Globalement, comment voyez- vous la situation de l’Église catholique dans le monde ?
Quand j’ai décidé de devenir prêtre, j’étais surtout passionné par Jésus-Christ qui me semblait être le seul homme capable d’ouvrir des pistes permettant de construire une vie de manière solide. Je ne l’étais pas par l’Église qui me semblait trop hiérarchique, trop coupée du monde, et dont la liturgie était bien classique. Ce qui nous intéressait, moi et quelques copains de séminaire : la création des prêtres-ouvriers, la lecture de « France pays de mission », ou celle de « Vraie et fausse réforme dans l’Église » du Père Congar que nous lisions en cachette.
Aujourd’hui, je veux dire par rapport à l’époque où j’ai été ordonné prêtre (1954), le monde a beaucoup changé : pour moi, et au niveau local et concret, le moment charnière, c’est 1962 avec l’arrivée de la télévision dans les familles, l’allongement de la scolarité à seize ans et le ramassage scolaire avec le mélange des garçons et des filles, la fin de la guerre d’Algérie, l’arrivée de la publicité et l’irruption de nouveaux langages. Or, face à ces bouleversements, je constate que l’Église veut avant tout redevenir institutionnelle et hésite à développer sa présence au monde. Et ce n’est pas la bonne solution. Pourquoi ce retrait ? Parce que l’Église n’a plus eu le personnel adapté. Beaucoup de mouvements ont disparu ou perdu de leur force : MRJC, Paroisse universitaire et Équipes enseignantes. Ceci a été remplacé par une pédagogie familiale et une formation à la pratique. Certes, l’action caritative est demeurée forte mais elle est le fait de personnes de plus de soixante ans. Toute une présence au monde s’est affaiblie et, de ce point de vue, la disparition de l’Action Catholique est significative et grave.
Revenons sur votre parcours personnel et ce qui a préparé votre engagement dans l’Église.
Deux personnes ont joué un rôle. D’abord la présence, dans mon village du sud de la Manche – Mesnil Ozenne – du frère du curé, missionnaire Père du St Esprit, qui avait fait de la résistance et était un éducateur. Il m’a marqué parce que c’était un homme très présent à la vie des gens, et c’est un peu pour cela qu’au sortir de la guerre, j’ai voulu faire des colonies de vacances pour rencontrer des jeunes. D’autre part une femme, l’institutrice de l’école publique du village, m’a beaucoup aidé. Chrétienne, liée au curé, elle m’a aidé : elle m’a suivi, puis envoyé, grâce à une bourse diocésaine, à l’Institut Notre Dame d’Avranches.
Là j’ai poursuivi mes études. Nous allions à la messe tous les matins (!) et nous emmenions à la messe nos livres d’histoire pour réviser nos leçons. Je me souviens aussi d’un chahut que les élèves ont décidé d’organiser le 6 juin 1945, pour garder le souvenir du 6 juin, en amenant dans la classe des boites remplies de hannetons. Punition : bras croisés, on nous demande d’écrire des lignes. Réponse : comment faire les deux choses en même temps ? Résultat : je suis renvoyé de l’Institut et je vais dans une autre école, l’École apostolique, qui était une sorte de petit séminaire. De là, j’ai été au séminaire pour faire deux ans de philo, du sport et réfléchir à mon avenir. En fait, je me cherchais, comme d’autres copains au même moment. Vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai été dans des écoles catholiques plutôt qu’au lycée. Tout simplement parce que mon père étant mort alors que j’étais petit enfant et les moyens de ma famille étant très faibles, le lycée était trop cher, et une bourse diocésaine était indispensable. Mais cela n’allait pas forcément dans le sens d’un engagement sacerdotal.
Ce qui a été décisif, c’est le choix que j’ai fait alors de faire mon service militaire à l’étranger, au Maroc en 1950-1951. C’est là que j’ai pris conscience de ma vie, en relation étroite avec des copains qui exerçaient des métiers différents, grâce aussi à la découverte du monde arabe. J’avais refusé d’entrer à l’école d’officiers. Alors j’ai été envoyé dans le Moyen-Atlas. Avec nos copains, nous discutions de notre vie future, nous lisions Camus et d’autres auteurs. Nous avons eu la chance de rencontrer un prêtre, l’abbé Violant, qui nous a fait découvrir le sens de l’accueil. L’armée m’a alors envoyé dans le Haut-Atlas, pour faire de l’escalade et avoir une formation militaire plus poussée. Là, nous avons été accueillis le soir par des Berbères, chez eux, pour prendre le thé et bavarder. Ils me parlaient d’Allah, d’Abraham et ils en savaient beaucoup plus que moi ! C’est à ce moment là – et cela a été déterminant –, que j’ai fait une lecture personnelle de l’Évangile de Jésus-Christ. Ce qui m’a frappé : les Béatitudes, le commandement d’aimer les hommes, le thème de la barque et le « Avancez et jetez vos filets en eau profonde ». Le Christ pour moi, c’est d’abord un comportement humain, une proximité avec les personnes, une parole d’homme capable de nourrir la vie. C’est à ce moment aussi que j’ai lu « Au cœur des masses » du Père Voillaume.
Tout ceci m’a révélé la nécessité de la présence dans l’humanité, en ayant foi, foi en soi et foi en les autres. C’est à la suite de cela que j’ai décidé de faire ma théologie au grand séminaire de Coutances, et donc d’être prêtre.
Quelle a été votre formation ?
Notre formation, au séminaire, était insuffisante. Les cours de bible et d’histoire de l’Église étaient faibles. Un peu mieux en théologie et en morale, mais cela ne coïncidait pas avec ce que je découvrais d’essentiel. D’où le besoin de continuer et de compléter cette formation. Comment ?
- en allant aux Congrès de l’Union des Œuvres, où nous rencontrions des fondateurs comme le Père Rétif ou l’abbé Michonneau ;
- en adhérant aux Fraternités sacerdotales du Père de Foucauld. Le visage de Charles de Foucauld m’incite à une rencontre plus vraie avec Jésus. « À cause de Jésus et de l’Évangile » devient un itinéraire à parcourir, une invitation à réaliser mon existence avec le message de Jésus, à se recentrer sur l’essentiel, à croire en la vie, à croire dans les autres en discernant les signes qui donnent envie d’approfondir l’humain, en s’exposant à Jésus, le « modèle unique », le Frère universel. Et quand on dit « Avancer en eau profonde », c’est nourrir le quotidien de sa Présence, c’est reconnaître l’amour, la vérité, la justice, la liberté comme des repères indispensables pour vivre la mission. Plus on avance au large, plus on découvre des hommes qui cherchent le visage de Jésus. Et c’est pour cela que dans ma formation ont énormément compté toutes les rencontres, tous les échanges, toutes les expériences de coresponsabilités que j’ai connues.
Quelles expériences ?
Celle de ma première paroisse à Cherbourg où j’ai développé une présence active auprès des jeunes de milieu populaire. J’ai créé un centre de vacances où, pendant celles-ci, il y avait 300 garçons et 300 filles. D’autre part, un chirurgien de la ville m’a demandé de créer une association de donneurs de sang bénévoles.
Puis, quand mon évêque Mgr Guyot me demande d’aller à la rencontre des jeunes dans l’enseignement public (collèges, écoles techniques, lycées) j’ai suivi, un an, une formation à l’Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique, à Paris où j’ai rencontré des hommes comme le Père Gelineau, le Père Chenu, ou le Père. Liégé ; puis, dans le diocèse, au sein du service « incroyance et foi » avec un prêtre remarquable de la Manche.
Mais surtout, il y a eu l’expérience de la rue que j’ai eue, pour ma mission dans l’enseignement public, à Cherbourg, dans la Manche, puis dans tout l’Ouest. J’ai été ainsi, durant 14 ans, prêtre sans église, dans la rue, avec tous ces visages, ces jeunes à apprivoiser, et avec comme seul souci celui de construire les rencontres, de permettre le face à face. J’habitais alors le Centre social, rue Tour Carrée à Cherbourg.
Cette expérience s’est poursuivie quand, en 1973, on m’a proposé de vivre, à Octeville, dans une commune qui s’agrandissait avec beaucoup d’HLM, où se trouvaient beaucoup d’ouvriers venus pour construire l’usine nucléaire de la Hague et parmi eux bien des Marocains et des Turcs. Pour faire vivre des communautés chrétiennes vivantes et obligatoirement ouvertes aux vents du dehors, alors que peu de monde venait à l’Église, j’ai choisi de faire des associations d’habitants qui disaient leurs besoins, et mettaient en commun leur vie et leurs difficultés, avec comme objectif : la concorde.
Et durant toutes ces années, quels ont été les témoins qui vous ont marqué ?
Des maîtres, j’en ai déjà cité. Des témoins ? Je dis d’abord des équipes de la JOC et de l’ACO pour leur réflexion sur le thème « vie et foi ». Les professeurs et instituteurs pour leur réflexion sur le rapport entre culture et foi. Ce que j’ai vécu avec les Équipes Enseignantes entre 1968 et 1973 a constitué aussi un moment très fort.
À partir de cette date, le Mouvement des Cadres Chrétiens, qui rassemblait des cadres et des techniciens travaillant à La Hague et à Flamanville, m’a demandé de les accompagner comme aumônier pour l’agglomération de Cherbourg et dans toute la Manche. Tout cela a été pour moi très formateur, car ces personnes étaient avides de mettre leur vie en conformité avec l’Évangile.
Finalement, pour vous, qu’est-ce qu’être prêtre ?
C’est d’abord être une personne humaine et avoir conscience de ses capacités et de ses limites. C’est être sensible à l’essentiel chez les gens, et pour cela avoir une vie d’homme vraie, solide et marquée par l’Évangile. Ceci suppose qu’on s’efforce toujours de lire, d’écouter ce qu’on nous dit, de ne pas forcer les gens.
La dimension de la prière est fondamentale. Une prière qui existe tout au long de la journée, en lien avec une présence qui existe en toute personne, car tout homme est aimé de Dieu, et qui permet de détecter les signes qui construisent la vie.
Je réserve un temps de prière chaque jour (une demi-heure le matin), toujours précédée par la lecture du journal, qui est une façon pour moi de prendre en compte la vie du monde, et qui me permet de rendre grâce pour tout ce que je rencontre au cours des jours en fait de grâces et de difficultés.
Et puis j’accorde une importance primordiale à l’Eucharistie qui pour moi est la prière par excellence.
Je pense que le prêtre a une mission de rassemblement de tous les hommes et c’est pourquoi j’ai toujours donné une grande importance à la création d’associations et à l’action en leur sein : il faut toujours que les hommes se rencontrent avec d’autres, pour parler, pour réfléchir. Rassemblement aussi, bien sûr, des chrétiens dans les communautés, car on ne peut être chrétien tout seul, et ceci va au-delà des frontières entre confessions.
Être avec… c’est primordial.
Mon rôle de prêtre, c’est ainsi que je l’ai conçu, et je le vois aujourd’hui de la même façon.
Avez-vous connu des épreuves ou des difficultés ?
Bien sûr. L’une des plus fortes a été liée au départ, dans les années 70, de nombreux prêtres que j’ai accompagnés de mon mieux. Pourquoi sont-ils partis ? On ne doit répondre qu’avec délicatesse. Mais il est vrai que beaucoup de « vocations » ont sans doute été excessivement marquées par l’influence de la mère. Et aussi que beaucoup n’ont plus pu vivre leur vie sacerdotale dans le célibat. Pour mon compte, j’aurais sans doute eu du mal si je n’avais bénéficié du soutien des Fraternités du Père de Foucauld.
Autre difficulté peut-être liée à mon tempérament : un excès de dispersion. Et puis ce fait que, dans ma famille, il y ait peu de chrétiens. Pourquoi ? … Mais au total, j’ai été heureux d’être prêtre.
Mais je voudrais ajouter quelque chose qui concerne l’avenir immédiat. Aujourd’hui la difficulté n°1 est liée à la diminution du nombre de prêtres, car ceux qui restent sont surchargés de tâches d’administration et de gestion du religieux et n’ont plus le temps. Je prends un bref exemple : je vais voir, dans le Centre Granvillais de Rééducation Fonctionnelle pour Handicapés et Accidentés, un ami diacre et passant dans un réfectoire je salue des gens, et leur dis qui je suis. Aussitôt, on me dit : venez dire la messe chez nous. J’y vais la semaine suivante, et 9 personnes y participent. Et on pourrait donner bien d’autres exemples de possibilités à côté desquelles on passe. D’où, pour moi, la nécessité absolue et urgente de réfléchir à la mise en place de nouveaux types de ministères et de former des gens pour cela.
Mais, Père Caron, au cœur de votre vie de prêtre, il y a eu le concile Vatican II. Qu’en pensez- vous ?
Évidemment j’attendais fortement la tenue du concile. En 1959 on avait fait une « mission ». Bonne intention, mais en termes de présence et de langage de l’Église cela ne passait pas. Il y avait donc une nécessité impérative, et j’ai été soulagé d’entendre le message inaugural de Jean XXIII, et, ensuite, j’ai été marqué par de grands textes comme « Gaudium et Spes » et comme « Lumen Gentium ».
Tout n’a pas été simple cependant, ni facile à assimiler. Si, par exemple, le concile a suscité beaucoup de réflexions entre prêtres, chez les jeunes cela ne passait pas à cause d’un langage théologique normalement utilisé, mais qui pour eux était trop difficile à comprendre. Pourtant, le concile a été très fécond : il a élargi considérablement le regard de l’Église qui a été invitée à aimer plus fortement le monde tel qu’il est, à ne pas se replier sur elle-même. Il a donné à la bonne nouvelle évangélique une dimension planétaire, voire cosmique et a amené l’Église à affirmer le respect de l’homme, de toute personne, telle qu’elle est. D’autre part, la liturgie est devenue plus parlante, plus participative et a conduit les communautés à être coresponsables de sa mise en œuvre. C’est vrai aussi qu’au même moment le rôle du prêtre a changé, celui-ci étant de moins en moins un curé-chef d’entreprise, et de plus en plus l’animateur d’une équipe pastorale. Pour mon compte, c’est en 1962 que j’ai quitté la soutane pour un vêtement de clergyman sans col romain, et on n’a pas cessé de me reconnaître comme prêtre, car ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ou le prêtre, mais la relation qu’il a avec les autres.
Après le concile, et en dehors des divisions que sa mise en œuvre a suscitées chez les chrétiens, la grande difficulté est venue de ce que cet élargissement indispensable du regard a entrainé un excès de tâches pastorales qui ont souvent empêché de se concentrer sur l’essentiel. Pour l’éviter, il aurait fallu, davantage qu’on ne l’a fait, appeler les chrétiens et notamment les laïcs à exercer de vraies responsabilités et les former pour cela.
Qu’est-ce qui, à votre avis, doit changer dans l’Église ?
Un des problèmes vient de ce que, dans l’Église, les réflexions ou les opinions sont exprimées par le Pape, par les évêques, les chrétiens engagés ou les médias dans un langage qui est beaucoup trop éloigné de ce que vivent les gens. Il faudrait donner au peuple chrétien le moyen de s’exprimer davantage.
Ce qui est en effet le plus urgent, c’est de développer la coresponsabilité pastorale avec des femmes et des hommes engagés dans l’écoute à cause de l’Évangile et très liés aux non-croyants qui agissent positivement et ont beaucoup de questions et d’idées à partager avec des chrétiens. D’où l’importance d’avoir des conseils pastoraux. D’autre part et dans notre monde, il faudrait que les chrétiens soient présents dans des associations avec un souci de l’écoute des plus démunis et des plus éloignés. Il est très important aussi d’établir des relations fortes avec des fidèles d’autres religions, notamment avec les immigrés musulmans pour aller plus loin que l’accueil humanitaire, par des réunions amicales, des réflexions et des prières en commun.
Avez- vous un message ou des recommandations à faire ?
Il faudrait que les jeunes prêtres aient conscience de la mémoire apostolique des générations précédentes. Or l’intergénérationnel ne va pas être facile car, peu à peu, une coupure risque de s’établir entre les « vieux » chrétiens de plus de soixante ans et les plus jeunes à partir de trente ans, qui ont besoin d’être signifiants et d’affirmer ce qu’ils croient. Mais l’essentiel sera d’appeler des gens qui aient le sens de l’homme, qui soient engagés au service des hommes, et pas seulement des gens prêts à travailler dans une Église qui serait trop repliée sur elle-même