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Le dernier repas et le lavement des pieds

L’évangile de Jean ne rapporte pas les gestes et paroles de Jésus pendant le dernier repas, mais le lavement des pieds, geste qu’il va expliciter ensuite. Cela nous a poussés à aller relire ce qu’écrivent les synoptiques. Dans les paroles de Jésus, seul Matthieu (écrit pour des chrétiens d’origine juive ?) parle de rachat. C’est cette formulation qui a été retenue pour la célébration de l’eucharistie. Et très vite est venue l’idée que Jésus a porté sur lui les péchés du monde, et même « enlevé » selon nos traductions françaises. Jusqu’à maintenant, ce que nous avons lu de l’évangile de Jean ne nous a pas semblé évoquer cette idée. Alors, comment est-ce venu ? Le P. Joseph Moingt, que certains d’entre nous ont connu, disait que, pour les disciples, imprégnés par la tradition juive, il fallait résoudre la question de la non-intervention de Dieu pour sauver Jésus de cette mort horrible, et que c’était la seule explication qu’ils avaient à leur disposition, un sacrifice d’expiation, comme au Temple. Mais aujourd’hui cette théologie sacrificielle de l’eucharistie a toujours cours, comme on peut le voir dans le Catéchisme de l’Eglise catholique. Et beaucoup de catholiques autour de nous ne comprennent plus cette théologie qui leur semble contraire au Dieu dont nous parle Jésus tout au long des évangiles. Cela en dissuade même certains d’aller à la messe pour se retrouver plutôt dans des célébrations de la Parole domestiques, comme aux premiers temps.
Cela nous a amenés à une autre question, toujours à partir du lavement des pieds : Comment comprendre les paroles de Jésus sur le pain et le vin ? Qu’est-ce qui est le plus important : faire communion autour de lui (corps du Christ dirait St Paul), partager en frères le chemin de vie qu’il nous montre et nous propose, pratiquer le service des autres comme Jésus le fait en lavant les pieds de ses amis ? Ou se focaliser sur une hostie et une coupe devenues matériellement son corps et son sang ?

Créé par : Groupe de Bordeaux

Date de création :

Commentaires

Posté par Roselyne

ven 03/04/2026 - 19:10

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Chers amis,
Vous posez la question vraiment complexe et difficile de la façon dont les premiers groupes chrétiens ont « interprété » la mort en croix de Jésus. Je vais être  à la fois très longue et très succincte, dire les choses de façon beaucoup trop simplifiées, mais je vais essayer d'avancer avec vous...pour autant que j'en suis capable !

Joseph Moingt a certainement raison en disant que devant un échec aussi brutal et cruel, il fallait accepter et comprendre le silence de Dieu. Et que les disciples juifs ont dû faire appel à leur propre culture pour comprendre "un peu" 
Mais il me semble que Moingt (au moins dans le raccourci que vous présentez) laisse dans l’ombre le fait que, pour eux, Dieu n’était  pas resté silencieux, Dieu avait répondu… en « relevant Jésus d’entre les morts ».  Et c'est essentiel !
En effet, aucune explication n’a d’abord été donnée, et les disciples qui s’étaient enfui sont d’abord restés cachés chez eux par peur de représailles et en considérant que l’échec était complet. Jusque là, il l'était.
C’est bien l’expérience brûlante d’une « rencontre » (lisez Luc 24, 13ss. Emmaüs), sous une forme ou sous une autre, en réalité indicible et inatteignable pour nous, qui les a « relevés », qui les a fait sortir de chez eux et annoncer, sans crainte désormais du pire, qu’Il était vivant !
C’est de là d’abord qu’il faut partir. Sans ces expérience « ressuscitantes », l’affaire Jésus aurait disparu des radars de l’histoire.
C’est donc dans la certitude d’une réponse de Dieu qui est celle d’une victoire sur la mort, qu’ils se sont mis à relire l’événement et à s’interroger. La croix était-elle nécessaire ?  De fait, vu l’attitude de Jésus elle était inévitable, et de toutes façons elle était un donné ; mais quel sens cela pouvait-il avoir ? 
Plusieurs éléments sont venus alors à leur esprit, en fonction de leur culture juive (et différemment ensuite chez les pagano-chrétiens), et ils ont tenté des interprétations pour donner un sens à la croix.
Paul, l’auteur le plus ancien en témoigne : même si ce n’est pas du tout son interprétation à lui, il évoque rapidement dans les Romains (Rm 3, 24-25) au moins deux courants d’interprétation déjà présents dans les années 50 : la victime de propitiation (plutôt que d’expiation ») liée au Kippour, la libération de l’esclavage en Egypte liée à la manducation de l’agneau pascal.
 

-La première explication s’appuie sur les rites de Kippour : chaque année une célébration à base d’immolation d’un animal permet d’asperger le peuple et d’asperger l’autel avec le sang (dont l’utilisation symbolique est la seule raison de  sacrifier un animal) : on signifie ainsi que le sang qui est la vie est rendu à Dieu (l’autel) et que Dieu rend cette vie au peuple (le peuple) pardonnée ; évidemment le rite va avec une véritable démarche de repentir et de changement intérieur, de changement du coeur.

-La libération de l’esclavage suppose le fait qu’un agneau est sacrifié et mangé et que son sang est mis sur les portes et le linteau pour éviter la mort qui va frapper les Egyptiens et permettre la fuite des Hébreux. On parle alors de « libération » ou de « rachat » des esclaves et le mot « rédemption » ne veut rien dire d’autre que la libération de l’esclavage pour vivre d’une vie nouvelle de liberté ! On l’oublie trop.

Les évangiles synoptiques utilisent certainement déjà ces éléments, mais ils les combinent avec deux textes (que Paul, bien sûr, connaissait) :

-celui du suppliant du Psaume 22 : en proie à la violence de ses ennemis, il est maltraité, bafoué et crie vers Dieu alors que la mort est proche (et peut-être déjà là). Or il est sauvé, relevé (de la mort ?) et revient dans l’assemblée pour une louange qui monte vers Dieu. Les trois récits de la passion suivent en filigrane la trame du Psaume 22, 1-21 (relisez-le !).

 

-celui du serviteur souffrant d’EsaÏe 52,13-53,12 que Luc cite explicitement (Lc 22,37  ), le prophète choisi par Dieu méprisé, maltraité et finalement tué par ceux qui l’entourent. Or, ceux-là qui le considéraient comme puni par Dieu (s’il souffre, c’est qu’il a péché !) réalisent en le regardant mourir qu’ils sont eux les coupables méritant le châtiment et que lui est l’innocente victime de leur cruauté.
Mais Dieu le relève, le glorifie et le prend avec lui. Et, à cause de lui, pardonne à son peuple
Relisez les récits de la mort de Jésus chez les Synoptiques, en étant attentifs au thème du « regard » (voir, regarder, contempler), vous y retrouverez le serviteur souffrant ; chez Luc surtout, c’est frappant (Lc 23,47-48).
Evidemment, personne n’expliquera jamais pourquoi « à cause de lui » qui s’est livré à la violence des hommes sans répondre, Dieu pardonne aux violents, efface leurs péchés. C’est déjà présent dans le texte d’Esaïe : parce qu’il est mort en juste, le serviteur « rend juste » la multitude  (et dans l'évangile de Luc, le centurion romain déclare : "cet homme était un juste").

Paul offrira une autre lecture en 1 Corinthiens 1, 18-2,10 : sur la croix, Jésus rejoint les plus misérables des humains, les maudits de Dieu (aux yeux des Juifs), la sous-humanité des esclaves chez les Romains (« scandale et folie »), pour les relever. Jésus va s’identifier aux plus déchus pour les ramener avec lui vers la gloire de Dieu !
 

La lettre aux Hébreux de son côté est une impressionnante tentative pour montrer que tous les sacrifices (juifs ou païens ou…) sont désormais abolis, puisque la réconciliation avec Dieu qu’ils prétendaient de façons diverses obtenir est désormais définitivement acquise par Jésus en croix, unissant le don de sa vie aux hommes à sa propre remise de sa vie à Dieu ! Mais ce n’est compréhensible que dans la perspective de la liturgie du Temple de Jérusalem (désormais abolie comme toute liturgie !).


Vous voyez bien que tous butent ! Et du coup, les interprétations les plus insupportables ont été proposées, en fonction des codes des cultures et des civilisations : l’honneur de Dieu qu’il fallait laver chez Anselme, le courroux de Dieu à apaiser (Luther, Calvin, Bossuet)  jusqu'à l'éprouvant « Minuit chrétien… ». La tentation constante a été d’imaginer un Dieu jaloux, vengeur, qui a besoin de sang pour pardonner les fautes des humains et leurs atteintes à sa grandeur. Autrement dit, le paganisme le plus pur… le christianisme ne lui a pas échappé, hélas !
 

Reste que Jésus a fait don de sa vie à ses amis, l’a livrée aux violents sans leur répondre, et qu’en lui, Dieu nous donne sa propre vie. C’est, je crois, le sens du dernier repas.
Vous savez bien vous-même que ce n’aurait aucun sens de parler de « transformation matérielle » (même et surtout la "transsubstantiation" thomiste ne dit pas cela) ; il s’agit d’une réalité symbolique forte, en ce sens que le symbole réalise absolument ce qu’il est : unir les participants en un seul corps qui est celui du Ressuscité qui leur donne sa vie ! 
Exprimée et racontée sous les deux formes, l’une rituelle et liturgique, l’autre éthique et active : le dernier repas et le lavement des pieds. Ils s’appellent l’un l’autre comme le seul et unique signe du don de soi du Christ à ses amis, que chacun peut et doit reprendre à son compte. Ils n’ont de sens que l’un par l’autre : le repas du Seigneur est signe (très matériel en fait) d’une vie reçue partagée dans le manger-boire ensemble en mémoire de lui ; le lavement des pieds est signe d’un amour qui donne aux plus exclus.
C’est en les vivant en écho que les signes prennent leur force : vous voyez bien qu’il n’est pas question de comparer, de préférer, de choisir,  et encore moins de parler d’obligation : nous n’avons qu’une obligation, essayer d’aimer en vérité ! Sachant qu'heureusement Dieu nous a aimés le premier !

Merci infiniment, Roselyne, pour votre longue réponse. Même si "tous butent", elle nous apporte des éclairages qui nous aideront à avancer ensemble sur la clarification de ce qui nous semble essentiel et ce qui nous semble l'être moins. Nous reprendrons votre réponse lors de notre prochaine réunion, à la fin de ce mois.
Chantal D.

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