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Le Dieu pervers??

Pardon de revenir très tardivement sur un passage de Romains (Rm 11,32) qui m'a plongé, moi et mes amis du groupe auquel je participe, dans la perplexité et même le désarroi!
Je lis (traduction de la TOB) "Car Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde". Ce Dieu pervers nous a donc volontairement inoculé la maladie du péché pour pouvoir nous guérir? C'est du joli! Comment faut-il comprendre cette affirmation à première lecture insupportable?

Créé par : Claude Mandil

Date de création :

Commentaires

Posté par Roselyne

lun 02/06/2025 - 19:25

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Cher ami, chers amis,
Avant de vous répondre, permettez-moi d’abord de mettre en cause votre procédé de lecture : extraire une phrase de son contexte et l’interpréter pour elle-même est, à mon humble avis, inadmissible. Il est très facile, en agissant ainsi, de faire dire à un auteur le contraire de ce qu’il veut dire. Je reconnais que le magistère de l’Eglise catholique ne s’en est pas privé. Mais si vous y réfléchissez c’est ainsi que fonctionnent tous ceux qui veulent détourner la pensée de quelqu’un et le condamner (procès d’intention, fake news and co…). Un orateur commence par exposer la défense de l’adversaire avant de la démonter ; si vous ne lisez que le début, vous lirez le contraire de ce qu’il veut prouver.
Ici vous lisez Romains 11,32 en dehors de l’ensemble de la lettre aux Romains. Et cela n’a plus aucun sens ! Reprenons le début : Paul a d’abord affirmé que l’Evangile est puissance de salut (et donc d’abord de miséricorde) pour tous ceux qui croient, les Juifs d’abord, les païens ensuite ; c’est la thèse posée en Romains 1, 16-17, la thèse qui va être déployée.
A partir de là, et ayant d’abord affirmé que Dieu offre à tous sa miséricorde et son salut sans condition, Paul va montrer longuement la misère de l’humanité lorsqu’elle se détourne ou s’est détournée du projet de bénédiction de Dieu. D’où les tableaux entièrement négatifs de Romains 1, 19 -3, 20, avant le retournement de 3, 21 « mais en réalité la justice de Dieu s’est manifestée… » : il a été démontré avant que la justice de Dieu, c’était sa miséricorde sans limite !

Lue alors à partir du salut offert à tous, l’histoire de l’humanité apparaît comme une histoire d’aveuglement et d’errance telle que Paul pourra dire « tous enfermés dans la désobéissance ».
Mais ils n’apparaissent tels qu’à la lumière de la promesse inouïe de la miséricorde pour tous ; ce n’est que rétrospectivement que l’on peut dire : Dieu les a enfermés (ou les a laissés s’enfermer) dans leur désobéissance POUR faire à tous miséricorde !
Je ne vais pas relire avec vous l’ensemble de la lettre aux Romains dans sa complexité.
Mais après avoir atteint un sommet de vision glorieuse de l’humanité toute entière entrant dans la gloire de Dieu, à la suite du Fils unique, premier né d’une multitude de frères (8, 29), Paul s’arrête et s’interroge.
En Romains 9-11 il affronte la question qui est pour lui l’écharde dans la chair : pourquoi ses coreligionnaires, une grande partie des Juifs n’ont-ils pas reconnu en Jésus le Christ de Dieu ? Et que faire alors des promesses inaliénables de Dieu à son peuple ?
Et Paul pendant trois chapitres tourne et retourne la question, impuissant devant une incohérence qu’il ne peut réduire ; et il ne la réduira pas. Mais reprenant la question avec l’acquis des 8 premiers chapitres de la lettre, il contemple enfin les deux peuples, les juifs et les chrétiens, dans leurs avancées et leurs errances, et y voit une espèce de compétition ou de concurrence (lisez les v. 30 et 31), pour finir par une reprise d’ensemble : tous enfermés dans l’incroyance, PARCE QUE tous destinés à la miséricorde sans fond de Dieu.
Et il ajoute : « qui donc a connu le dessein de Dieu ? qui a été son conseiller privé ? Ses jugements sont insondables et ses chemins sont impossibles à suivre à la trace ! »


Car, enfin, quelle image de Dieu, dérisoire, minuscule, nous faisons-nous pour le juger, comme s’il était un méchant ou un bon sorcier ? Par pitié ! Avec Paul, je vous invite à devenir athées d’un Dieu pervers… Nous valons mieux que cela, nous sommes libres, et Dieu, si nous osons prononcer son nom, ne peut être que celui qui nous libère et nous veut toujours plus libres  

Pour paraphraser une prière de la veillée pascale: bienheureuse mon incompréhension qui nous valut une telle mise au point!

Posté par Bruno DELORME (visiteur)

mer 09/07/2025 - 14:01

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Cette question au sujet du verset, très controversé, de l'épître aux Romains, représente un cas d'école et un exemple typique du problème de l'interprétation des Écritures.
La réponse donnée par Madame Dupont-Roc est emblématique d'une exégèse qui affirme que la première interprétation de l'Écriture est celle qui est donnée par l'Écriture elle-même. En ce sens, le meilleur exégète de la Bible n'est autre que la Bible elle-même.
Et Mme Dupont-Roc s'y emploie admirablement.
Retourner au texte lui-même, c'est-à-dire à l'épître toute entière, sans opérer de divisions ni de séparations arbitraires, et reconnaître le contexte littéraire, sinon littéral, dans lequel la phrase ou le verset s'inscrit, c'est faire justice au texte lui-même et rendre à ce verset sa juste valeur en lui donnant une juste interprétation.
Et par la même, c'est éviter les spéculations trop hardies, comme les extrapolations et les dérives interprétatives qui n'ont pas manqué dans l'Histoire du Christianisme.

Toutefois, il semblerait que cette méthode connue depuis peu n'a pas toujours été privilégiée dans la théologie ou dans les différentes exégèses. Il suffit pour s'en rendre compte de recourir à la tradition patristique des "quatre sens de l'Écriture" initiée par l'École d'Alexandrie et qui a été largement réutilisée par l'ensemble des théologiens depuis les Pères de l'Église jusqu'à une époque récente.
Dans cette méthode d'exégèse particulière, pour connaître le sens d'une phrase ou d'un verset, il ne s’agit pas de le resituer dans son contexte ou de le restituer littérairement. Mais cela consiste plutôt à déchiffrer ce qui en lui est contenu de façon implicite, sous au moins 4 strates ou 4 niveaux différents qui sont présents sans se contredire. Ils s'interpénètrent et se soutiennent ainsi jusqu'au niveau le plus élevé, spirituel ou anagogique, selon les définitions, afin de se séparer du sens littéral, qui est le plus pauvre.
Une exégèse de type sémiotique appuiera plutôt à l'inverse sur l'ensemble des différences structurales, ceux des mots, des notions ou des concepts, que le verset détient en lui-même afin de comprendre comment il peut ou non faire sens encore maintenant, et cela quels que soient les époques ou le contexte dans lequel il s'inscrit ou dans lequel il a été écrit.
Pour reprendre l'exemple du verset de l'Épître aux Romains, on peut ainsi le comprendre de ces trois façons différentes selon l'exégèse ou la méthode adoptée. Avec le risque de voir ces différentes lectures se heurter ou s'opposer.
C'est tout le problème de ce que Paul Ricoeur a appelé le "conflit des interprétations".

Entre une exégèse moderne de type historico-critique, une lecture spirituelle comme la lectio divina, qui a la faveur des milieux monastiques, une lecture structurale, une lecture narrative, une interprétation psychanalytique freudienne ou jungienne…, il devient difficile de savoir quelle est la bonne méthode que l'on peut employer pour déchiffrer correctement ou comprendre les textes bibliques, et désigner celle qui nous apportera le plus de lumière. En cela, la diversité des lectures n'est pas toujours signe de richesse spirituelle ou de pluralisme herméneutique.

D’un point de vue plus psychanalytique, qui est le mien, on peut très bien comprendre la phrase de saint Paul comme étant un moment de clairvoyance lors duquel celui-ci aurait presque laissé échapper de sa plume ou de sa bouche, une vérité profonde et enfouie, qui est souvent difficile à entendre ou impossible à affirmer dans un contexte croyant, dans lequel Dieu est a priori exempt de toutes fautes et de toute responsabilité à l'égard du péché. Avec le risque de retourner contre Dieu le poids de la faute normalement dévolue à la créature...

A cet égard, il me paraît important de souligner que l'Apôtre, par son style enlevé et jusque dans ses effets rhétoriques, n'a jamais hésité à employer des formules chocs et parfois même scandaleuses, et qui font encore aujourd'hui objets d'interprétations différentes, mais sans avoir perdu de leur saveur ou de leur teneur souvent violente et très polémique.

Les limites du rappel à une exégèse moins littérale et plus contextualisée ou plus respectueuse du texte de l'épître et de sa théologie se vérifie dans la manière dont un nombre impressionnant de spirituels et de mystiques, dans l'histoire du Christianisme, se sont approprié le texte biblique pour lui faire dire non pas tout et son contraire, mais ce que ces derniers en ont retenu, et pour lui conférer un sens particulier, et qui outrepasse souvent le sens obvie. Il suffit pour s'en convaincre d’ouvrir les écrits des mystiques et des saints où la Bible sert souvent de pré-texte à des expériences ou des élations mystiques qui se sont déployés dans des milieux totalement étrangers à celui de la Bible et dans des mentalités très éloignés de celle des Évangiles et du NT.

Mais si on devait intenter un procès à ces mystiques, alors c'est tout l'édifice de la spiritualité chrétienne qui depuis l'époque paulinienne et johannique risquerait de s'effondrer. Car ces grands Apôtres ne se sont pas eux-mêmes privés d'interpréter les Écritures dans le sens qui leur convenait, et cela, à l'instar de leur maître : Jésus de Nazareth.
Merci pour ces éclaircissements.

Posté par Roselyne

mer 09/07/2025 - 21:53

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 A votre réflexion, j'ajouterai volontiers ceci :

Les différentes méthodes de lecture  et d'interprétation que vous citez ont aussi cette caractéristique d'être datées et de refléter en partie les préoccupations et les catégories d'analyse d'une époque et d'une culture. Je crois qu'il ne faut jamais oublier lorsque nous analysons un texte que nous sommes toujours, plus ou moins consciemment, marqués par notre époque et le moment culturel qui est le nôtre.
Il est alors intéressant de relire les analyses du passé en fonction de leur contexte historique.
Il est surtout impressionnant de voir que le texte biblique suscite toujours de nouvelles lectures... et résiste à ces lectures !  C'est sa force, son génie (et dit autrement, son caractère inspiré, puisque toujours inspirant ) !

On me dira : mais où est la vérité du texte dans tout cela ? Certainement toujours en avant de nous, et toujours à découvrir... un peu mieux !

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