Commentaires
Les évangélistes sont des personnes plutôt que des écoles
Bonjour Roselyne
Merci à M. Sommier pour sa question.
À lire jean Zumstein on a l’impression que l’évangile de Jean est un travail collectif tardif d’une école parlant de Jésus, école qui s’est déplacée de Syrie à l’Asie Mineure entre les années 100 et 120. Selon lui, l’auteur de 1 Jean “imite“ celui du 4° évangile du prologue à la conclusion, (p. 43), et un “Ancien“ (p. 45) adresse deux lettres au dernier stade de l’histoire des Églises Johanniques.
Je n’ai pas la même lecture car je ressens les évangiles comme un commencement, un jaillissement de paroles nouvelles, de guérisons de Jésus. Il est un trentenaire, suivi par des foules, qui entretient par la prière une relation spirituelle, intérieure et invisible, avec son Père d’en haut. Jésus est un homme chaleureux qui met au premier plan l’amour dans les relations humaines. Il considère que les institutions sont au service des humains et Il reproche aux prêtres du Temple, dont il chasse les marchands, d’être des hypocrites. Les évangiles ne sont pas une “constitution“ pour la communauté des croyants, c’est Constantin au début 4° siècle qui a exigé cette constitution, le symbole de Nicée, pour gérer des chrétiens qui se disputaient entre eux sur leur doctrine, et pour qu’ils se mettent d’accord sur qui est Jésus par rapport à Dieu.
Les Évangiles sont à mon sens la parole vivante et le témoignage de Jésus Christ mort et ressuscité après trois ans de vie publique. Dans le témoignage, le facteur humain est essentiel et c’est pour cela que chacun est désigné par son auteur qui a eu une relation plus ou moins directe avec lui (cela mériterait des explications plus détaillées).
Pour l’Évangile de Jean l’auteur ne se désigne pas par son nom (il y a trop de noms qui se ressemblent comme Jean ou Marie) mais par sa place reconnue, il est “le disciple aimé“. De nombreux éléments de l’Évangile de Jean montrent qu’il était d’une famille de prêtres du Temple de Jérusalem et qu’il connait les responsables politiques et religieux. Il est jeune, doté vraisemblablement d’une formation solide sur les rites juifs et la Bible, et il a eu l’occasion, peut-être par curiosité, de rencontrer Jésus qui a trouvé en lui un ami avec lequel il pouvait échanger en profondeur et lui parlait de sa relation spirituelle avec son Père. Je ne parle pas du merveilleux livre “Jean avant Paul“ de Bruno Guérard et Jean-Charles Thomas parce qu’il est épuisé et introuvable, mais du mooc de Jean-Christian Petitfils sur le site des Bernardins sur “Une approche historique de Jésus“ où il est accessible gratuitement jusqu’au 19 décembre 2025. Petitfils est catégorique, les Évangiles ont été écrits nécessairement avant la destruction du Temple en 70 où toute la structure du Temple s’est décomposée sans qu’il y en ait trace dans les évangiles.
À vrai dire les Évangiles sont d’abord une tranche de vie de Jésus Christ rapportée par des personnes témoins et il me tarde de passer au chapitre 2 du livre de Zumstein portant sur “un évangile au service de la foi“ qui est d’abord personnelle avant de se manifester collectivement dans l’Église, communauté des croyants au service de la foi.
A vouloir absolument lire…
A vouloir absolument lire les paroles des témoins oculaires prises sur place au magnétophone, vous finissez par oublier, voire par nier totalement la réalité historique d'une Eglise porteuse d'une Tradition, qui est tradition d'interprétation vivante et toujours à approfondir, de la richesse d'un événement fondateur (lui-même précédé par une immense attente historique), qu'elle n'aura jamais fini d'épuiser. Je ne crois pas qu'aucun historien sérieux ni qu'aucun exégète honnête aujourd'hui puisse suivre Monsieur Petitfils dans une telle lecture qui voisine le fondamentalisme (la Commission Biblique Pontificale dans une opuscule de 1992, préfacé par le cardinal Joseph Ratzinger, condamne fermement ce fondamentalisme, au nom d'une part de la foi en l'incarnation, d'autre part de la recherche historienne).
Bonjour, Monsieur, Je vous…
Bonjour, Monsieur,
Je vous remercie de vos remarques très intéressantes, d’autant que d’une certaine façon, vous vous répondez à vous-même !
Pourtant, il y a dans ce que vous dites un a priori très discuté et très discutable : les disciples, Jean en particulier, aurait écrit très vite après la mort et la résurrection de Jésus ! C’est oublier au moins trois choses :
1-que les disciples (surtout ceux de Judée/Samarie/Galilée, dont le groupe qu’on a appelé « johannique ») n’ont pas cru qu’ils auraient à transmettre, mais à annoncer dans l’attente urgente de la venue du Seigneur. Les Actes des Apôtres sont clairs à ce sujet : même lors de la dispersion, ils partent « annoncer » et « témoigner ».
J’ajoute qu’on est, pour encore près d’un siècle, dans un monde où l’oral prime largement sur l’écrit (on en a un écho avec Polycarpe vers 120 ap J.C. : aucun écrit ne vaut la parole vivante du témoin !). Nous n’avons d’ailleurs aucun écrit en araméen, même s’il est vrai aussi que l’annonce s’est très tôt faite en monde grec.
Au contraire de ce que vous supposez, une masse énorme de traditions orales a été transmises dans les assemblées chrétiennes, dans l’enseignement et dans la mission : récit de la passion et du dernier repas d’abord, collection de paraboles et collection de miracles, collection d’enseignements récoltés dans la source dite « des logia » (que nous n’avons pas par écrit) …
2-que Paul, le premier « auteur » chrétien, écrit des lettres de 49 à 59, et ne cite jamais aucun évangile. Par contre il cite des traditions orales très claires, celles qui se transmettent dans le cadre liturgique du repas du Seigneur (1 Co 11, 23-27) ou dans celui de la proclamation de foi, le kérygme (1 Co 15, 1-11), les formes écrites en restent d’ailleurs assez flottantes.
Mais Paul véhicule la tradition orale déjà très présente à Antioche de Syrie (kérygmes, formules liturgiques…), et il crée un nouveau vocabulaire chrétien en grec, et une nouvelle façon de penser la croix :
3-enfin que le disciple bien-aimé soit Jean le fils de Zébédée est aujourd’hui mis en doute par Zumstein et la grande majorité des spécialistes de l’évangile, toutes confessions confondues. Le bagage culturel grec de la figure du disciple bien-aimé qui domine l’évangile n’est pas celui des pécheurs araméens, si cultivés soient-ils. Vous allez dans ce sens, me semble-t-il ; car vous avez bien vu que sa haute christologie n’est pas celle des synoptiques, ni de Paul.
Je sais bien que des romans à succès ont tenté d’accréditer cette thèse, qu’aucun exégète sérieux ne soutiendrait aujourd’hui. Mais dans quel but ?
Vous reconnaissez vous-même que les discours, qui d’ailleurs ne sont pas d’une seule venue, mais des ajouts successifs, supposent un long mûrissement de la foi du groupe johannique, et que leur haute christologie ne saurait être immédiate, même si Jésus ressuscité a reçu très tôt un culte, jusqu’ en monde judéo-chrétien.
Un autre a priori est que le langage des synoptiques est « un langage simple »… quand on constate le travail littéraire, même de Marc, et surtout, celui puissamment maîtrisé, de Matthieu et de Luc, on se demande où se trouve le langage « simple ». Par exemple, les paraboles, trop vite interprétées dans une dimension morale, ont une tout autre fonction de mise en question et de retournement des évidences… qui n’est pas si évidente que cela ! Et qui dépayse le lecteur avec une force peu commune.
Et leur christologie narrative n’est pas moins subtile, et profilée différemment de l’un à l’autre.
La vraie question est celle que je posais tout à l’heure à propos des tentatives pour faire remonter les évangiles à tel ou tel disciple du groupe de Jésus. Que cherche-t-on ? Qu’y gagne-t-on ?
Les disciples, au dire de Jésus, n’ont rien compris de ce qu’il venait annoncer et vivre, et il a fallu du temps, le travail de l’Esprit, pour qu’au fil du temps après sa mort et sa résurrection, ils puissent tenter de dire son identité.
Or, vouloir tenir une parole transmise (enregistrée ?) par les disciples, c’est vouloir mettre la main sur… une vérité ? C’est en tout cas refuser le travail de l’Esprit et le travail de l’Eglise qui a été un long cheminement, celui de la Tradition vivante qui se poursuit encore aujourd’hui.
Dit plus brutalement : tout fondamentalisme, tout historicisme, nie l’Esprit et l’Eglise. Alors que la foi chrétienne est une foi fondée sur le témoignage des croyants, transmise et méditée, de génération en génération. Lisez 2 Timothée 2, 1-13, admirable texte de la troisième génération chrétienne (voir 1,5) sur la transmission-tradition qui avance à travers les décennies, puis les siècles.