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Commentaires

Posté par Roselyne

dim 11/02/2024 - 12:31

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Merci de vos questions ! Il y en a beaucoup, et de difficiles ; heureusement vous vous répondez souvent à vous-même !
Tout de même je suis un peu surprise de certaines, il me semble que le parcours que nous avons fait déjà, en lisant l’histoire d’Abraham dans la Genèse, devrait avoir supprimé beaucoup des premières questions, et vous permettre de prendre davantage une perspective historique. Bien des feuilles de route et des synthèses abordent vos interrogations.
Je vais essayer non de répondre à tout, j’en suis incapable (apparition du monothéisme ? 6ème siècle, Isaïe 43-45 ?), mais je voudrais remettre les choses en perspective.


Mythe et révélation, un débat au cœur de l’histoire.
Lorsque vous parlez de « concilier les études historiques… avec la Révélation », qu’entendez-vous par Révélation ? Je pense que c’est le fait que Dieu parle, se « dévoile », se révèle aux êtres humains de diverses façons, et d’abord, dans le cas qui nous intéresse, dans l’Ecriture.
Mais cela n’a jamais voulu dire que l’Ecriture soit une espèce de littérature sacrée, dictée, voire écrite de la main de Dieu, même si on trouve ces « anthropomorphismes » un peu archaïques dans la remise par Dieu à Moïse des tables de la Loi.
La tradition juive, plus encore la tradition chrétienne sait et affirme que l’Ecriture est d’abord écrits d’hommes, « inspirés » par Dieu, ce qui n’est pas la même chose.
Je vous recommande de lire le petit livre magnifique de Paul Beauchamp, Parler d’Ecritures saintes, Seuil 1987, admirable commentaire de la constitution Dei Verbum  de Vatican II, qui développe l’analogie entre l’Incarnation et l’Ecriture : « Notre chair, Dieu l’a prise faible et l’a portée faible. La démarche est parallèle pour l’Ecriture : Dieu a pris notre parole comme faible. La parole inspirée reste parole faible et fragile » (p. 23).
Les paroles de l’Ecriture sont paroles humaines avec tout ce que cela implique : un ancrage dans une culture et une histoire, le choix de genres littéraires vairés, les comparaisons, les anthropomorphismes, l’utilisation de la rhétorique, les figures… etc.
Les auteurs bibliques utilisent les genres littéraires qui sont à leur disposition : le mythe, la légende, les contes populaires, les annales royales, les oracles, la poésie… Et ils relisent leur histoire avec le regard et le point de vue des moments successifs où les textes sont reçus (venus souvent de la littérature orale), écrits, remaniés, réécrits etc.
Pourquoi refusez-vous que la Révélation passe par des mythes, des légendes, des dires humains, si son sommet est bien la figure humaine de Jésus le Christ ?
Pourquoi refusez-vous que la Révélation passe par la confrontation des mythes, des légendes, avec la critique littéraire, historique, scientifique ?

Une part de ces écrits a servi au peuple Juif à comprendre la rencontre que ses ancêtres avaient faite au cours de leur histoire et dans leurs histoires : celle d’un dieu qui les précédait, qui leur proposait promesse et alliance, qui les avait accompagnés. Un dieu dont ils cherchent de génération en génération à comprendre et à dire mieux qui il est.
Dès lors, on perçoit bien à travers la diversité des textes bibliques que ce dieu a d’abord été un dieu tribal (peut-être plusieurs tribus ayant des dieux différents), que ces tribus se rencontrant ont progressivement fusionné leurs représentations de Dieu, le dieu du Sud, du tonnerre et de l’orage, dieu guerrier, YHWH, et le grand dieu du ciel, le dieu créateur, dans les cultures du Nord, El. Elles ont tôt choisi un « énothéisme », un seul Dieu, supérieur à tous les autres. Probablement autour du 6ème siècle, l’affirmation que s’il est le dieu créateur du monde et sauveur de son peuple, il est l’Unique, naissance du monothéisme.
Je vous renvoie à bien plus savant que moi sur lequel je m’appuie, Thomas Römer, lisez son livre La Bible, quelle histoire ? », en dialogue avec l’archéologue Estelle de Villeneuve, Labor et Fides 2014 (vraiment agréable à lire).

Je reviens sur cette conviction d’une élection et sur la promesse de la terre à Abraham. Oui, la Bible est largement écrite pour porter jusqu’au lecteur l’élection par Dieu d’un peuple, la promesse d’une descendance, le don d’une terre.
Mais il ne s’agit pas d’argumenter sur le bien-fondé ou non de cette promesse, plutôt de voir à quel point elle a été travaillée, mise en question, remaniée, au fur et à mesure de l’histoire d’Israël. L’élection est d’abord une charge et une responsabilité : « en toi seront bénies toutes les familles de la terre »  (Gn 12, 1-4).
Oui, Dieu promet à Abraham une terre déjà habitée (en fait certains des peuples énoncés n’ont probablement jamais existé), et il s’installe en terre de Canaan… En réalité lorsque les auteurs écrivent, c’est un fait historique : les tribus d’Israël se sont installées en Canaan à un moment où les cités Cananéennes étaient en pleine décadence ; reprochez-vous aux Romains d’avoir fusionné avec les Gaulois pour donner une civilisation gallo-romaine brillante, dont nous avons hérité ?
Je vous fais remarquer au passage qu’Abraham ne s’installera en Canaan que comme « un étranger et un immigré » (Genèse 23, 4), et tous les récits que nous lisons montrent à quel point la question des relations avec les autres peuples reste sensible et discutée (voir la promesse à Agar !).
Au retour d’exil, pour se réinstaller sur les terres qu’ils avaient occupées 70 ans auparavant, les auteurs bibliques doivent faire feu de tout bois, et rappeler la promesse à Abraham…
Vous savez bien qu’en fait Israël a été occupé à peu près continûment depuis 588 av. JC jusqu’au 20ème s. et que  les causes d’un retour sur la terre sont largement dues aux atroces persécutions que les chrétiens d’abord, d’autres ensuite ont fait subir au peuple juif…

J’avoue que je ne comprends pas vos questions sur un Dieu qui interviendrait dans les histoires humaines. Les Juifs vous répondent : mais dans et par sa création, Dieu a confié la terre aux humains et s’est rétracté, retiré pour leur laisser pleine liberté…
Il n’empêche qu’à travers les siècles, les hommes, à commencer par Abraham n’ont cessé de le rencontrer et de le découvrir, car il se tient à la porte, et je ne sais pas s’il frappe, mais il faut d’abord lui ouvrir la porte si vous voulez qu’il entre !
Les chrétiens vous répondent : mais Dieu s’est entièrement donné à nous dans Jésus le Christ, homme parmi les hommes, dont il atteste à ceux qui veulent bien entrer dans cette foi, qu’il est son mot ultime pour notre humanité, passage par la mort et la résurrection ! Personne ne nous force à le croire, mais ce que croient les chrétiens, c’est que Dieu s’est ainsi remis entre nos mains…
Pourquoi nous irriter de ce que d’autres croient ? Il y a certainement à entendre quelque chose dans la foi en un Dieu qui intervient pour nous, ne serait-ce que pour nous rappeler à quel point il nous a rendus libres responsables ?

Posté par Roselyne

dim 11/02/2024 - 12:57

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Je poursuis...

Incroyable destin de Melkisédèk 
Alors là, je suis bien d’accord avec vous ; ce Melkisédèk, cité dans deux versets de la Bible, en Genèse 14, 18 pour un mini-épisode de 3 versets (18-20) et en Psaume 110, 4, et dont la lettre aux Hébreux fait évidemment la figure la plus prégnante de Jésus Christ dans l’Ecriture, c’est sidérant !
Il faut dire que le caractère sibyllin du texte biblique s’y prête.
Je pense qu’avant la lettre aux Hébreux, il est clair qu’un groupe de prêtres juifs avait exhumé cette figure étrange et si peu connue pour en faire leur ancêtre, supérieur au roi qu’Abraham pouvait représenter. A travers Melkisédèk, ce sont eux qui bénissent les puissants de ce monde, et ceux-là doivent leur payer la dîme ! Peut-être aussi voulaient-ils affirmer leur priorité par rapport à d’autres prêtres qui se réclamaient de la tribu de Lévi ?
Puis la figure est évoquée dans le Psaume royal 110, où le nouveau roi, Messie, fils de Dieu ( ?) est également prêtre selon l’ordre de Melkisédek, une figure déjà idéalisée, et peut-être eschatologique.
La lettre aux Hébreux s’en empare : c’était trop beau, le pain, le vin, la bénédiction… Les pères de l’Eglise s’en donneront à cœur joie, dans une lecture typologique !

Mais faut-il vraiment revenir sur la lecture sacrificielle de la lettre aux Hébreux (qui d’ailleurs n’occupe pas toute la lettre, et qu’il faut lire dans ses nuances) ? Et sur l’idée, aujourd’hui je crois définitivement abandonnée, d’un Dieu qui veut et programme la mort de son fils ?
Je vous fais remarquer (nous allons le lire) qu’en Genèse 22,  Dieu empêche Abraham de tuer Isaac, et lui dit ensuite : « puisque tu n’as pas épargné ton fils unique »… Un épisode qu’il faut lire de près, et où il s’agit peut-être d’un Abraham qui doit purifier, transformer son idée de Dieu ? Dieu ne veut pas la mort du fils.

En tout cas, si la notion de « sacrifice » revient en force aujourd’hui, il me semble que nous sommes suffisamment adultes pour ne pas rester prisonnier des représentations inculquées dans notre enfance (j’avoue que je n’ai jamais cru que Dieu veuille la mort de quiconque !)…
Et nous devons lutter, bien sûr, contre une lecture doloriste du sacrifice, majorant le péché à expier...
Tout en restant attentifs au fait que s’il revient en force, c’est que quelque chose a été mal compris, notamment au niveau de la réalité du péché (car il est bien là) et de la miséricorde !
Mais aussi qu’il faut peut-être entendre qu’il y a à quelque chose à comprendre, de l’ordre d’un certain renoncement, et d’abord à renoncer à l’idée que nous avons déjà tout compris mieux que les autres…
La Révélation, c’est Dieu qui se donne en Jésus Christ, et nous sommes devant le mystère insondable de Dieu ! La théologie a de beaux jours devant elle !

 

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