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Franc parler du christianisme dans la société d’aujourd’hui,

Auteur
Anne SOUPA
Image retirée. François Boespflug. Dominicain.

 

Franc parler du christianisme dans la société d’aujourd’hui entretiens de François  Boespflug avec Evelyne Martini, Bayard Presse, 2012, 350 pages, 19,90 € Tout commence par une réhabilitation de la théologie. Le dominicain François Boespflug, devenu, presque sans l’avoir cherché, le grand spécialiste des images de Dieu1, avoue, d’entrée de livre, s’être parfois laissé aller à commenter certaines œuvres d’art en se demandant en quoi elles sont bonnes, comment elles éveillent la foi, l’espérance et la charité chez leurs spectateurs. Bonne et heureuse surprise pour le lecteur qui s’est déjà demandé comment exprimer et faire connaître autour de lui ce supplément d’âme qui émane de tant d’œuvres d’art, identifiées comme chrétiennes ou non. Exit, donc, l’historien d’art ou le critique, bonjour le théologien. Voilà que notre frère prêcheur poursuit son activité théologique dans ce très riche livre d’entretiens. Pour qu’une théologie chrétienne de ce type soit encore « parlante », dit-il, elle doit être encore « parlée », c’est-à dire qu’elle retrouve son « lien nourricier avec la prédication, l’homélie, le commentaire de l’Écriture, l’interpellation des auditoires, le débat, voire la polémique » (p. 34). « Je plaide, dit-il, pour la reviviscence de la théologie des orateurs ». N’est-ce pas un peu ce que nous souhaiterions faire à la Conférence ? Aussi, j’ai lu avec passion et je recommande ce livre d’entretiens, réalisé avec Évelyne Martini dont nous pleurons la disparition récente (Évelyne appartenait à la Conférence, et se promettait de s’y investir davantage ; elle est décédée au seuil de la Semaine sainte). Au motif de suivre l’itinéraire d’un jeune homme qui, saisi par la cause de Dieu cogne aux portes de l’Ordre dominicain, dans les années 65, François et Évelyne abordent les grands sujets : la transmission de la foi, - (pour dire qu’elle échappe à la famille, p. 43), Jésus, le prêtre, l’homélie, les ordres religieux, l’affectivité, la sexualité, le pouvoir dans l’Église, le christianisme dans la culture... Ce souci récurrent de vouloir dire Dieu, sa quête, son œuvre, nous vaut un débat intelligent, à la fois rigoureux et relié à une expérience vécue, qui ouvre le lecteur à la grandeur du mystère de Dieu et aussi à la variété de ses approches. Dieu plutôt que Jésus, par exemple, avec qui François Boespflug avoue clairement ses… « difficultés diplomatiques ». Dés le début : Je suis entré chez les dominicains pour la recherche de Dieu et non la suite du Christ (p. 54). Quelques perles : il n’aime pas son prénom, déteste la mièvrerie sulpicienne, et ouvre force contrefeux défensifs : « Il y a trois Jésus, dit-il, celui de l’art, celui du credo et celui du dogme. » Manière de reculer le moment où il se coltinera avec celui qui devrait être…. la source unique des trois autres, le « Jésus des évangiles » ! Voilà qu’il le trouve trop sec, trop cassant, trop enseignant… Il faut oser, non ? Ce cocktail d’analyse rigoureuse et de ressenti aide le lecteur à penser, au besoin contre l’auteur, mais le revigore fortement. Pourquoi ? Parce qu’il aura rencontré en François Boespflug un vrai témoin, un « homme qui marche » avec son Seigneur, et dit tout haut ce qu’il le fait vivre. Et sur son chemin, François rencontre pas mal d’obstacles …. Mai 68 et ses suites au sein de l’ordre dominicain, et surtout un certain nombre de crises personnelles, celles de beaucoup. « Dommage qu’elles n’aient aucun lieu dans l’Église pour se dire », se plaint l’auteur. Son analyse est très précieuse pour nous, chrétiens, qui nous interrogeons sur ce que pourrait être une conception « moderne » de la vocation religieuse. Faut-il continuer à exiger des postulants les trois vœux permanents, de chasteté d’obéissance et de pauvreté ? Faut-il ordonner prêtres les religieux ? L’auteur en doute : « Persuader, apprendre à convaincre de la vérité de l’Évangile, de la profondeur inouïe de la Parole de Dieu, c’était mon idéal, mon axe. Je me concevais comme un religieux, un apôtre, non comme un séminariste ni comme un futur curé. » (p. 141). François Boespflug ne cache pas que l’on peut rester un religieux dans l’âme tout en acceptant une sexualité active, sans bien sûr donner de règle valable pour tous. Ne faudrait-il pas, demain, donner aux chrétiens et aux chrétiennes le moyen de traduire dans leur vie quelque chose de la force de l’appel, de l’engagement, du service, en devant « apôtres » sans pourtant prendre les options classiques ? Enfin, un éclairage inattendu est porté sur la part active que prennent les affinités homosexuelles dans l’accès au pouvoir dans l’Église (p. 225 et ss). Réalité si rarement reconnue qu’il est important de lui faire ici sa place. Pourtant, nous vérifions tous combien sont nombreux aujourd’hui dans l’Église les prêtres homosexuels. Preuve, une fois encore, de l’incompréhensible attitude ecclésiale qui consiste à vilipender une orientation sexuelle, à l’interdire en son sein, alors que, non seulement elle la pratique, mais qu’elle en fait un ressort - occulte - de sa gouvernance ! Confirmation, si elle était encore nécessaire, qu’il est urgent d’associer des femmes à cette gouvernance afin, non de rendre hétérosexuels les homosexuels, mais de multiplier les visages du ministère ordonné. Voilà comment moi, femme catholique, soutien de la cause des femmes au motif qu’elle réparerait une injustice, puis qu’elle serait la source d’un enrichissement collectif, je vais bientôt pouvoir dire qu’elle est le protocole thérapeutique de la dernière chance… Bref, vous l’avez deviné, le livre de François Boespflug porte bien son nom, il donne à penser et, espérons-le, à agir. Merci. Anne Soupa

1Dieu et ses images. Une histoire de l’Eternel dans l’art, Bayard, 2011