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Jardinier et Seigneur

Bonjour Roselyne,
Bonjour à tous,
En Jn 20,15, Marie-Madeleine dit au gardien du jardin "Seigneur, si c'est toi qui l'as enlevé, dis-moi où tu l'as mis..."
Est-ce que cela suppose qu'on s'adressait avec déférence à cette époque à quiconque en l'appelant "seigneur"?
Maintenant il est vrai qu'on dit bien "monsieur" qui est une contraction de "mon seigneur". De même les allemands appellent Dieu "der Herr" c'est-à-dire "Le Monsieur".
Personnellement, ça me reste dans la gorge d'appeler mon évêque "monseigneur" mais c'est toujours moins choquant que de se faire appeler éminence, béatitude ou excellence! Je préfère "père évêque" mais ce n'est pas encore satisfaisant puisque le Christ nous enseigne de ne pas nous faire appeler père ni maître. Cet enseignement est passé à la trappe.
Un grand merci à vous Roselyne pour la richesse de vos réponses.
Un grand merci également à tous les participants au forum.
Fraternellement,
Philippe

Créé par : Philippe Richon

Date de création :

Commentaires

Posté par Roselyne

mer 03/06/2026 - 17:40

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Philippe, vous touchez un point très juste et essentiel : l'ambiguïté du mot grec kurios, ici traduit par "seigneur" (celui qu'on retrouve dans le Kyrie, qui n'est que "seigneur" au vocatif). Comme vous le dites, le mot est d'abord employé dans la langue profane, pour désigner quelqu'un qu'on honore parce qu'il a un certain pouvoir (le radical du mot a donné aussi le verbe kurieuô  : être maître de, dominer). Donc, on traduit souvent par "maître", pour un maître de domaine ou de grande maison, et le mot équivaut aussi à "monsieur" avec une petite nuance honorifique.

Seulement, il faut ajouter à cela que la Septante, traduction grecque de la Torah, puis de toute la Bible, par des Juifs à partir de 285 avant J.C (le Pentateuque, traduction de la Torah, est terminé en deux ou trois années) a dû traduire le nom de Dieu YHWH en grec. 
Evidemment c'était impossible. Un choix s'est vite imposé : comme les Juifs ne prononçaient pas ce nom dans la lecture à la synagogue et le remplaçaient par Adonaï, qui signifie "Seigneur", les traducteurs ont choisi Kurios.  Ainsi YHWH Elohîm  est constamment traduit Kurios ho theos.


Ce qui signifie que pour un Juif de langue grecque, Kurios recouvre toute une gamme de sens depuis  "Monsieur", "Maître", voire "Monseigneur" (?), mais encore le nom même de Dieu, le Maître unique, l'unique Seigneur.
Et les évangélistes qui pensent et écrivent en grec ont sans arrêt joué sur la signification de Kurios.  Un exemple, dans le récit de la tempête apaisée, chez Marc les apôtres appellent Jésus "enseignant" (didascale), chez Luc "commandant" (epistate), mais chez Matthieu on a Kurie, et il est clair que Matthieu veut faire reconnaître en Jésus Celui qui a la puissance sur les eaux, et qui a sauvé son peuple des eaux !
Je suis certaine que Jean dans le texte de 20,15 joue à fond sur cette ambiguïté : Marie-Madeleine appelle le jardinier "seigneur » kurie, mais elle ne sait pas à quel point elle dit juste !
Et quand elle aura reconnu Jésus comme Rabbouni  (aussitôt traduit didascale ), elle ira annoncer aux disciples qu’elle a vu « le Seigneur » (kurios) !
Si vous voulez un exemple magnifique de jeu de mots sur ce terme kurios, lisez en Colossiens 3, 22-24  les exhortations données aux maîtres (des kurioi terrestres ) et aux esclaves, ils ont tous le même « maître » Kurios !

Pour ma part, j’ai toujours été sidérée du poids de possibilités de ce mot adressé à Jésus dans les évangiles. Les gens ont  pu dire kurios, maître, mais la relecture post-pascale y lit le nom même de Dieu !

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