Aller au contenu principal

Heureux dans une responsabilité en monde rural

Ce qui a préparé mon engagement dans l’Église

Je suis né en 1928 dans une famille de milieu ouvrier pratiquante. Je suis le 3e de 5. J’ai pensé être prêtre à
7 ans et j’en ai un souvenir très précis. Je n’en ai pas parlé tout de suite. J’en ai parlé à mon père vers 11/12 ans, il m’a répondu : « On verra ça quand tu auras 18 ans » et je suis entré en apprentissage de typographie. J’y suis resté un an. J’ai rencontré un aumônier qui a dû intervenir parce que, au bout d’un an, mon père m’a laissé entrer au petit séminaire de Caen.
Le service militaire a été une période de mûrissement : nous étions en chambrée de 20, j’y ai rencontré des garçons très différents, mais je n’ai jamais eu de doutes sur ma vocation et je suis retourné au grand séminaire la semaine après ma sortie de l’armée.
J’ai été ordonné prêtre en 1954.
Lorsque je suis rentré en 6e, nous étions 36, ce qui a mené à 10 ordinations en même temps que moi, et 8 l’année suivante. Actuellement, dans le diocèse, il y a eu 1 ordination en 6 ans : ça pose question pour l’Église.
Je n’ai pas de texte préféré dans l’Évangile, c’est un ensemble ; mais j’aime beaucoup le Magnificat, il est révolutionnaire.
Le Christ est l’essentiel. Dans la catéchèse, on enseignait la morale, mais le Christ, c’était un surplus. Ceux qu’on ne revoit pas après la profession de foi n’ont pas appris à connaître Jésus-Christ, à tisser des liens d’amitié avec Jésus-Christ. Il y a beaucoup de choses à revoir dans la catéchèse. Il ne faut pas Le chercher là-haut. Je pense souvent au passage de l’Apocalypse : « Je me tiens à la porte et je frappe. » Le Christ veut vivre au cœur des hommes. C’est l’intimité promise. Il ne faut pas chercher dans les nuages.

Engagement dans l’Église
J’ai été aussitôt nommé à Mondeville sans aucune pratique de terrain et le curé est parti en vacances. Je me rappelle de ma panique lorsqu’on m’a envoyé chercher pour donner une extrême-onction ! Maintenant, les séminaristes font des stages en paroisse.
Au bout de 3 ans, la Mission de France arrive à Mondeville et je me retrouve à Condé-sur-Noireau. L’autre vicaire était un copain. J’y suis resté 11 ans, on a lancé le scoutisme avec un jeune de la paroisse.
Ensuite, j’ai eu la responsabilité des équipes MRJC du Pays d’Auge avec, dans un premier temps, une résidence à Lisieux, mais ce n’était pas compatible avec ma responsabilité et je suis allé habiter à Glos ; j’y suis resté 7 ans. Je m’occupais aussi de 4/5 équipes CMR (Chrétiens en Monde Rural) puis on m’a demandé de prendre en charge les équipes CMR du diocèse.
J’ai  refusé  d’aller  à  Caen,  ça  n’allait  pas  avec  une  responsabilité  en  monde  rural  donc  j’ai  habité
Bellengreville.
La période la plus difficile a été celle que j’ai passée comme vicaire général à l’évêché de Bayeux. Les évêques (4 ans avec le père Badré, puis 3 avec le père Pican) n’étaient pas en cause mais le pire, c’était la solitude : pas de communauté, dire sa messe tout seul. J’étais chargé de mettre en place les conseils pastoraux et conseils économiques, mais je rencontrais des gens que je ne connaissais pas.
J’ai demandé à retourner en milieu rural : ça a été Moyaux avec 15/16 communes où je suis resté 15 ans. Depuis, j’ai pris ma retraite dans mon village de naissance, dans la maison d’une nièce.

Le concile
Je suis obligé, maintenant, de croire au Saint-Esprit.
J’étais en session d’aumôniers CMR de Normandie lors de l’élection de Jean XXIII. Ça avait été une grosse déception car nous l’avions rencontré au grand séminaire au moment où il était nonce à Paris et il ne nous avait pas laissé un très bon souvenir. Pourtant, c’est lui qui a déclenché le concile : formidable !
Il y avait déjà eu des avancées dans l’Église, en particulier pour la Semaine Sainte. J’ai vécu ma première veillée pascale de nuit en 1951 à Poitiers et j’ai encore une mémoire vive de l’homélie « il faut détruire cette cathédrale, il faut détruire nos églises… si le Christ n’est pas ressuscité notre foi est vaine », 10 ans avant le concile !
Un grand souvenir du concile a été l’abandon de la soutane. Ça été une libération (camps scouts, moto…) ! Le Concile est vite passé, les gens ne l’ont pas vécu, c’est resté dans les papiers. C’est avec les 50 ans du Concile qu’on a repris et redécouvert les textes. Lors d’une de ces réunions, je disais : « Mon souhait serait qu’on ait un pape de couleur noire. Élargissons les portes de l’Église. »
Et Benoît XVI démissionne ! Et on a un pape non européen ! Il faut croire au Saint-Esprit.
Ce pape se comporte comme l’évêque de Rome : il donne sa bénédiction pascale uniquement en italien, et s’entoure de cardinaux venus de différents continents. C’est la joie ! C’est plein d’espérance !
Le concile n’est pas rentré dans les mœurs, en partie à cause de l’épiscopat et du clergé : la notion de
l’Église « Peuple de Dieu » n’était pas rentrée dans les mœurs, d’où l’importance des réflexions au bout de
50 ans et ce n’est pas terminé. Les chrétiens qui se rassemblent autour des textes font des découvertes, sont très intéressés et prennent conscience de ce qui a changé, de la vie de l’Église. Mais, pour la liturgie, les choses étaient déjà en marche.
Dans le concile, l’Église, ce n’est pas la hiérarchie, c’est le Peuple de Dieu. Nous, les « ordonnés », on est à l’intérieur de ce peuple pour être au service de ce peuple. Il n’y a pas à dominer, à diriger ; les chrétiens, c’est eux en premier et nous, on n’est que des serviteurs. Il ne faut pas avoir peur de donner des responsabilités aux chrétiens et les aider dans leur démarche, qu’ils grandissent dans la foi et dans l’amour, les deux vont ensemble.

L’Église d’aujourd’hui d’une manière générale
Il faut beaucoup d’humilité et on ne la rencontre pas toujours dans l’Église. On ne peut pas voir un évêque sans  qu’il  ait  la  mitre  et  la  crosse.  Par  exemple,  dans  le  journal  du  diocèse,  l’évêque  est  toujours photographié avec une mitre. J’ai posé la question d’une photo plus simple : il paraît que ce n’est pas possible.
Au moment de mon ordination, cet aspect n’était pas forcément clair, mais j’ai toujours été plus à l’aise en milieu rural, ou avec les ouvriers, qu’avec les intellectuels. Quand j’étais à Condé-sur-Noireau, avec les
ouvriers de Ferodo, j’étais toujours très à l’aise mais quand il fallait rencontrer les cadres, c’était plus difficile… ils avaient le pouvoir.
Les chrétiens du monde sont de plus en plus persécutés : Chine (ils n’ont même pas le droit de se rencontrer pour prier), Nigéria, Égypte… L’islam s’impose. Les martyrs, ça continue, ça a toujours continué dans l’Église. D’où une nécessité du dialogue. Il faut essayer de comprendre l’autre : on condamne l’islam mais on ne le connaît pas. On doit être capables de travailler ensemble pour plus de justice et de fraternité, on n’est pas obligé de partager la même foi.
J’ai bien aimé que l’Église ouvre la porte aux anglicans qui souhaitaient quitter leur église après l’ordination des femmes. C’est une ouverture, c’est positif.
Ce qui fait mal, ce sont les lefebristes. Ils n’ont pas franchi la porte que le pape leur avait ouverte, ils ont la vérité.
Je m’interroge sur notre jeune clergé : on va très vite retrouver la soutane. C’est un manque de maturité. Ils ont besoin de s’affirmer. Je ne sais pas ce qu’ils veulent montrer par là.
Une de mes souffrances : pendant mes années de fonction, j’étais beaucoup dans l’action catholique. On n’en parle plus. On parle de « témoins » mais on ne sait pas trop qui ils sont. Il n’y a plus d’aumôniers CMR, MRJC… L’action catholique est un lieu où les chrétiens peuvent se rencontrer, se former ensemble, prier et agir ensemble. C’est essentiel.

Qu’est-ce qu’être prêtre ?
Les prêtres aujourd’hui dans le Calvados, c’est beaucoup de religieux et de prêtres étrangers. Il y a 65 prêtres diocésains de plus de 75 ans. Moins il y a de prêtres sur le terrain, plus les communautés se rassemblent là où réside le curé. Ce qui me suffoque : on ne fait rien pour trouver le moyen de rassembler les chrétiens sur leur territoire. On fait le vide. On fait du monde rural un désert.
Là où je suis, la messe du samedi soir, elle ne change pas de lieu chaque samedi ; elle a lieu pendant 1 mois dans la même paroisse, puis on change. Ça aide, mais il n’y a pas que la messe ! Rien n’est fait pour que les chrétiens de chaque commune puissent se rassembler et voir comment ils peuvent être présents dans leur commune.
Je serais au conseil pastoral de la paroisse, je dirais que les choses doivent changer. Comment être plus présent sur le terrain ? Dans le Calvados, il y a 18 diacres alors que dans la Manche, il y en a 40 ! Il y aurait un effort à faire, parce qu’il y a des gens capables.
Je ne suis pas pour le mariage des prêtres : on s’est engagés dans le célibat, il faut tenir notre engagement, mais je serais pour l’ordination d’hommes mariés. La communauté chrétienne a droit à l’Eucharistie, alors qu’elle choisisse en son sein celui qui lui semblerait le plus capable, qui pourrait être ordonné prêtre après un temps de formation tout en gardant son foyer, s’il est marié, et sa profession. Qu’il soit là parce que la communauté chrétienne a besoin de cette présence. Pendant les 10 premiers siècles de l’Église, il n’y avait pas que des prêtres célibataires.
Le prêtre a pour fonction de réunir, de rassembler la communauté des croyants comme faisaient les apôtres après la Pentecôte : ils étaient sur le terrain pour rassembler les croyants. Les croyants ne peuvent pas vivre isolés, c’est important qu’il y ait un minimum de communauté.
Je n’ai jamais souffert de la solitude, sauf à Bayeux, car j’ai toujours été accompagné, eu des copains prêtres. Mes copains meurent les uns après les autres. Mais je suis né ici, mon jeune frère et des neveux et nièces sont dans le coin. C’est une chance, que tout le monde n’a peut-être pas, d’avoir un environnement familial. Je pense à certains prêtres qui n’ont plus personne, aucune famille. C’est très dur.
J’ai une retraite active. Je rends service autant que possible : remplacements, messes régulières, baptêmes, mariages, je continue d’accompagner une équipe CMR en Pays d’Auge. Je suis content d’être utile et en contact avec des chrétiens, mais sans avoir de responsabilités.

Ce qui change dans la société
On va avoir des problèmes : les biens de l’Église sont propriété de l’état. Certaines communes demandent des loyers pour le presbytère et des participations au chauffage et à l’électricité de l’église. Des églises ne vont plus être entretenues et même vendues puisque les chrétiens ne s’y rassemblent plus. Elles sont déjà de plus en plus utilisées comme lieux culturels pour des concerts qui n’ont parfois rien de religieux. Il est nécessaire de leur garder leur caractère sacré.
L’Église a pris la parole au moment du mariage pour tous : C’est contre nature, « Homme et femme il les créa ». On est égaux en dignité mais différents dans les fonctions. Il faut que l’Église puisse dire son mot, qu’elle soutienne ceux qui ne sont pas d’accord, mais qu’elle ne le fasse pas seule.
Par contre, elle ne dit plus rien par rapport aux avortements ou à l’euthanasie. Celle-ci est très répandue :
elle se pratique sans le dire. On ne se mobilise pas. On est dans une société où tout est permis.
Quand je vois tous ceux qui sont esclaves de leur portable, même des enfants de 8/10 ans : il y a un
problème d’éducation. C’est utile, c’est une belle trouvaille, mais il ne faut pas en abuser.
Dans beaucoup de choses les parents n’éduquent pas leurs jeunes, c’est les parents qu’il faudrait éduquer.
Il y a de moins en moins d’enfants baptisés, même dans ma propre famille, mais ça ne crée aucune difficulté de relation. Ils sont majeurs. Il ne faut pas forcer la main. La foi se propose mais elle ne s’impose pas. Il faut témoigner par sa manière de vivre. Par contre, il y a 3000 baptêmes d’adultes par an en France, dont 5% de musulmans mais on ne le dit pas, pour qu’ils n’aient pas d’ennuis. C’est une joie.
Quoi que fassent les enfants et petits-enfants, il faut que la porte reste ouverte. Il ne faut pas couper les ponts. Quelquefois on veut être accueillants mais sans savoir comment (jeune homosexuel qui vient avec son ami).

Ce qui change dans l’Église
Au niveau pastoral, c’est la prise en charge du milieu rural. Le problème est différent en ville parce qu’il y a toujours une église pas loin. C’est plus facile de se regrouper, de se rassembler.
Pour l’ensemble de la paroisse, il n’y a que 2 personnes pour assurer les funérailles. C’est très peu, il devrait avoir d’autres chrétiens pour animer la prière avec ceux qui sont dans la peine. Peut-être que le clergé ne fait pas assez appel, mais chez nous, le prêtre est Africain, il ne connaît pas bien les gens. J’accompagne aussi, mais il ne faut pas prendre la place.
Il n’y a plus beaucoup de prêtres diocésains autour de Caen. Il y a beaucoup de prêtres africains venus en formation. Et dont certains sont étudiants. Ils se forment en France, mais après, ils ont moins envie de rentrer chez eux où la vie est plus difficile.
Le pouvoir dans l’Église : il faut un minimum de structures, de responsables, pour pouvoir fonctionner, mais
« au service ». Un progrès : maintenant, les prêtres sont nommés sur un bail de 3 ans ou 6 ans renouvelable une fois et ils doivent bouger ensuite. C’est pour que le prêtre ne « s’installe » pas là où il est. On est envoyés pour la mission, on doit être mobiles. Ça oblige aussi à se renouveler, à se rajeunir, à repenser son apostolat.
Heureusement, on a fait davantage de place aux femmes. Il y a des jeunes prêtres qui refusent les filles enfants de chœur, ce n’est pas une bonne chose. Dans les cérémonies chez nous, c’est partagé. Pour la catéchèse, il y a beaucoup de femmes. Pour les lectures, dans les cérémonies, pour donner la communion, il y a autant de femmes que d’hommes. Elles sont de plus en plus de femmes dans l’Église.
Je suis pour une égalité de dignité pour des fonctions différentes. Je ne suis pas pour l’ordination des femmes. Jésus était un homme et il n’a choisi que des hommes, et pourtant, des femmes l’accompagnaient et avaient un rôle important. Les rôles sont différents.

Les dossiers les plus importants
Suivre l’exemple du pape François : se faire un parmi les autres. Sa façon de faire, de vivre va permettre d’éveiller davantage de vocations à condition qu’il se fasse serviteur et que l’Église se fasse servante. Je suis optimiste.
Le rapprochement avec les autres églises chrétiennes. Il est en route à cause, justement, de l’attitude du pape actuel, sauf avec les lefebristes. Elles sont venues pour la prise de fonction du pape. Il y a un dialogue. Il faut du temps mais on marche vers l’unité ; avec les luthériens, des pas se sont faits. L’élection du pape actuel va accélérer les choses.
Donner aux chrétiens le soutien d’une vie à plusieurs. C’est ce qu’ils avaient dans les mouvements d’action catholique. Ça permet une écoute. Il est important de savoir écouter. Ne jamais porter un jugement comme ça. Il n’y a plus qu’une équipe de JOC sur Caen, quelques autres équipes, mais ça meurt. C’est dommage que ça disparaisse.
J’aimerais voir se développer le diaconat.
Il faudrait que dans chaque commune les chrétiens acceptent de se rencontrer de temps en temps pour prier ensemble sur place au lieu d’aller là où est la messe.
Il est important que les églises soient ouvertes. L’église n’est pas d’abord un musée mais un lieu de prière. Mais il faut qu’elles soient accueillantes : pas de fleurs fanées, des feuilles d’information à jour…