Dimanche 9 mai 2021 – 6e dimanche de Pâques – Jn 15, 9-17
Les textes johanniques ressassent en boucle le vocabulaire de l’amour, l’agapè. Un terme trop facilement et trop souvent galvaudé par les chrétiens eux-mêmes, et de diverses façons, la plus banale étant de le confondre avec les bons sentiments ou avec un attendrissement pieux, attendrissement sur soi-même parfois, plus que sur les autres. Une tentation qui nous guette tous. Sauf que nul ne nous dit encore ce que représente cet agapè, quasiment une création chrétienne, Paul étant l’un des premiers à l’employer dans la langue grecque (1 Thessaloniciens 1, 3). Or, écrit-il d’emblée, l’amour « prend de la peine ». Jean ne dit pas autrement qui parle de l’amour comme d’un « commandement ». Non qu’il s’agisse d’une contrainte ou d’un ordre, mais bien parce que l’amour n’a de sens que s’il est ordonné – et il faut y prendre de la peine – au bien de l’autre et au bien de tous.
Et cela conduit au « comme je vous ai aimés » et à ce « plus grand amour qui est de donner sa vie ». Là encore, mieux vaut s’arrêter et s’interroger. Que signifie pour chacun de nous « donner sa vie » ? Certains l’ont fait jusqu’au sang. Mais Jésus s’adresse aussi à des disciples qui l’abandonneront et le trahiront. Et il les appelle « amis ». Il y a peut-être là une clé pour nous, qui nous évite l'exaltation ou la culpabilité malsaine : des amis, non des serviteurs, car l’ami sait et partage ce que fait le maître. Il n’y a plus ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, ceux qui dirigent et ceux qui obéissent ou servent, ceux qui font ce qu’il faut et ceux qui ne le font pas. Selon la sagesse antique : « les amis mettent tout en commun ». En prenant un risque, celui d’être abandonné, voire d’être trahi, car chacun de nous est fragile et notre fidélité chancelante.
Aimer, ce serait donc d’abord accepter d’être choisi, d’être aimé d’avance par le Christ et se fonder sur ce savoir pour « porter du fruit », autrement dit pour transmettre et partager un amour qui se met en peine, un accueil, une attention et un soin qui reconnaît à l’autre la même importance qu’à soi, et, s'il le faut, plus encore. Pierre l’a découvert difficilement chez « ces gens qui ont reçu l’Esprit saint tout comme nous ». Être appelé ami, c’est renoncer à la performance comme à la culpabilité, à l’obsession du faire comme à l’autosatisfaction secrète. C’est se savoir choisi, et accueillir avec confiance et respect l’autre proche ou lointain, trop semblable ou trop différent, qui est lui aussi choisi.
Roselyne Dupont-Roc