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"Mystique" comme relation la plus réelle ...
Bonjour madame,
Encore une fois : tous mes très vifs remerciements pour votre réponse si rapide !
Vous citez deux livres dont je suis informé :
celui d'Albert Schweitzer, La mystique de l'apôtre Paul, que je reconnais ne connaître que de seconde main (il faut que « je m’y mette » !), par exemple par le trop bref résumé qu’en donne D. Marguerat dans son étude de « La mystique paulinienne » (in L’aube du christianisme, p. 157 s.), dont l’exergue, prise du livre d’A. Schweitzer, vous agréera certainement : « Jamais le christianisme ne devra renoncer à cette grandiose et simple hardiesse avec laquelle, par la voix de Paul, il reconnaît que l’intelligence aussi vient de Dieu … Paul est le saint Patron de ceux qui pensent » (D. M. , p. 157). Le cœur de l’interprétation de Schweitzer, selon Marguerat : « L’idée fondamentale de la mystique paulinienne est celle-ci : “Je suis en Christ ; en lui je me connais comme un être élevé au-dessus de ce monde sensible, pécheur et éphémère, un être qui appartient déjà au monde surnaturel ; en lui, je suis assuré de la résurrection ; en lui je suis enfant de Dieu” ». Le coup de génie de Paul aurait donc été cette conversion du scénario apocalyptique de Jésus en un programme d’appartenance mystique au Christ … » (D. M. , p. 160 ; je reconnais ici des accents des études pauliniennes de L. Cerfaux, qui me sont très chères …). Mais, en réalité, mon véritablement questionnement n’est pas relatif à une mystique christocentrique (c’est pour ceci que j’ai évité Schweitzer, Cerfaux, et certainement bien d’autres).
Vous mentionnez, en second lieu, le livre « Le Regard du Fils », de Manzi et Pagazzi : c’est un livre que je garde à ma droite, sur ma table de travail, depuis quelques années (à la suite de ma méditation des livres apparentés de F.-X. Durrwell …) !!! Ce livre s’est alourdi de très nombreux marque-pages, dont un qui m’arrête sur ceci : « La détermination originaire que Jésus donne à l’aspect passif de sa conscience consiste à reconnaître avec reconnaissance que sa vie est une dette native envers une initiative qui donne origine à sa conscience et qui la rend possible. L’origine qui rend possible l’immédiateté de sa vie d’homme et de son être singulier venu de Dieu est déterminée par Jésus comme « Père » » (p. 117, souligné par moi).
Voilà qui m’amène au fond de ma lettre, où il ne s’agissait pas d’une mystique (ou d’une spiritualité, peu importe ici …) « Christo-centrée », mais Théo-centrée, comme l’indique précisément la citation précédente. Tout simplement, chez Jean lui-même (toujours présenté comme l’apôtre de la figure du Christ en gloire), et dans le prologue même : « le Verbe est tourné vers (πρὸς τὸν θεόν) le Dieu (le Père) » (Jn 1,1), et « le Fils unique … qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître (ἐξηγήσατο) » (Jn 1, 18). La place manque ici pour montrer que chez Jean la figure du Christ est totalement relative à son Père (dont il dit sortir, dont il prononce les paroles, dont il fait la volonté, etc…, jusqu’à cette incise (purement « négative », un hapax, je crois, dans tout le N.T.) : « Celui qui crois en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit, mais en Celui qui m’a envoyé » (Jn 12, 44), … ; chez Paul, en l’immense majorité des occurrences, il est parlé du « ὁ θεός » comme de Dieu, le Père (comme tous le reconnaissent depuis la célèbre étude de K. Rahner sur « Dieu » dans le N.T.), et Jésus le Christ étant le Seigneur, comme l’indique, entre bien d’autres références : « par lui les uns et les autres nous avons accès auprès du Père, dans un même Esprit », jusqu’au plus limpide : « « Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même se soumettra à Celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous (1 Co 15, 28). Ce Théo-centrisme du N.T. me paraît incontestable, étant sauf le Mystère du christianisme même, celui d’un Homme dans lequel l’Alliance la plus intime entre Dieu et l’humain est accomplie, le Mystère Thé-andrique du « vrai Dieu- vrai Homme » (sans confusion et sans séparation …) ; j’aime beaucoup à cet égard les études de L. Hurtado qui, avec la plus grande honnêteté (un des très rares à avoir osé affronté la question le plus décisive du « christianisme »), marque l’existence de la dévotion (la plus primitive) de la Seigneurie du Christ dans le plus pur Monothéisme juif (je pense que le chrétien devrait toujours tenir devant son regard cette « Originalité » la plus singulière, dans l’ensembles des univers religieux, du Christianisme (sous danger de tomber dans le plus pur Théisme ou le meilleur humanisme)).
Ma question, à la suite de toutes ces « remarques », était donc celle-ci : la « fin » (télos) de chaque chrétien n’est-elle pas, à l’image du Fils unique, d’entrer et de vivre en relation avec Dieu (le Père) ? (pour l’immense majorité des « spirituels » que j’étudie, depuis de longues années, notre fin-accomplissement est tout simplement : notre union à Dieu ; W. Kasper notait, dans Le Dieu des chrétiens, que les premières doxologies étaient : « Je crois en Dieu le Père, par le Fils, dans l’Esprit » … ; la grande doxologie de nos prières eucharistiques n’est-elle pas : « Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, …»).
M. Blondel, commençait son grand œuvre de jeunesse, L’action, par cette célèbre question : « Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens, et l'homme a-t-il une destinée ? ». Ma propre interrogation, d’ordre spirituel-existentiel, est : Notre relation à Dieu est-elle réelle, oui ou non ? (relation asymétrique (Dieu toujours Premier), réciproque, (re)créatrice de mon être filial, …). Si oui (comme le manifestent tous les chrétiens qui ont un vie de foi (et non seulement une vue théo-logique, nécessaire en son ordre (Thomas parle du don divin de notre intellect, cette faculté participant de l’Intellect Divin !)), — si oui, cela me semble déterminer de très graves conséquences (plutôt des fruits !).
Le N.T. témoigne lui-même de la réalité la plus réelle de ce que j’appelle l’im-médiation de la relation de chaque-un à Dieu, son Père : « Et quand vous priez, ne soyez pas comme… Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6, 5-6) ; notez le passage du « vous » (v. 5) au « tu » marquant l’absolue singularité de cette relation à Dieu-Père qui est là, « dans le secret ». Et, voici le témoignage, le plus simple, le plus obvie, parmi une immense quantité d’autres, d’un docteur de l’Église : « L’oraison est un commerce intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé » (Thérèse d’Avila, Vie, chap.8 ; pour toute cette question de notre relation filiale à notre Père, voir tous les livres de J.-B. Lecuit (Cerf, Cogitatio Fidei)). Autrement dit, et je m’appuyais pour dire cela sur les témoignages pauliniens de ses « révélations » : Dieu, oui : Dieu, Dieu Seul, Dieu Lui-même, ici, enseigne-t-il, révèle-t-il, guérit-t-il, transforme-t-il (comme dit le Ps : « parce qu’il m’aime ») le chrétien-fils que nous devenons par sa grâce ? Et cette relation, que les « spirituels » vivent tous comme re-créatrices (« union transformante »), n’est-elle pas, au regard des (nécessaires) médiations théo-logiques, proprement inouïe, je dirais même (au sens étymologique) ex-orbitante, et la Merveille des merveilles —— relation la plus « Fondatrice », que nul ne saurait sous-estimer, et dont je m’étonne de rencontrer le peu de « relief » dans les réflexions théologiques (cela commence, peut-être, à changer avec certaines études de théologie spirituelle, dont, par exemple, l’immense travail déployé, très discrètement, par le P. Max Huot de Longchamp ; Balthasar, et d’autres, note avec regret cette stérile séparation qui s’est opérée dès le XIIème s. (depuis la querelle de Bernard (théologie spirituelle monastique) et d’Abélard (théologie des « écoles »)) et qui a perduré entre la théologie spirituelle et la théologie scolastique). Une dernière note : il est évident que je ne fais pas, ici, de différences marquées entre vie « spirituelle » (mue par l’Esprit) et vie « mystique », que chaque chrétien, dans sa relation à « Celui que nul n’a jamais vu », dans sa relation à la Source invisible de son existence, vit et dont il reçoit la vie (les degrés, intensité, … ne changeant pas le fond in-comparable, in-concevable, de cette relation). Voici donc, tout simplement ma question , que je pense avoir précisée : la relation singulière que Dieu ouvre avec chacun de ses Fils est-elle, en pesant bien toute l’ampleur (et si j’ose dire, tout la hauteur, la profondeur, …), et même, pour répéter Balthasar toute la dramatique, de cette question, réelle oui ou non ?
Permettez-moi, en me donnant l’utile possibilité de préciser ma propre interrogation, de vous remercier de votre écoute.
M. Fabre Francis
Je ne peux que vous…
Je ne peux que vous remercier de cette belle réflexion sur le caractère fondamental pour tout chrétien de cette mystique qui est l'union à Dieu, comme fin et déjà moteur de toute existence croyante. Dont finalement, vous dites vous-même qu'elle est maintenant de plus en plus documentée (et votre documentation est riche des meilleurs ouvrages et des meilleurs théologiens, me semble-t-il). Je ne saurais mieux dire que ce que vous avez fait !
Réponse à l'appel au "Théologal" contre le "Théologique"
Je découvre ce passionnant échange entre Mme R. Dupont-Roc et Mr Francis Fabre.
J'aimerais apporter une modeste contribution au débat en ce qui concerne la différence entre le Théologal, qui mobilise la foi et les vertus éponymes, et l'exercice intellectuel et rationnel de la théologie, propre à la sphère théologique chrétienne.
Cette dimension théologale représente effectivement un point d'ancrage pré-conceptuel sur lequel la théologie pourrait se greffer avant tout développement de son logos.
Et beaucoup de théologiens le font ou l'ont fait.
Cela étant, cet appel à refonder le théologique par le théologal me semble bien problématique et fait penser aux autres confessions et même aux autres religions et à leur mode de diffusion et de transmission interne. Car, dans leur sphère de transmission religieuse, toutes, d'une manière ou d'une autre, font appel à ce théologal qui est immédiatement référé à leur révélation religieuse ou à leurs croyances respectives. Il en est ainsi dans les Églises Évangéliques, Pentecôtistes, dans les communautés du Renouveau charismatique, mais aussi dans les écoles coraniques, les yeshiva juives, les sanghas bouddhistes, les ashrams hindous...
Sur ce modèle théologal, on pourrait même imaginer débuter chaque cours avec une prière commune, ce qui se fait encore dans certains Séminaires ou dans les couvents et les monastères. L'exercice intellectuel ou réflexif est ainsi encadré, pour ne pas dire conditionné, par le spirituel qui impose sa suprématie et sa domination.
Or, l'une des caractéristiques absolument remarquable de la théologie chrétienne depuis la scolastique médiévale, est d'avoir opéré une séparation des pouvoirs pour affirmer l'autonomie d'une science des religions - académique, objective, historique, exégétique, scientifique - et laisser à l'affirmation de la foi les sciences religieuses - spirituelles, mystiques, théologales, pastorales... - qui mobilisent la foi et ses affects (La distinction entre sciences religieuses,de nature croyante, et sciences des religions, scientifiques, provient de R. Lardinois et de sa thèse sur l'influence de l'ésotérisme de R. Guénon sur les études indiennes).
Là, je me m'oppose vigoureusement à l'interprétation balthasarienne rappelée par F. Fabre dans son commentaire, car ce fut la grandeur de la scolastique que d'avoir osé réaliser cette séparation des pouvoirs ou des domaines afin d'accorder à la pensée les conditions de son dynamisme propre qu'elle connaissait dans la Grèce antique, où elle s'était déjà séparée et même opposée à la sphère des croyances religieuses comme à celle des mythes.
Cette caractéristique du Théologique n'est absolument pas partagée par les autres religions et spiritualités qui l'ignorent et pour lesquelles l'intellect et la réflexion intellectuelle autonome est toujours l'ennemi à combattre ou même à abattre.
Ainsi, dans le cas du Théologique, il devient inutile, et même problématique, d'invoquer l'aide ou le soutien de Dieu et de son Esprit pour donner correctement un cours lors duquel le théologal sera temporairement laissé de côté. Et cela afin de donner libre cours à la pensée elle-même, en maintenant à distance la puissance envahissante de la foi ou de l'amour et de leurs affects.
C'est la question d'ailleurs que je voudrais poser à F. Fabre :
En accordant la priorité et même la primauté au spirituel, à la foi et à la grâce dans l'exercice de l'intelligence et de la réflexion, pourquoi devrait-on avoir recours à une théologie et à des sciences des religions, ou encore à la philosophie?
Autrement dit, pourquoi la foi devrait-elle être en quête d'intelligence?
Et pourquoi l'intelligence devrait-elle se convertir à cette foi-là?
Il semble assez évident que la foi n'a nul besoin de culture ou d'intelligence philosophique, ainsi que F. Fabre le rappelle lui-même dans son commentaire. Il existe, dit-il un : « droit de Dieu » de se révéler, comme disent tous les mystiques, à qui Il veut, quand Il veut et comme Il veut"
Assurément!
Et personne ne le contestera.
Mais en ce cas, quid de la culture, de l'intelligence et de la pensée ?
Et pourquoi s'échiner à donner des cours de théologie et d'exégèse qui ne seront suivis que par des clercs ou des passionnés (comme lui, sans doute...), c'est-à-dire même pas par 0,0001% des croyants?
Le théologal, après tout, devrait amplement suffire non? ("Ma grâce te suffit", disait Dieu à saint Paul, en 2 Co 12, 9...)
Sauf dans le cas où ces sciences des religions sont formatées par les exigences ou les critères de la conversion spirituelle, et étant réduites à n'être que des "ancillae", c'est-à-dire des servantes (souvent inutiles!) du théologal, elles ne peuvent être que des obstacles à écarter.
Ce qu'ont fait toutes les autres religions qui ignorent ce que peut être un exercice théologique intellectuel indépendant de leur doctrine.
En voulant établir ou rétablir la primauté du théologal sur le théologique, ne prendrait-on pas le risque de transformer rapidement un centre de théologie en une officine de propagande, et une faculté de théologie en une secte religieuse?...
Merci à vous.
Bruno Delorme
Bonjour, Monsieur, je vous…
Bonjour, Monsieur, je vous remercie de ces éléments qui introduisent quelque chose de l'ordre d'une disputatio sur le sujet. Je vais vous répondre rapidement, mais je crois que ce forum doit rester essentiellement paulinien et lié à la lecture critique que nous faisons et des textes de Paul et de l'analyse qu'en propose Daniel Marguerat.
Je ne sais pas trop jusqu'où il est raisonnable d'opposer le théologal et le théologique, peut-être plus justement l'approche mystique et l'approche théologique, mais il y a aussi aujourd'hui un effort de compréhension critique (donc théologique ?) de l'approche mystique.
En tout cas, Paul ne cesse de passer du théologique au mystique et au pastoral, et il ne sépare jamais les trois : sa "mystique" (sa saisie intime du Christ ou par le Christ). Car ce n'est pas le discours du voyant qu'il a mission d'annoncer (ce sont "des dires indicibles qu'il n'est pas permis à l'homme de dire"), mais l'expérience vécue dans sa chair de la faiblesse et du dépouillement qui deviennent les lieux d'où il peut annoncer la Bonne nouvelle de la résurrection. Une autre forme de connaissance du Christ, que cette participation à la faiblesse humaine la plus grande. A partir de là Paul parle, et il "théologise", à sa façon, mais avec les moyens de la rhétorique grecque et des méthodes rabbiniques de lecture de l'Ecriture ; seulement c'est toujours en vue d'une parole pour les membres des Eglises chrétiennes qu'il a fondées et sur lesquelles il veille.
Pour revenir à nous aujourd'hui, le débat que vous soulevez est trop vaste pour ce forum. Je sais bien que la théologie a une prétention "scientifique" (au moins au sens des sciences humaines), mais je ne crois pas au théologien "incroyant" (même s'il se prétend tel !), et un peu d'honnêteté intellectuelle me pousse à dire que mes choix exégétiques (appuyés sur la connaissance des langues et de la littérature biblique) ne sont pas absolument "innocents". Et qui peut l'être ?
En remerciement
Merci beaucoup chère Madame pour votre aimable réponse.
Je comprends parfaitement les limites imparties à ce type de Forum et tiens à les respecter.
Vous m'avez fait la faveur d'accepter mon commentaire et c'est déjà beaucoup.
Je poursuivrai la lecture des différents commentaires qui sont tous passionnants.
Merci encore à vous.
Bruno Delorme
"Seul l'amour est digne de foi" (H. U. v. Balthasar
Réponse à M. Bruno Delorme
Oui : la grâce du « théologal » [— comme existence dialogale avec son Principe (Dieu), comme vie nourrie, irriguée de la Source même de toute vie, — comme existence re-liée, — comme actualité de la relation toujours singulière de chaque-un avec Dieu, comme actualité de la relation-communion avec l’Acte de chaque existence, comme cette vie (et non cette vue spéculative …) « éternelle » reçue (« La vie éternelle, c’est qu’ils Te connaissent (au sens biblique de relation la plus intime), … » (Jn 17, 3) ],
la grâce reçue de ce « « théologal » suffit … à nous dont Dieu a donné (par Création) nos facultés de connaître, mieux de penser (intellect, raison, esprit), de volonté, et de mémoire (pour se souvenir de tous les bienfaits reçus, à commencer par celui d’exister !), sans oublier (autre don spécifiant notre « nature humaine) cette faculté de parler (qui nous donne cette capacité de pouvoir communiquer, et échanger entre nous !).
Et, grâce infinie, louange infinie à Dieu, chaque heure : du don de cette faculté de connaître, mieux, de cet esprit (transcendant le monde ; plus haut, plus profond, que toute « raison-entendement »), et du don de cette mémoire, et du don de cette parole, — ces dons qui nous donnent de L’aimer « en esprit et en vérité », qui nous donnent de Le connaître lorsqu’Il se révèle … — renier ces dons (et leur usage), qui font l’homme, et réduire ces dons, c’est défaire, c’est détruire l’homme, — c’est renier les dons de Dieu, renier Dieu !!! Donc : que ce soit très clair, aucun mépris, aucun renoncement, ou repoussement du don de notre être connaissant (et Reconnaissant !). Dieu nous donne de (re)connaître ce que nous aimons, pour aimer ce qu’Il nous donne de (re)connaître (par Révélation) !
Mais chaque don a reçu son ordre (voir la justement célèbre ordonnance des ordres de la chair, de l’esprit et de la charité, incommensurables les uns aux autre, chez Pascal !), et, pour la théologie la plus traditionnelle, ce que je connais « toujours mal » (notre connaissance théologique est, in via, toujours limitée, obscure, « finie » (il suffit de relire 1 Co 13, 9 : « notre connaissance est limitée », et même, plus radicalement 1 Co13, 8 : « La connaissance ? Elle sera abolie » !, — ce que je connais mal, je peux déjà (je dois) l’aimer pour …en vivre ! (chacun reconnaît, naturellement, qu’ « aimer, c’est vivre », et ainsi qu’aimer absolument (théologalement), c’est vivre absolument (de la participation à la vie de Dieu)). Nul ne l’a mieux dit : « Donne-moi quelqu’un qui aime, et il sentira la vérité de ce que je dis. Donne-moi un homme tourmenté par le désir, donne-moi un homme passionné, donne-moi un homme en marche dans ce désert et qui a soif, qui soupire après la source de l’éternelle patrie, donne-moi un tel homme, il saura ce que je veux dire » (Augustin, Homélie sur l’Evangile de saint Jean ( VI, 44 )).
Comme le montre parfaitement le même « docteur de la grâce » dans ses Confessions : il possédait enfin toutes les connaissances suffisantes sur le christianisme, mais « il ne pouvait pas », — Dieu seul guérissant sa volonté, convertissant, ramenant à Lui son cœur, lui donnant de franchir le pas, lui donnant « les yeux de la foi », afin de prononcer enfin le Oui de sa confession chrétienne.
Pascal, (s’appuyant sur l’expérience d’Augustin : « On entre dans la vérité que par la charité ») écrit : « les vérités divines sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans l’âme, et par la manière qu’il lui plaît. Je sais qu’il a voulu qu’elles entrent du cœur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, …, et pour guérir cette volonté infirme, … Et de là vient qu’au lieu qu’en parlant des choses humaines on dit qu’il les faut connaître avant que de les aimer, ... , les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu’il les faut aimer pour les connaître, et qu’on n’entre dans la vérité que par la charité ». Parfait écho de saint Paul « La science enfle, l’amour édifie. Si quelqu’un s’imagine connaître quelque chose, il ne connaît pas encore comme il faut connaître ; mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui » (1 Co 8, 1-3).
Et, contre une compréhension unilatéralement intellectualiste de Thomas d’Aquin, recevons de lui, et méditons longuement, chacune de ces affirmations :
La fin de la vie spirituelle, c'est que l'homme soit uni à Dieu, ce qui se fait par la charité. À cela s'ordonne, comme à leur fin, tout ce qui appartient à la vie spirituelle. (S.T., IIa-IIae, q. 44, a. 1)
Là où s'arrête la connaissance, …, là aussitôt, la dilection peut commencer. (...)(...)
L’action de notre intelligence se fait par la représentation en nous de la réalité connue, tandis que l'action de notre volonté se porte vers la chose aimée, telle qu'elle est en soi.
Thomas d’Aquin, S. T., la, qu. 82, art. 3
Notre connaissance de Dieu, parce qu'elle est médiate (par l'intermédiaire d'idées) est dite énigmatique et elle disparaîtra pour faire place à la vision. Mais notre charité ne disparaîtra pas et donc, dès ici-bas, adhère immédiatement à Dieu.
La raison en est que la connaissance, s'accomplissant par la représentation en nous de l'objet connu, est proportionnée au mode fini de notre intelligence bornée. L'amour au contraire, se portant vers l'objet aimé lui-même, est proportionné à la manière d'être de cet objet.
C'est donc bien la charité qui, par l'acte de dilection, rattache l'âme immédiatement à Dieu, par le lien d'une union spirituelle.
Ibid., IIa IIae qu. 27, art. 4
Il est mieux d’aimer Dieu que de le connaître. (ST, Ia, 82, 3c.)
Rien de plus transparent ! Et, je ne peux m’empêcher de communiquer à tous cette merveille, ce joyau, dans la Somme contre les gentils (III, 151), où Thomas parle de l’amour de Dieu pour nous qui désire notre propre amour :
Le principal de l’intention de qui aime : être aimé en retour par l’aimé.
Ce que l’homme reçoit par le secours de la grâce divine …, c’est d’aimer Dieu.
Par la grâce …, l’homme est établi en amoureux de Dieu.
La grâce fait donc de l’homme un amoureux de Dieu.
Si j’ose dire : « sans commentaires » !!! Dieu nous aimant le Premier (1 Jn 4, 19), cherche notre amour, en nous donne la grâce de l’aimer (et, ainsi, de Vivre) !!! Tout ceci dans l’écoute obéissante et reconnaissante de la Révélation, dont le cœur nous est manifesté en ces deux affirmations des deux premiers théologiens du christianisme, que l’on peut recevoir comme l’auto-définition même de l’ « essence du christianisme » :
« Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu (manifesté) en Christ notre Seigneur » (Rm 8, 39)
« L’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu, et connaît Dieu » (1 Jn 4, 7)
Pour Ep 3, 19, il existe bien une connaissance : « la connaissance de l’amour du Christ qui passe toute connaissance » !!!
Parmi une myriade d’auteurs « spirituels » poursuivant cette même ligne « agapique », je me permets d’ajouter cette leçon d’un autre docteur de l’Église :
Il est évidemment impossible d'aimer d'une manière naturelle sans connaître ce que l'on veut aimer. Mais il en est tout autrement dans l'ordre surnaturel, où Dieu peut augmenter en nous l'amour sans avoir besoin de nous donner ou d'augmenter en même temps les connaissances distinctes... Il est vrai de dire que la volonté peut se nourrir d'amour sans que l'entendement reçoive de nouvelles lumières.
Jean de la Croix, Cantique spirituel. Eclaircissement à la Strophe XXVI
Pour reprendre une distinction de Thomas, nous avons reçu une ratio (dividens et componens), une raison-entendement, qui nous permet d’intelliger, de communiquer …, mais en notre unité la plus profonde, nous avons reçu, et nous sommes un intellectus (une « intuition intellectuelle », un intellectus simplex et originarius), qui nous donne, sans passer par le long défilé des « raisons de croire, de (re)connaître Dieu (les cinq célèbres voies (dé)monstratives, qui ne sont pas des preuves, de l’existence de Dieu se terminent par : (ce qui vient d’être (dé)montrer, c’est « ce que tous appellent Dieu », — cette nomination fondant et appelant toute spéculation a posteriori !!!
Je terminerai par la terrible leçon (spirituelle) de Pascal : « Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer », et j’ajouterais, d’expérience toute personnelle propre (et impropre !), qu’il y a loin, très loin, de l’accumulation indéfinie, toujours inexhaustive de savoirs théologiques, à l’unique don de la vie, comme vie « théologale » : entrée dans cette relation-communion, ouverte par Dieu avec nous, qui est « Vie éternelle » (Jn 17, 3). Oui : Dieu, « Sujet absolu », n’est pas « Objet » de connaissance, qu’on peut maîtriser, dominer (libido sciendi : libido dominandi), mais Père nous engendrant comme Fils, dans la béatitude partagée de notre relation-communion.
Accorde-moi de t’aimer Donne-moi seulement de t’aimer
Augustin, Traité de la Trinité XV, PL 62, 1098 et donne-moi ta grâce, elle seule me suffit.
Ignace de Loyola, Exercices Spirituels, 234
Pour vous aimer comme vous m’aimez, il me faut emprunter votre propre amour.
Thérèse de Lisieux, O.C., p. 962
Pour répondre enfin à la question de M. Delorme : « pourquoi la foi devrait-elle être en quête d'intelligence ? » Oui, pourquoi la fides quaerens intellectum anselmienne ? — parce qu’ayant reçu la foi, l’être d’esprit, l’être intellectuel que je suis « aussi » (par la bienheureuse grâce créatrice de Dieu), et parce que la foi n’est précisément pas le savoir (credo, non scio ! « Je crois, — Viens au secours de mon manque de foi ! » (Mc 9, 24), — l’être d’esprit que je suis cherche dans le donné du visible, et plus encore dans le donné de la Révélation, — non pas des « raisons de croire » (l’acte du libre amour de Dieu est l’unique « raison », sans raison nécessitante, au-delà duquel on ne peut remonter !) — mais, l’être d’esprit cherche par les mille reflets, les mille appels, seuls visibles à la foi, que Dieu laisse dans sa création (théologie naturelle), et infiniment plus encore par la voix unique des multiples accents de sa Parole dans sa révélation, l’être d’esprit cherche et reçoit nourriture, cherche et reçoit lumière (« Ta parole est une lampe pour mes pas, une lumière pour mon sentie » Ps 119,105), accroissement de vie dans « la Vie qui s’est manifestée » (1 Jn 1,1), accroissement de joie (« pour que notre joie soit parfaite » (1 Jn 1, 4)), et … accroissement d’intelligence même : les yeux de la foi « voient » par grâce ce que le regard mondain ne peut recevoir (« la foi est un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (Hb 11, 1). L’initium de la foi cherche les traces (« sensibles », « intellectives ») et appelle la présence de son Seigneur, Lui « qui nous a marqués d’un sceau, et a (déjà) mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit » (2 Co 1, 22). Pour ceux qui sont trouvés par Dieu : « Joie pour les cœurs qui cherchent Dieu ! (Ps 105, 3) ; « Tu ne me chercherais pas, si … ». Ergo : l’immense culture théologique, dont parle M. Delorme, est, en son ordre, excellente : témoignage, attestation de « la victoire de la foi », la victoire du don de Dieu ! Et l’immense savoir théologique de nos bibliothèques, où le fidèle entend parler de son Seigneur, est le bonheur de ceux qui l’attendent, — comme la saveur de ceux qui l’ont déjà goûté !!!
Donc : pas de nihilisme anti-intellectuel (Gloire à Dieu qui nous donne de Le connaître !!!), mais un ordre, où l’amour qui toujours précède, est lui-même connaissance :
« Amor ipse intellectus est » (Guillaume de Saint-Thierry, La lettre d’or, 173 ; appuyé sur une longue tradition : Amor ipse notitia est (Grégoire le Grand, Homélies sur l’Evangile, 27, 4)).
Oui : la grâce du « théologal » [— comme existence dialogale avec son Principe (Dieu), comme vie nourrie, irriguée de la Source même de toute vie, — comme existence re-liée, — comme actualité de la relation toujours singulière de chaque-un avec Dieu, comme actualité de la relation-communion avec l’Acte de chaque existence, comme cette vie (et non cette vue spéculative …) « éternelle » reçue (« La vie éternelle, c’est qu’ils Te connaissent (au sens biblique de relation la plus intime), … » (Jn 17, 3) ],
la grâce reçue de ce « « théologal » suffit … à nous dont Dieu a donné (par Création) nos facultés de connaître, mieux de penser (intellect, raison, esprit), de volonté, et de mémoire (pour se souvenir de tous les bienfaits reçus, à commencer par celui d’exister !), sans oublier (autre don spécifiant notre « nature humaine) cette faculté de parler (qui nous donne cette capacité de pouvoir communiquer, et échanger entre nous !).
Et, grâce infinie, louange infinie à Dieu, chaque heure : du don de cette faculté de connaître, mieux, de cet esprit (transcendant le monde ; plus haut, plus profond, que toute « raison-entendement »), et du don de cette mémoire, et du don de cette parole, — ces dons qui nous donnent de L’aimer « en esprit et en vérité », qui nous donnent de Le connaître lorsqu’Il se révèle … — renier ces dons (et leur usage), qui font l’homme, et réduire ces dons, c’est défaire, c’est détruire l’homme, — c’est renier les dons de Dieu, renier Dieu !!! Donc : que ce soit très clair, aucun mépris, aucun renoncement, ou repoussement du don de notre être connaissant (et Reconnaissant !). Dieu nous donne de (re)connaître ce que nous aimons, pour aimer ce qu’Il nous donne de (re)connaître (par Révélation) !
Mais chaque don a reçu son ordre (voir la justement célèbre ordonnance des ordres de la chair, de l’esprit et de la charité, incommensurables les uns aux autre, chez Pascal !), et, pour la théologie la plus traditionnelle, ce que je connais « toujours mal » (notre connaissance théologique est, in via, toujours limitée, obscure, « finie » (il suffit de relire 1 Co 13, 9 : « notre connaissance est limitée », et même, plus radicalement 1 Co13, 8 : « La connaissance ? Elle sera abolie » !, — ce que je connais mal, je peux déjà (je dois) l’aimer pour …en vivre ! (chacun reconnaît, naturellement, qu’ « aimer, c’est vivre », et ainsi qu’aimer absolument (théologalement), c’est vivre absolument (de la participation à la vie de Dieu)). Nul ne l’a mieux dit : « Donne-moi quelqu’un qui aime, et il sentira la vérité de ce que je dis. Donne-moi un homme tourmenté par le désir, donne-moi un homme passionné, donne-moi un homme en marche dans ce désert et qui a soif, qui soupire après la source de l’éternelle patrie, donne-moi un tel homme, il saura ce que je veux dire » (Augustin, Homélie sur l’Evangile de saint Jean ( VI, 44 )).
Comme le montre parfaitement le même « docteur de la grâce » dans ses Confessions : il possédait enfin toutes les connaissances suffisantes sur le christianisme, mais « il ne pouvait pas », — Dieu seul guérissant sa volonté, convertissant, ramenant à Lui son cœur, lui donnant de franchir le pas, lui donnant « les yeux de la foi », afin de prononcer enfin le Oui de sa confession chrétienne.
Pascal, (s’appuyant sur l’expérience d’Augustin : « On entre dans la vérité que par la charité ») écrit : « les vérités divines sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans l’âme, et par la manière qu’il lui plaît. Je sais qu’il a voulu qu’elles entrent du cœur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, …, et pour guérir cette volonté infirme, … Et de là vient qu’au lieu qu’en parlant des choses humaines on dit qu’il les faut connaître avant que de les aimer, ... , les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu’il les faut aimer pour les connaître, et qu’on n’entre dans la vérité que par la charité ». Parfait écho de saint Paul « La science enfle, l’amour édifie. Si quelqu’un s’imagine connaître quelque chose, il ne connaît pas encore comme il faut connaître ; mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui » (1 Co 8, 1-3).
Et, contre une compréhension unilatéralement intellectualiste de Thomas d’Aquin, recevons de lui, et méditons longuement, chacune de ces affirmations :
La fin de la vie spirituelle, c'est que l'homme soit uni à Dieu, ce qui se fait par la charité. À cela s'ordonne, comme à leur fin, tout ce qui appartient à la vie spirituelle. (S.T., IIa-IIae, q. 44, a. 1)
Là où s'arrête la connaissance, …, là aussitôt, la dilection peut commencer. (...)(...)
L’action de notre intelligence se fait par la représentation en nous de la réalité connue, tandis que l'action de notre volonté se porte vers la chose aimée, telle qu'elle est en soi.
Thomas d’Aquin, S. T., la, qu. 82, art. 3
Notre connaissance de Dieu, parce qu'elle est médiate (par l'intermédiaire d'idées) est dite énigmatique et elle disparaîtra pour faire place à la vision. Mais notre charité ne disparaîtra pas et donc, dès ici-bas, adhère immédiatement à Dieu.
La raison en est que la connaissance, s'accomplissant par la représentation en nous de l'objet connu, est proportionnée au mode fini de notre intelligence bornée. L'amour au contraire, se portant vers l'objet aimé lui-même, est proportionné à la manière d'être de cet objet.
C'est donc bien la charité qui, par l'acte de dilection, rattache l'âme immédiatement à Dieu, par le lien d'une union spirituelle.
Ibid., IIa IIae qu. 27, art. 4
Il est mieux d’aimer Dieu que de le connaître. (ST, Ia, 82, 3c.)
Rien de plus transparent ! Et, je ne peux m’empêcher de communiquer à tous cette merveille, ce joyau, dans la Somme contre les gentils (III, 151), où Thomas parle de l’amour de Dieu pour nous qui désire notre propre amour :
Le principal de l’intention de qui aime : être aimé en retour par l’aimé.
Ce que l’homme reçoit par le secours de la grâce divine …, c’est d’aimer Dieu.
Par la grâce …, l’homme est établi en amoureux de Dieu.
La grâce fait donc de l’homme un amoureux de Dieu.
Si j’ose dire : « sans commentaires » !!! Dieu nous aimant le Premier (1 Jn 4, 19), cherche notre amour, en nous donne la grâce de l’aimer (et, ainsi, de Vivre) !!! Tout ceci dans l’écoute obéissante et reconnaissante de la Révélation, dont le cœur nous est manifesté en ces deux affirmations des deux premiers théologiens du christianisme, que l’on peut recevoir comme l’auto-définition même de l’ « essence du christianisme » :
« Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu (manifesté) en Christ notre Seigneur » (Rm 8, 39)
« L’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu, et connaît Dieu » (1 Jn 4, 7)
Pour Ep 3, 19, il existe bien une connaissance : « la connaissance de l’amour du Christ qui passe toute connaissance » !!!
Parmi une myriade d’auteurs « spirituels » poursuivant cette même ligne « agapique », je me permets d’ajouter cette leçon d’un autre docteur de l’Église :
Il est évidemment impossible d'aimer d'une manière naturelle sans connaître ce que l'on veut aimer. Mais il en est tout autrement dans l'ordre surnaturel, où Dieu peut augmenter en nous l'amour sans avoir besoin de nous donner ou d'augmenter en même temps les connaissances distinctes... Il est vrai de dire que la volonté peut se nourrir d'amour sans que l'entendement reçoive de nouvelles lumières.
Jean de la Croix, Cantique spirituel. Eclaircissement à la Strophe XXVI
Pour reprendre une distinction de Thomas, nous avons reçu une ratio (dividens et componens), une raison-entendement, qui nous permet d’intelliger, de communiquer …, mais en notre unité la plus profonde, nous avons reçu, et nous sommes un intellectus (une « intuition intellectuelle », un intellectus simplex et originarius), qui nous donne, sans passer par le long défilé des « raisons de croire, de (re)connaître Dieu (les cinq célèbres voies (dé)monstratives, qui ne sont pas des preuves, de l’existence de Dieu se terminent par : (ce qui vient d’être (dé)montrer, c’est « ce que tous appellent Dieu », — cette nomination fondant et appelant toute spéculation a posteriori !!!
Je terminerai par la terrible leçon (spirituelle) de Pascal : « Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer », et j’ajouterais, d’expérience toute personnelle propre (et impropre !), qu’il y a loin, très loin, de l’accumulation indéfinie, toujours inexhaustive de savoirs théologiques, à l’unique don de la vie, comme vie « théologale » : entrée dans cette relation-communion, ouverte par Dieu avec nous, qui est « Vie éternelle » (Jn 17, 3). Oui : Dieu, « Sujet absolu », n’est pas « Objet » de connaissance, qu’on peut maîtriser, dominer (libido sciendi : libido dominandi), mais Père nous engendrant comme Fils, dans la béatitude partagée de notre relation-communion.
Accorde-moi de t’aimer Donne-moi seulement de t’aimer
Augustin, Traité de la Trinité XV, PL 62, 1098 et donne-moi ta grâce, elle seule me suffit.
Ignace de Loyola, Exercices Spirituels, 234
Pour vous aimer comme vous m’aimez, il me faut emprunter votre propre amour.
Thérèse de Lisieux, O.C., p. 962
Pour répondre enfin à la question de M. Delorme : « pourquoi la foi devrait-elle être en quête d'intelligence ? » Oui, pourquoi la fides quaerens intellectum anselmienne ? — parce qu’ayant reçu la foi, l’être d’esprit, l’être intellectuel que je suis « aussi » (par la bienheureuse grâce créatrice de Dieu), et parce que la foi n’est précisément pas le savoir (credo, non scio ! « Je crois, — Viens au secours de mon manque de foi ! » (Mc 9, 24), — l’être d’esprit que je suis cherche dans le donné du visible, et plus encore dans le donné de la Révélation, — non pas des « raisons de croire » (l’acte du libre amour de Dieu est l’unique « raison », sans raison nécessitante, au-delà duquel on ne peut remonter !) — mais, l’être d’esprit cherche par les mille reflets, les mille appels, seuls visibles à la foi, que Dieu laisse dans sa création (théologie naturelle), et infiniment plus encore par la voix unique des multiples accents de sa Parole dans sa révélation, l’être d’esprit cherche et reçoit nourriture, cherche et reçoit lumière (« Ta parole est une lampe pour mes pas, une lumière pour mon sentie » Ps 119,105), accroissement de vie dans « la Vie qui s’est manifestée » (1 Jn 1,1), accroissement de joie (« pour que notre joie soit parfaite » (1 Jn 1, 4)), et … accroissement d’intelligence même : les yeux de la foi « voient » par grâce ce que le regard mondain ne peut recevoir (« la foi est un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (Hb 11, 1). L’initium de la foi cherche les traces (« sensibles », « intellectives ») et appelle la présence de son Seigneur, Lui « qui nous a marqués d’un sceau, et a (déjà) mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit » (2 Co 1, 22). Pour ceux qui sont trouvés par Dieu : « Joie pour les cœurs qui cherchent Dieu ! (Ps 105, 3) ; « Tu ne me chercherais pas, si … ». Ergo : l’immense culture théologique, dont parle M. Delorme, est, en son ordre, excellente : témoignage, attestation de « la victoire de la foi », la victoire du don de Dieu ! Et l’immense savoir théologique de nos bibliothèques, où le fidèle entend parler de son Seigneur, est le bonheur de ceux qui l’attendent, — comme la saveur de ceux qui l’ont déjà goûté !!!
Donc : pas de nihilisme anti-intellectuel (Gloire à Dieu qui nous donne de Le connaître !!!), mais un ordre, où l’amour qui toujours précède, est lui-même connaissance :
« Amor ipse intellectus est » (Guillaume de Saint-Thierry, La lettre d’or, 173 ; appuyé sur une longue tradition : Amor ipse notitia est (Grégoire le Grand, Homélies sur l’Evangile, 27, 4)).
Vifs remerciement à M. Bruno Delorme, de m'avoir donné occasion d'éclairer mes propos !
Fraternellement,
M. Fabre Francis
Brève réponse au docteur du théologal
Merci à Francis Fabre pour sa longue réponse détaillée et débordante de charité!
Je conçois bien ce que nos bons docteurs de la grâce, de saint Augustin à Pascal, de saint Bernard aux deux Thérèse et tant d'autres, nous disent dans leurs traités, leurs confessions ou leurs homélies.
Oserais-je me faire l'avocat d'une opinion différente et qui ne corrobore pas tant de créations aussi géniales et qui semblent si indéniables lorsqu'on les lit? Car aussi imposantes et sublimes soient-elles, toutes pèchent, si je puis dire, par un défaut majeur. Celui d'accorder la toute-puissance à un affect. Ce qui est totalement démesuré.
"A l'instar de la foi, de la grâce et de la charité!", me rétorqueront aussitôt en choeur tous ces grands docteurs.
Certes, et je ne le conteste pas.
Les tenants actuels de "l'intelligence émotionnelle" - véritable oxymore! - ne le démentiraient pas non plus.
Pour autant, ce qui échappe à ces génies de l'agapè, c'est que si un affect comme l'amour est souvent indispensable pour s'élever et vivre, ou pour croire, il peut devenir un obstacle dès qu'il s'agit de l'opération rationnelle de l'intellection ou pour d'autres actes.
Oui, l'amour peut tromper, illusionner et nous induire en erreur, même soutenu par une grâce divine et invisible.
De plus, il ne revient pas à l'amour ni à la foi, qui n'est pas un moyen de connaissance mais un acte de croyance envers des réalités intangibles, de nous apporter un savoir fiable et de nous délivrer une connaissance solide. Pour cela, il faut l'apport d'une autre faculté.
La raison, certes, et F. Fabre le note justement comme étant un don de Dieu qu'il ne faut pas négliger, mais aussi la volonté, dont il parle, mais avec l'hésitation du sceptique ou de celui qui s'est confronté à l'obstacle de l'acrasie.
Une volonté qui n'est pas infirme ou qui ne collabore pas seulement de façon servile à l'acte d'amour comme à celui d'intellection, et qui est à elle-même sa propre puissance d'action. Non pas une faculté parmi d'autres, mais un "automouvement" comme le décrit si génialement un autre génie de la pensée chrétienne : Duns Scot.
L'amour nous fait certes entrer dans le mystère de la Révélation et nous donne d'y participer, d'y goûter même sous des formes spirituelles qui peuvent aller jusqu'à l'anéantissement de soi, comme l'exige le désir des mystiques. Et cela peut suffire, devrait même selon tant de spirituels nous suffire, à l'exemple de la grâce seule qui aurait dû suffire à saint Paul, comme il l'écrit lui-même.
Mais cet amour ne nous dit rien du monde ni de notre existence. Il ne nous donne aucune explication du monde et de nos vies, sauf à nous dire et à nous répéter inlassablement que l'amour seul suffit et qu'il en est à la fois la cause, la raison, l'origine, le moyen et la fin.
Or, cela ne peut suffire aux êtres humains que nous sommes et qui ne sont pas uniquement constitués d'affects et de sentiments, aussi sublimes soient-ils.
Pour connaître la réalité du monde, sa nature, sa structure, pour savoir ce que nous sommes en réalité comme ce que nous devons faire ou devons être, l'amour est insuffisant. L'émerveillement, la curiosité, le désir de savoir, la culpabilité, le devoir comme l'angoisse et la peur sont aussi de puissants moteurs, mêmes s'ils sont tout autant saturés d'affects et de pathos que l'amour.
Pour échapper à ce cercle peu vertueux, il faut s'appuyer sur une autre puissance psychique qui ne doit rien ni à l'affectif, trop écrasant, trop exaltant et trop envahissant, ni à la raison, souvent trop faible.
Cette puissance, c'est la volonté.
Je n'en décrirai pas la nature qui confine parfois au surnaturel (le "Fiat lux!" de la Genèse...), et je me contenterai de renvoyer nos docteurs de la grâce et leurs éminents disciples à ce que des auteurs comme Pierre Jean de Olivi, Jean Duns Scot ou Guillaume d'Occam ont pu écrire à ce sujet en s'opposant aux théories souvent trop lisses ou trop idéales de leurs adversaires thomistes ou autres.
Et je remercie encore ce "Forum" et Mme R. Dupont-Roc d'accueillir mes remarques...
Bruno Delorme
Messieurs, Je pense que vous…
Messieurs, Je pense que vous devez maintenant échanger vos adresses mails et poursuivre ce débat privé par mail.
Le forum ouvert au inscrits sur Paul de Tarse de Daniel Marguerat n'est pas fait pour un débat théologique qui n'a plus rien à voir avec les préoccupations des participants.
Roselyne Dupont-Roc
Je vous remercie de votre…
Je vous remercie de votre belle lecture à la fois de la vocation de Paul et de sa relation mystique à Dieu et au Christ ("ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi", Ga 2, 20), mais aussi de l'acte de foi, comme ce moment où Dieu agit en nous, au plus profond de nos doutes et de nos interrogations, voire de nos refus. On pourrait abonder dans ce sens en citant le récit de Luc 24 des disciples d'Emmaüs, qui est une catéchèse eucharistique, mais où la reconnaissance se fait par le souvenir d'une "brûlure du coeur" ....
Donc, je vous suis très volontiers. Par contre, je ne sais pas vraiment que répondre à votre attaque en règle de la "théologie académique" qui aurait oublié ou effacé cette dimension "mystique" de l'acte de foi.
Je suis bibliste (et par là même contrainte sans cesse à déployer un discours théo-logique), mais ni spécialiste de la mystique, ni spécialiste d'une forme ou une autre de la théologie, et je n'ai jamais eu aucune influence sur l'avancement de la théologie et de ses recherches dans les 40 dernières années ! Pour autant, je ne suis pas sûre que vous soyez suffisamment informé : et d'abord parce que j'ai sous les yeux l'admirable livre d'Albert Schweitzer, La mystique de l'apôtre Paul, qui date de 1830 (traduit en français chez Albin Michel en 1962), ensuite parce que j'ai lu plusieurs livres plus récents sur des grandes figures mystiques, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, et plus récemment encore Hildegarde de Bingen. Des recherches et des études de grande qualité sont menées, très éclairantes sur l'aventure intérieure de ces croyants fascinants.
Et toute une branche de la théologie se développe sous le nom de "théologie spirituelle" (moins ambitieux que "mystique"), et je pense que cela remonte au moins au dialogue du grand théologien Urs von Balthasar avec Adrienne von Speyr. Mais je ne suis pas capable de vous en dire beaucoup plus.
Par contre j'ajouterai volontiers que les choses ne sont pas si évidentes, car la théologie, par définition, est "logos", discours raisonnable et essayant d'être raisonné, sur Dieu. Certes la dimension mystique de l'acte de foi n' a rien de déraisonnable, mais elle n'est certainement pas rationnelle, et il est assez respectueux dans le travail de la raison de dessiner ses propres limites et de reconnaître ce qui, par définition, lui échappe... Ce n'est pas pour cela qu'il faut renoncer à ce travail de la raison "théologique" ; je dirais plutôt que la théologie devrait, et elle le fait de plus en plus, être attentive à la dimension narrative et au caractère de témoignage intime de l'Ecriture. Elle le fait, on a des essais de christologie narrative, mais aussi, et c'est magnifique, de christologie phénoménologique. Je vous conseille de lire "Le regard du Fils", de l'exégète Franco Manzi et du théologien Giovanni Pagazzi, Lessius 2006, que je trouve remarquable.