De la part du groupe d'Avignon
Genèse 18, 1 : « Le Seigneur apparut à Abraham ». Dans cette traduction on n’a pas de trace du schème verbal employé en hébreu : le nifal, correspondant à la voix passive, du verbe ra’ah, « voir », déjà exprimé en Gn 17, 1. C’est aussi le verbe « voir » à la voix passive en grec, dans la Septante : ôphthê : « le Seigneur fut vu », « le Seigneur se fit voir », ou peut-être mieux encore : « le Seigneur se donna à voir ». C’est Dieu qui prend l’initiative dans la rencontre, comme un don.
Genèse 18, 4 : « (…) pour que vous vous appuyiez ». Le verbe sha‘an signifie « s’appuyer, mettre son appui, se fier ». La scène se déroule dans une atmosphère de confiance. La traduction dans la Septante par katapsuksaté, « rafraîchissez-vous », se comprend (se reposer sous l’arbre pour se rafraîchir), mais elle est éloignée du texte hébreu.
D’autre part Wénin pratique ici ce que font des commentateurs juifs de la Torah pour s’ouvrir à d’autres sens possibles du texte : supprimer les voyelles qu’ont choisies les Massorètes au Xème siècle pour fixer par écrit la tradition orale et, avec les consonnes qui demeurent, en ajoutant une autre vocalisation, proposer une autre traduction : « et sauve-nous ! ». Certes, c’est une façon de commenter le texte tout à fait exotique pour nous, mais c’est une méthode courante d’exégèse chez des commentateurs juifs particulièrement ouverts à la pluralité de sens des textes. C’est seulement dans le cadre du commentaire et de l’interprétation, il est tout à fait normal de ne pas en avoir de trace dans les traductions en grec ou en latin.
Genèse 18, 3-5 : « Ne passe pas loin de ton serviteur, (…) après vous passerez, puisqu’ainsi vous êtes passés près de votre serviteur ». Rappel : le verbe ‘avar signifie « passer, traverser » et cette racine est à l’origine du mot ‘ivri qui signifie « hébreu ». Etymologiquement, les Hébreux sont « ceux qui passent, ceux qui traversent ». Delphine Horvilleur commente ainsi, dans son ouvrage intitulé Le rabbin et le psychanalyste, le moment où Abram entend l’appel de Dieu : « lekh lekha » : « va vers toi » / « va pour toi » : « Abraham devient en cet instant un « Hébreu », littéralement il devient « quelqu’un qui passe », « quelqu’un qui traverse ». A partir de cet instant il n’est jamais défini comme un Chaldéen. Il n’est jamais défini par le lieu de ses racines, mais par le fait qu’il ait rompu avec elles. (…) Son identité est définie par une non-identité à ses origines et une rupture avec elles» (pages 31-32). « L’histoire d’Abraham c’est celle d’un arrachement, d’une coupure (…) mais c’est aussi l’histoire d’une continuité. Abraham parvient à rompre et à poursuivre à la fois le chemin de son père. (…) « Vis avec la fracture, la cassure qui t’emmène ailleurs, hors de la maison, qui fait et qui défait le sens de ton identité pour que tu restes en vie et en chemin, et qu’en cela tu restes un « Hébreu ». (…) L’identité juive joue en permanence sur cette cassure. On se marie, on casse un verre. Un bébé naît, on s’assure qu’il manque « un petit truc ». On construit une maison et, selon la loi juive, on s’assure qu’il manque un petit bout de peinture, une brique, ou qu’il y a une fissure dans le mur. (…) Le manque, la coupure, la cassure sont omniprésents dans le judaïsme. On se méfie de tout ce qui fait « un », de tout ce qui fait complet, de tout ce qui est entier, de tout ce qui se définit comme « fini » et qui empêche l’infini d’habiter dans le monde et en nous» (pages 36-38).
(Puisqu’on vient d’évoquer la circoncision, petite précision entendue d’un rabbin : les femmes sont naturellement associées à Dieu et n’ont pas besoin de passer par une marque dans leur corps pour garder le lien avec Dieu. De même, elles ne mettent pas la kippa, qui rappelle aux messieurs qu’il y a un Dieu au-dessus de leur tête…).
Genèse 18, 14 : tout à fait d’accord avec votre remarque sur le sens du mot davar en hébreu, qui signifie « la parole » mais aussi « la chose », en référence à la Genèse : « Dieu dit… et il fut ainsi » (« et cela se réalisa »). La Parole de Dieu est action. Il en est de même en grec (rhêma).
Le Dictionnaire des racines hébraïques de l’Abbaye N-D de St Rémy précise que le sens originel de la racine daleth-beth-resh c’est : « mettre en ordre », en particulier mettre des mots en ordre, donc parler. Dans la Genèse, la Parole qui est aussi pensée et action ajustées a cette fonction d’ordonnancement (image avant l’heure d’un logiciel en action, qui est à la fois information et programme de sa réalisation !).
Si l’on traduit le mot davar par « chose », la traduction du verset 14 en hébreu présente des variantes : « y-a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? », « y-a-t-il donc quelque chose que le Seigneur soit incapable de réaliser ? ». Il en est de même pour le texte grec de la Septante : « une chose est-elle impossible pour Dieu ? ».
Si l’on traduit le mot davar par « parole », on a par exemple la traduction proposée par les éditions du Cerf en 2001 : « une parole venant de Dieu est-elle sans pouvoir ? » Le verbe grec adunatéô-ô signifie littéralement « être privé de dunamis », de puissance, de capacité d’agir. La réponse à cette question rhétorique est claire : toute parole venant de Dieu a la puissance de l’action et ne peut rester sans effet. Il en est de même pour le texte grec de Luc 1, 37, qui peut se traduire littéralement par « toute parole venant de Dieu ne sera pas impuissante » (c’est le même verbe adunatéô-ô au futur).
Ces traductions-ci font référence explicitement à la Genèse mais les deux interprétations sont parfaitement recevables et complémentaires.
Créé par : Roselyne
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Suite, de la part du groupe d'Avignon
Genèse 19, 17 et 26 :
Traduction littérale du verset 17 : « ne regarde pas derrière toi ».
Traduction littérale du verset 26 : « et sa femme regarda depuis derrière lui et elle fut une statue de sel ».
Le verbe navath, employé dans ces deux versets pour désigner le fait de regarder, exprime un mouvement du regard du haut vers le bas. Physiquement (ils sont probablement sur un lieu un peu plus élevé que la plaine de Sodome) et peut-être aussi spirituellement : ils font partie des rares personnes qui devaient être sauvées.
Lot a écouté l’avertissement de ces hommes dont il a compris qu’ils étaient des messagers de Dieu, il quitte Sodome sans un regard en arrière. Quant à sa femme, elle ne marche pas à ses côtés, mais derrière lui. Elle n’est pas au même niveau que lui, et l’hébreu le souligne avec l’emploi de l’affixe mé marquant la provenance devant la préposition signifiant « derrière » : littéralement « elle regarda à partir de derrière lui ». Il n’est pas écrit qu’elle se retourna (le verbe hébreu correspondant, shouv, a souvent une connotation positive de conversion qui aurait été à l’opposé du sens ici). Il n’est pas écrit non plus qu’elle regarda derrière elle, mais « depuis derrière lui ». Quelles que soient les raisons qui ont pu la pousser à se situer ainsi par rapport à son mari (n’a-t-elle pas perçu l’urgence de la situation ? A-t-elle du mal à croire que Sodome va être détruite ? Eprouve-t-elle du regret de quitter cette ville ?), on peut penser qu’elle « traîne le pas » et n’est pas prête à agir comme lui, qui a tout quitté sans se retourner, comme Dieu le lui avait demandé..
La conséquence pour elle d’un regard en arrière est immédiate (l’emploi du wayyiqtol souligne l’enchaînement des faits) et définitive : « et elle fut une statue de sel ». En hébreu, habituellement, on n’exprime pas le verbe « être » quand il a une valeur attributive. Son emploi ici souligne ce qui définit maintenant son essence : elle est une statue de sel, un mémorial pour toutes les générations, un exemple à ne pas suivre. Quant au sel, il a de nombreuses valeurs symboliques positives (il donne du goût et de la valeur, il est symbole de pureté, de sagesse et de l’Alliance entre Dieu et les hommes), mais il a aussi un côté obscur : il est alors symbole de malédiction et de stérilité, il empêche toute forme de culture quand il est au contact de la terre et aucune espèce ne peut vivre dans la mer Morte. Ainsi la femme de Lot est-elle définitivement figée dans la stérilité, l’immobilité, l’absence d’avenir.
Comment expliquer cette mort ? Est-ce une punition originale inventée par Dieu ? Si on regarde de plus près l’attitude de la femme de Lot lorsque les messagers arrivent, on constate qu’à la différence de Saraï qui, dans les mêmes circonstances, avait préparé le repas, elle ne pose aucun geste qui participe à l’hospitalité. C’est Lot qui « prépara pour eux un festin », c’est Lot qui « cuisait des azymes ». C’est tout à fait contraire aux mœurs de l’époque, mais c’est bien dans l’état d’esprit des habitants de Sodome, qui refusaient d’accueillir les étrangers. Wénin l’exprime clairement p 211 : « pour le reste de la ville, l’étranger est un être sans aucune valeur, ou plutôt une belle occasion de s’amuser à le lui faire sentir en lui infligeant l’humiliation suprême d’être traité à l’instar d’une femme, pire, comme un pur jouet sexuel ». Et Wénin précise dans la note 46 page 407 : « ce n’est donc pas l’homosexualité en tant que telle qui est en cause ici ».
L’une des marques de l’hospitalité, c’est le partage du pain : לֶחֶם lèḥem. Or la femme de Lot, qui refuse de pratiquer l’hospitalité et de donner du pain (lèḥem) se transforme en statue de sel : le mot « sel » en hébreu, מָלַח malaḥ contient les mêmes consonnes que le mot pain (lamed-heth-mem) mais dans un ordre différent (mem-lamed-heth) et avec une vocalisation différente. La femme de Lot, en devenant une statue de sel, n’a fait que manifester, par une sorte de cristallisation, quelque chose qui était déjà en elle. Dieu n’a pas inventé pour elle une punition originale. Il lui avait donné la possibilité d’être sauvée, en tant que femme de Lot, et elle n’a pas accueilli ce don. Elle est simplement devenue ce qu’elle portait en elle profondément : le dévoiement de l’hospitalité.
Cet épisode interroge aussi chacun dans sa relation à son passé, et il serait peut-être bon que l’Eglise elle-même se pose la question…
Cf. Luc 9,62 : « Nul qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n’est bien approprié au royaume de Dieu ».
Certes la proposition de Lot de livrer ses filles aux habitants de Sodome est extrêmement choquante, et Wénin souligne qu’il « termine sa carrière de manière lamentable ». Mais n’oublions pas que Lot est le seul parmi les habitants de cette ville à être resté fidèle à l’enseignement d’Abraham concernant la bonté, l’hospitalité, et que c’est de lui que va descendre David, l’ancêtre du Messie.