La difficulté d’interprétation de l’évangile de Jean tient à ce que le même personnage est en même temps, en tant que “disciple que Jésus aimait“ le témoin historique d’une amitié, mais aussi, plus tard, le théologien confronté aux problèmes de l’Église naissante, et enfin, encore plus tard, le visionnaire de l’Apocalypse. Ajouté à cela le fait qu’il cherche le sens de ce qu’il vit et de ce qu’a vécu Jésus, et même le sens de ses rêves.
J. Zumstein se demande alors si « son interprétation de l’évènement Jésus par Jean est pertinente », si elle est « fiable », avec une réponse positive tenant au fait que Jean se situe dans une posture postpascale.
Il note que « Jean en a dit plus sur Jésus que Jésus lui-même. » Je pense que c’est l’intimité avec Jésus du “disciple que Jésus aimait“ qui explique cette impression, davantage que sa vision postpascale partagée avec tous les autres témoins de Jésus après la Pentecôte.
D’où l’exercice de : distinguer le « message de Jésus » de celui de « Jean, interprète de Jésus ».
- Le message de Jésus
« Le centre du message de Jésus » pour J. Zumstein tient dans la proximité du Règne de Dieu sur la base de Matthieu (pour les béatitudes) et de Marc, témoins, direct de Jésus pour Matthieu, et indirect par Pierre pour Marc (à moins que l’évangile de Marc soit aussi le témoignage direct de Pierre sur Jésus). « Alors que pour Jean-Baptiste, l’instant présent est l’ultime moment de l’histoire humaine avant la venue du jugement dernier, pour Jésus l’instant présent est le premier moment d’une nouvelle histoire marquée par la venue de Dieu ».
Cette « proximité du Règne » privilégie l’annonce de ce que Dieu est pour l’être humain dans l’existence présente, plutôt que celle d’une vision nationaliste du Règne. Et la perspective apocalyptique, présente chez les Juifs à l’époque de Jésus, passe alors à l’arrière-plan.
« … La venue du Règne s’effectue au plein bénéfice de l’être humain », « Jésus exerce le pouvoir… se faisant le serviteur de tous ». « C’est en acceptant de mourir que la Christ crée un espace de vie pour les siens. »
« À travers ce Règne qui vient… Dieu se révèle comme celui… qui veut et propose la vie (humaine) en plénitude »
« Jésus a revendiqué une autorité inconditionnée … sans s’appuyer sur une quelconque légitimation… si ce n’est Dieu lui-même ».
- Jean interprète de Jésus
« Tout le projet de Jésus est articulé autour de l’annonce de la proximité du Règne de Dieu. Celui de Jean a sa référence dans l’incarnation du Fils qui culmine à la croix ». Il me semble qu’on ne peut pas comparer le projet de Jésus sur lui-même (qui fait Un avec son Père) avec le projet sur Jésus de l’évangéliste Jean, l’ami humain intime. À mon sens, avant d’être un théologien postpascal, ce qu’il est effectivement, il est d’abord “le disciple (humain) que Jésus aimait“ et à qui il faisait ses confidences sur sa relation avec son Père d’en haut. L’évangéliste Jean était “le disciple que Jésus aimait“ avant de construire sa « théologie Johannique » avec le Paraclet, l’Esprit de vérité demeurant en vous, comme il l’explique à ses apôtres (Jn14,16-17).
Et J. Zumstein en page 100 de son livre intitulé « L’apprentissage de la foi » note que « le disciple bien-aimé est dépeint comme le porteur d’un témoignage décisif, objectivé dans cette Écriture qu’est le quatrième évangile ». L’évangile de Jean se distingue nettement des trois évangiles synoptiques qui ont comme principal objet d’être des témoignages personnalisés ayant chacun leur objectif pastoral, si on peut dire, par le fait que l’objectif principal de Jean est d’aller au-delà des paroles, des actes et des évènements de la vie de Jésus pour les considérer comme des signes dont il donne le sens spirituel et/ou théologique.
Pour J. Zumstein, l’évangile de Jean dit que « Le Christ est l’ultime parole de Dieu » et que « l’Incarnation du Fils, sa révélation, son élévation à la croix … sont le dernier mot de Dieu sur l’histoire et sur les êtres humains », ce que « le Prologue qui fixe le cadre herméneutique de l’évangile permet de comprendre ».
La conclusion de l’évangile de Jean est placée au début pour donner en préambule le sens de ce qu’il va dire ensuite sur la vie de Jésus : « un Dieu qui s’approche et qui offre son amour de manière inconditionnelle … orienté vers la croix ».
Il apparait une complémentarité profonde entre les évangiles synoptiques et l’évangile de Jean en « ce que le Jésus historique (celui des synoptiques ?) associe au Règne, l’école (?) johannique l’aborde avec le concept de vie ». … « La seule condition d’accès à la vie est la foi en la personne de Jésus, conçu comme l’envoyé du Père. Celui qui croit est passé de la mort à la vie. En revanche l’incrédulité attire et consomme le jugement ».
- Un dernier mot
Je relève ce mot de la fin : « En dehors de ses interprètes, Jésus de Nazareth n’a pas d’avenir ; c’est leur parole qui lui assure une présence toujours renouvelée à travers l’histoire ». Et j’approuve pleinement le dernier paragraphe de la page 104, que Jean « a été en mesure de reprendre et d’articuler à nouveaux frais son interprétation de la figure de Dieu et, conjointement, de l’existence humaine ».
Mon désaccord porte sur la confusion fréquente quand J. Zumstein parle de “l’évangéliste Jean“ entre “le disciple que Jésus aimait“ et “l’école de Jean“ qui est impersonnelle. Les évangélistes ne sont pas des écoles théologiques, ce sont des personnes humaines qui sont des témoins directs ou indirects de la vie de Jésus de Nazareth qui participent par diversité de leur témoignage à la vérité ce la vie de Jésus. L’évangile de Jean se distingue de bien des manières des trois évangiles synoptiques répondant au schéma établi par Marc sous l’autorité de Pierre. “Le disciple que Jésus aimait“, ayant vécu l’intimité amicale de Jésus avec le souci de donner le sens de ses paroles et de ses gestes, a voulu donner cet évangile “en plus“ pour éclairer et compléter les témoignages de ceux qui étaient déjà écrits.
Créé par : Bertrand Puel
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Bonjour Monsieur,Si je…
Bonjour Monsieur,
Si je comprends bien votre propos, je reste très gênée par votre première phrase où vous donnez une raison étrange à la difficulté et à la richesse indiscutables de l’évangile de Jean : il faudrait qu’un même personnage soit à la fois le disciple, le théologien et le visionnaire de l’Apocalypse.
Depuis Irénée de Lyon (175 ap. J.C.), à peu près tous les commentateurs sont d’accord pour dire que l’auteur de l’Apocalypse est certainement un personnage différent de celui/ceux de l’évangile et des lettres.
Par ailleurs, Jean Zumstein est très clair sur la « trajectoire » que représente l’écriture de l’évangile, à partir d’un petit groupe autour de Jean, fils de Zébédée, puis avec plusieurs personnages marquants qui ont pu baliser cet itinéraire ; j’ai expliqué dans de longues présentations que le disciple bien-aimé était certainement une figure à double dimension, à la foi un théologien de haut vol qui a marqué la rédaction de l’évangile, et une figure représentative de l’Eglise johannique dans sa spécificité qui est le lien spirituel intime avec Jésus Ressuscité et vivant.
Vous insistez beaucoup sur l’amitié profonde qui unissait Jésus au « disciple bien-aimé », sur des confidences, et vous semblez tenir que seul le témoin direct peut atteindre cette profondeur de compréhension du mystère du Christ. Alors que l’évangile de Jean nous enseigne tout le contraire.
D’une part c’est réduire beaucoup le témoignage du disciple que de parler ainsi. Vous remarquerez au contraire que ce disciple n’apparaît que dans les événements de la mort et de la résurrection de Jésus : il n’est pas présenté comme le confident de la vie de Jésus, mais comme celui qui va bien au-delà de la compréhension visible des événements de sa mort et de sa résurrection ! il est par excellence un témoin post pascal, si l’on peut dire.
D’autre part, dans les discours (14 à 17) où se déploie l’extraordinaire approfondissement du lien d’intimité entre Jésus et le Père, un lien dans lequel les croyants sont appelés à entrer, il n’est pas question du disciple bien -aimé.
Enfin la finale du chapitre 20 met un terme au souci que nous pourrions avoir d’atteindre un témoin « direct » : « heureux ceux qui croiront sans avoir vu » ! Nous sommes invités à croire sur la parole de témoins qui ont fait l’expérience d’une rencontre avec Jésus ressuscité Vivant, et c’est cela qui les qualifie. Le compagnonnage de Jésus dans les jours de sa vie terrestre est ensuite appelé à nourrir notre foi, mais comme une relecture à la lumière de la résurrection dans ce qui a été vécu, jamais comme une transmission de confidences particulières.