Avec Yves Le Saux, ce fut « silence radio ». Philippe l'a relancé plusieurs fois en lui expliquant que sa position de ne pas répondre comme il l'avait promis, n'est pas correcte. Les nominations officielles de l'évêque paraissent dans le journal, sans signe de vie entre Yves et moi.
La colère me prend. Une lettre fraternelle en colère prend la direction de l'évêché. Un évêque ne considère pas un écrit de frère à frère ! Mais de subordonné à supérieur, comme n'importe quelle structure humaine, sans style de relation dans l'esprit évangélique.
Une réponse est venue, mais tout à fait à côté de la plaque ! Administrative. Ce n'était pas un administrateur que j'étais venu rencontrer !
Depuis ce temps, j'ai une activité de recherche très intéressante avec la « CCBF » et « Chrétiens en marche 72 ». Analyser ma pensée dans ce domaine serait trop long, mais je vois aujourd'hui l'un des chemins que nous ouvre l'Esprit Saint en même temps que les réticences incroyables de l'Église traditionnelle à commencer par la majorité des évêques. Comment comprendre, aujourd'hui, qu'un évêque responsable d'un territoire n'accepte pas de travailler avec un groupe de chrétiens, uniquement parce que ces chrétiens contestent la « pensée unique » ? L'Esprit Saint agit partout ! En tous ! Sans être la propriété de quelques-uns ! « Yves, je souhaite tellement que tu te reprennes ! »

Retour de la famille
Parlons un peu de ma famille. Je parlerai plus tard de Marie-Christine.
Mes parents sont décédés. Mais un jour, avant notre départ pour Djibouti, je reçois une lettre de mon père qui souhaite renouer les contacts. Nous organisons donc un premier repas chez eux. Ils ont pu voir, pour la première fois, nos trois enfants. Peu à peu, mes sœurs et mes frères, souvent encouragés par leur conjoint, emboîtent le pas. Onze frères et sœurs, ce n'est pas rien ! Je suis chaque fois heureux de les voir, ainsi que Marie-Christine et les enfants.
Petite anecdote que je ne peux pas oublier et qui relate la mentalité de l'époque. Après le décès de mon père – Dieu sait tout le bien qu'il a fait par son métier, les Andelysiens en parlent encore aujourd'hui –, ma mère, malade, me dit un jour : « Tu sais, ton père était une machine à faire des gosses ! » Réaction qui montre combien elle a pu souffrir de cette tradition qui cantonnait la femme à la maison pour uniquement procréer.
Mes sœurs et mes frères : Marie-Anne, Benoît, Bertrand, Marie-Pierre, Marie-Françoise, Étienne, Jean-Paul, Thierry, Isabelle, Jean-Michel et Jean-Yves, toutes et tous aujourd'hui construisent leur vie en couple. Ils ont pour la plupart mis au monde des enfants qui eux-mêmes ont procréé à leur tour avec un objectif certain, diffuser l'amour dans le monde.
Aujourd'hui, seuls des beaux-frères et des belles-sœurs sont décédés. Dernièrement, ma sœur aînée m'a demandé de présider l'inhumation de son mari, Fernand. Cette inhumation a eu lieu aux Andelys, ville de mes parents et de mon ordination. Le vieux curé a accepté ma présence. « Il est marié ? Laissons le faire, il doit en avoir de l'expérience ! » Ce fut important à la fois pour la population qui me connaissait et pour la famille qui était présente. Ils m'ont reconnu dans ma fonction. Certains pensaient que j'étais pasteur protestant ! Sans doute parce que je parlais, convaincu.
Idem pour l'inhumation d’Yves, le mari de Marie-Pierre. Un ancien petit séminariste qui ne voulait surtout pas passer par une église. Nous organiserons une cérémonie avant sa crémation, près de Vienne, comme il le souhaitait. Yves m'avait accompagné avec son fils Hubert au Mali. Ce voyage nous avait rapprochés et nous étions toujours heureux de nous revoir. Lorsque le cancer le rongeait, il me dit un jour : « Xavier, quand tu pries, qu'est-ce que tu dis ? » Je lui ai répondu : « Rien ! Je reste silencieux. Je dis surtout RIEN ». Il me répond : »Moi aussi. » C'est un cheminement que j'ai vécu avec lui, des années durant.

Marie-Christine
Dans mon récit, je n'ai pas souvent parlé de Marie-Christine, ma compagne. Mais elle est là. Depuis 1969, Marie-Christine accompagne ma vie comme j'accompagne la sienne. Elle fait fructifier aussi la sienne. Nous nous soutenons dans le but que notre passage soit toujours fidèle à notre voix intérieure.
Tout ce que j'ai pu mener, c'est parce qu'elle est là. Elle n'a jamais dit non aux projets et activités en route, allant jusqu'à passer ses permis poids lourds. On ne sait jamais, conduire un bus, voire un camion en brousse ou ailleurs, ça peut arriver !
Nous voulions des enfants, nous en avons. Nous avons adopté un enfant du monde à la demande fortement exprimée par nos enfants. Nous nous sommes exécutés sans nous poser de question. Éviter de rompre les relations avec « l'autre monde », famille, amis, église traditionnelle, elle y tient. Son cousin Jean-Louis Soltner, moine de Solesme, l'aide dans cette voie.
Dernièrement, je lui explique : « Ne m'entraîne plus dans une église. Je n'y entrerai plus, sauf par nécessité pour accompagner un proche à son départ définitif. Je ne peux plus témoigner de ce côté de l'Église ! » Mais elle est là.
Marie-Christine, compagne des chrétiens de la Couture du Mans – paroisse du Mans – et d'ailleurs, car l'Esprit Saint ne connaît pas les frontières. Elle sait accompagner les souffrants, nos enfants, nos petits-enfants, les membres de sa propre famille et de la mienne.
Je lui demande dernièrement : « Les chrétiens de la Couture, leur as-tu dit que ton mari est prêtre ? » Sa réponse me fit mal mais je la comprends, elle veut garder un équilibre de vie : « Pour rester bien avec les gens, il faut en dire le moins possible ! » On lui explique que travailler la Bible en dehors de ce que croit l'évêque est malsain ! « Ce qui est écrit est écrit. »

Aujourd’hui, les quartiers sud du Mans
Ce qui intéressait Jésus en Galilée, c'était marcher, jeter des regards de fraternité. Que chaque rencontre soit l'occasion pour sa ou son ou ses interlocuteurs/trices de comprendre qu'ils/elles avaient leur place dans la vie pour construire un monde meilleur. J'essaie, à ma manière, de suivre son initiative pour que chacun sache que ce n'est pas moi, l'instigateur, mais Celui à qui j'ai donné ma vie.

À quelle période ai-je ressenti l'appel de Jésus, le Galiléen ?
En lisant ma vie, je m'aperçois de la « non-date » de cet appel. J'ai découvert le message de Jésus, tout au long de mon existence. Et toute mon histoire, du début à aujourd'hui, me confirme la vérité de cette voix qui m'appelle.
Tout petit, alors que j'attendais le chirurgien dans les bras de ma mère, j'ai répété plusieurs fois – je m'en rappelle aujourd'hui avec beaucoup de sensibilité –, j'ai répété plusieurs fois que je voulais mourir. La souffrance était intolérable ! « Je veux mourir... je veux mourir... » Le sommeil provoqué par l'anesthésie me libéra pour un temps.
Quelque part, à cette époque, déjà, je me préparais à résister dans une vie qui doit mener « tout le monde » vers le Royaume. Je suis fait pour l'annoncer, en laissant libre cours à l'Esprit de Dieu qui envoie Lui-même son message d'Amour par ma vie