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Être prêtre, c’est un service d’Église

Que pensez-vous de manière générale de l’Église d’aujourd’hui, de la situation des chrétiens dans le monde ?

L’Église est en grande difficulté, elle est dans une situation de déclin. Je partage l’analyse des sociologues E. Poulart et Danièle Hervieu-Léger. L’Église est en décalage par rapport à l’évolution de la société. Elle en ressort crispée. Elle est marquée par la sécularisation. Cette sécularisation peut cependant être considérée comme un bien, un fruit de l’Évangile, l’accès des personnes à la liberté et à l’autonomie.
Elle vit une forme d’ex-culturation du catholicisme. Ses valeurs, son vocabulaire, son culte, ses références sont en train de sortir du champ social et ne seraient plus des références pour la société. Cela se voit particulièrement sur les concepts suivants : l’autorité, la place des femmes, le discours sur la morale et la sexualité.
On observe également la fin de la civilisation paroissiale du dernier millénaire. Celle-ci était caractérisée par :
un encadrement et un ancrage fort par et dans la paroisse ;
une façon d’être en société. À cette époque, il fallait être « d’Église » au risque d’être catalogué comme dissident de la société civile et politique.
On observe une accélération du processus de sécularisation et d’ex-culturation après 1968 mais cela était déjà visible en 1957. La vie se passe maintenant sans célébration dominicale et sans la présence du prêtre. La crise des vocations est à placer dans ce contexte de perte des repères sociaux du clergé.
Cette crise est une opportunité même si des mouvements identitaires se lèvent. Ceux-ci cherchent une identification, une façon de se rassurer. La crispation identitaire cherche l’identité dans le repli.
Entre « progressistes » et « traditionnalistes », un équilibre est à rechercher, comme entre enracinement et ouverture.
La crise en Belgique est pire qu’en France. Cela est dû à la « pilarisation » historique de la société belge. La situation en Belgique est un rejet du modèle ancien où l’Église possédait un pouvoir dominant sur l’état des mœurs.

Ce qui a préparé votre engagement dans l’Église ?
C’est difficile à dire : une retraite de classe en rhétorique (18 ans), une idée qui travaillait depuis la 2e année du secondaire (13 ans), les années passées au sein du scoutisme.
Il y a eu une hésitation entre la vie religieuse et la vie de prêtre diocésain.
La décision de répondre à ma vocation a été prise calmement. Même si j’ai traversé des moments d’hésitation.
Une tradition familiale passant d’oncle à neveu a également influencé cette décision. Deux figures familiales de prêtres sont bien présentes : un frère du grand-père, fondateur du monastère de Chevetogne, et un frère du père, directeur de l’œuvre d’Orient – filiale de cette œuvre à Paris.
La famille était très ancrée dans la vie de paroisse. Elle appartenait au milieu catholique sans que mes parents fussent des piliers d’église. Ainsi je ne crois pas que je doive ma vocation au désir de ma mère ou de mes parents. Je suis resté très libre dans ma décision.
Le collège n’était pas qu’une communauté d’apprentissage mais était aussi une communauté de vie. La plupart de nos professeurs étaient des prêtres. On s’y identifiait. Je nourrissais une grande admiration pour un de mes professeurs. Il était prêtre et aumônier des scouts quand j’étais en 2e année du secondaire. Il s’agit de l’abbé Joseph Fraipont – fondateur d’une œuvre d’aide pour personnes handicapées au Rwanda. Il a été aussi un soutien lors de ma 2e année qui s’est révélée difficile.
J’ai eu la chance d’être encadré par des maîtres qui m’ont aidé dans ma maturation. Parmi ceux-là, mon directeur spirituel du séminaire interdiocésain Léon XIII à Louvain a joué un rôle important. Nous avons eu de bons accompagnateurs spirituels.
Je suis rentré au séminaire avec l’idée de rendre un service à la jeunesse. J’aurais pu opter pour un métier dans ce domaine. J’y suis resté pour d’autres raisons : j’ai découvert de bons auteurs, 2 prêtres, H. de Lubac et Y. Congar. Ils m’ont donné une sorte de supplément de sympathie envers la foi chrétienne, une autre dimension.
L’enseignement lors de ma licence à la Grégorienne était plutôt du style à décourager.
L’encadrement structuré du séminaire avec, notamment, la messe quotidienne, me convenait et m’encourageait. Cela a compensé mon souvenir médiocre de mes cours de religion à l’école et l’absence de contact avec la Bible.
Le milieu catholique qui m’a le plus motivé, c’est la troupe scoute.
La co-émulation entre nous, au séminaire, était un facteur très positif faisant, de ces années, des années heureuses. J’en ai revu certains. Pour d’autres, je suis sans nouvelles. Quelques-uns ont abandonné. J’ai gardé quelques amis.
À Louvain, le séminaire était très ouvert. Les cours en candi philo et lettre, groupes C et A, se déroulaient avec les autres étudiants de l’université. C’était voulu et pensé comme cela. Cela nous donnait de l’ouverture sur le monde de la culture. On nous demandait par ailleurs de communiquer nos engagements en dehors du séminaire. À Rome aussi il y avait cette ouverture sur le monde. Ces 2 lieux d’ouverture ont été une chance. Le grand danger du séminaire, c’est l’enfermement... À Liège, par contre, c’était plus confiné. Il y avait moins de contacts avec le reste du monde. Si j’étais resté à Liège, je ne suis pas certain que j’aurais supporté un monde aussi confiné qui sentait un peu le renfermé.
J’avais déjà des engagements chez les scouts ainsi qu’une activité de théâtre.
Jusqu’en 1963, nous portions la soutane. Dès l’entrée au séminaire, nous devions porter la soutane partout où nous étions. Ce n’était pas un problème. C’était un identifiant qui, cependant, nous isolait. Nous étions mis un peu à part. Ensuite, on est passé au clergyman. On était aussi content de passer au clergyman. Cela nous isolait moins.
Dès 1964-66, nous avons pu porter un costume civil. Le costume nous permet d’être dans des conversations communes, d’être présent dans le monde. Le clergyman, qui revient à l’honneur aujourd’hui, est une affirmation identitaire, un retour en arrière. Certains le portent en disant qu’ils veulent être reconnus. Cependant, il est bon aussi d’être dans la conversation commune, et non dans la conversation réservée au clergé où nous sommes vus comme des professionnels de la foi, dans une catégorie à part. Tous les chrétiens doivent être des témoins de la foi. Dans la conversation commune, il est possible d’introduire des choses de la foi.
Depuis les années « Jean-Paul II », on demande aux évêques de porter le col romain voire même, maintenant, la soutane pour les cérémonies. Pour voir Jean-Paul II en audience, les prêtres ne pouvaient pas se présenter autrement qu’en col romain. Il y a eu un resserrement de la discipline durant son pontificat. Je ne me soumets pas volontiers à ce genre de prescrits.

Engagement dans l’Église
Mon premier engagement a été la poursuite d’études. J’aime étudier et rendre compte de l’intelligence de la foi chrétienne. J’ai commencé mon enseignement par l’Ancien Testament après avoir plutôt été préparé par l’Institut Biblique de Rome à l’étude du Nouveau Testament
Jeune prêtre à Rome, j’ai travaillé au service de paroisses périphériques. J’ai été aumônier des scouts et des louveteaux.
Mon premier ministère, je l’ai fait comme enseignant en théologie à des futurs prêtres et des professeurs de religion. J’étais professeur et je donnais un cours sur l’Ancien Testament. J’avais aussi une petite charge en paroisse.
J’ai ensuite été président du séminaire en charge de la gestion des différents services.
En 1986, je suis devenu Vicaire épiscopal à Liège en charge du vicariat de l’enseignement avant d’être appelé en 90 par la Conférences des évêques à la direction de l’Enseignement catholique à Bruxelles. Il s’agit dans ce dernier cas d’une fonction plus administrative et politique. J’ai ainsi pu côtoyer beaucoup de laïcs. J’ai été, à un moment donné, seul prêtre parmi 120 laïcs.
Dans cette charge, je devais supporter les récriminations et les mécontentements à l’encontre de l’Église. J’étais souvent d’accord avec ces critiques. Ma position n’était pas facile car je devais être également solidaire avec la hiérarchie, jusqu’à un certain point. Il fallait entrer en dialogue, essayer de faire comprendre et se faire comprendre.

Pour vous qu’est-ce qu’être prêtre ?
Être prêtre, c’est un service d’Église. C’est, un peu, être membre du conseil des anciens (« presbuteros »), dans une structure patriarcale, j’en conviens. Ce qui est une reproduction de la synagogue juive.
Être en charge de la vie de la communauté. Ce n’est pas revendiquer, pour soi, une identité refusée aux autres chrétiens. Ce n’est pas une identité excluant les autres. C’est la nouveauté du Nouveau Testament qui ne crée pas de caste sacerdotale. Le vocabulaire du Nouveau Testament n’introduit pas, ne reconnaît pas de caste sacerdotale. Ce n’est que tardivement, au IIIe ou au IVe siècle, que l’on a affirmé l’identité sacerdotale de l’évêque et du prêtre. J’ai toujours été frappé, en étudiant les origines du christianisme, de voir que les premiers ministères de l’Église ne sont pas définis comme sacerdotaux mais comme ministère de surveillance (« episkopos »), de conseil (« presbuteros »), de service (« diakonos »). Le vocabulaire sacerdotal du Nouveau Testament s’applique à la fois au sacerdoce commun des fidèles et au Christ lui-même. C’est lui qui a remplacé tous les prêtres de l’ancienne alliance dans sa fonction de médiation (Lettre aux Hébreux). À partir du moment où le peuple est dit sacerdotal, celui qui la préside, l’évêque, doit nécessairement être sacerdotal.
Pour Vatican II, entre le sacerdoce commun et le sacerdoce des prêtres, il existe une différence de degré et de nature liée à l’ordination. Je ne suis pas certain qu’il faille parler de différence de degré et de nature entre les 2 types de sacerdoce. L’ordination est une invocation de l’Esprit. C’est à dire que pour prendre en charge la communauté, il est bon de le faire dans la docilité à ce qu’inspire l’Esprit et dans la fidélité à l’Évangile. Je préfère, de beaucoup, définir ce ministère comme un service d’Église. La contrepartie de cette accentuation, le fait de souligner cette différence, a estompé le sacerdoce commun des fidèles, estompé un sens de l’Église comme communauté de fidèles, et non une structure hiérarchique, et ensuite estompé le caractère de service du ministère de l’évêque et du prêtre. En imposant aux prêtres, avec le millénaire, le célibat, on a rapproché le ministère de la vie religieuse, caractérisée par la pratique radicale des 3 conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d’obéissance. Ces 3 conseils ont structuré, dès l’origine, l’apparition de la vie monastique devenue comme symbole d’excellence. C’est une forme d’excellence en accord avec le vécu et les enseignements de St Paul et de Jésus qui accomplissaient une mission reçue d’un autre. Cette vie religieuse est pleine de sens, mais doit être choisie comme telle. L’appliquer au ministère presbytéral, cela a pour effet de sacraliser le ministère et l’éloigner du sacerdoce commun. Ce faisant, on l’installe dans une forme de position de pouvoir. Or, tout le monde est un « Alter Christus » et pas seulement le prêtre. Le rôle du prêtre est de symboliser le Christ, comme celui qui rassemble son Église. Sacraliser le prêtre, c’est lui attribuer du pouvoir, en lieu et place de la notion de service. Ce pouvoir est d’autant plus grand qu’il est sacralisé. Cela a eu un lourd tribut.
Cette question, si on l’ouvrait, permettrait de revisiter ce service d’Église qu’est la prêtrise et d’ouvrir l’accès à ce service à des hommes mariés. Le prêtre revêt le rôle symbolique de celui qui reçoit une mission d’un autre.

Vatican II
On attendait qu’on fasse justice aux mouvements de renouveau apparus au début du XXe. Beaucoup de documents de Vatican II y font d’ailleurs justice.
Le renouveau liturgique avait pour but de faire participer les paroissiens à la célébration. On désirait qu’ils comprennent ce qu’ils vivaient et qu’ils soient présents dans cette expérience.
Le renouveau biblique (Constitution conciliaire « Dei Verbum ») est voulu par Vatican II. Il prône un retour aux textes. On commence à appliquer à ces textes les mêmes méthodes d’analyse que celles appliquées aux autres textes profanes anciens. On reconnaît que ce sont des productions humaines qui portent la parole de Dieu. Avant Vatican II, on craignait qu’en analysant scientifiquement les textes bibliques, en leur donnant une dimension humaine, on les affaiblisse, on abîme leur caractère sacré. Mais je suis convaincu que c’est le contraire. Plus nous les rejoignons dans leur épaisseur humaine, plus Dieu peut nous y rejoindre. C’est ma thèse. Ça a été d’une certaine façon accepté dans « Dei Verbum » qui a cautionné l’utilisation des méthodes critiques d’analyses à l’étude des Écritures.
Le renouveau biblique c’est : revenir à ce qui naît de la vie, de la mort et de la pentecôte du Christ, à savoir l’Esprit qui a animé cet événement, un retour à la source de la source. Avant, on s’était encombré de dévotions, au niveau liturgique, de confréries diverses comme par exemple le St Sacrement, le Sacré Cœur… qui entretenaient une sentimentalité un peu douceâtre. Il ne faut pas substituer le corpus doctrinal à l’événement fondateur. Il ne faut pas faire du corpus doctrinal le cadre d’interprétation de l’événement fondateur. Le cœur du christianisme n’est pas dans le catéchisme mais dans les Écritures.
Le renouveau patristique : avant, la foi s’enseignait comme cela avait été enseigné dans la scolastique. St Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) y occupait une place centrale. On agissait comme si la foi s’était arrêtée à St Thomas d’Aquin. Tout était resté très figé et comme exposé par mode de démonstration. Il fallait donner des lignes claires, presque cartésiennes aux croyants. On avait créé une coquille tellement épaisse que le fruit en était devenu inaccessible. Un retour aux fondements du christianisme des 4 premiers siècles a été amorcé. Un retour aux pères de l’Église. C’est ce que prônaient Y. Congar et H. de Lubac. On se remet à lire la Bible, à la manière des premiers siècles. Les écritures deviennent centrales autour des Pères de l’Église comme Origène, Clément d’Alexandrie, Grégoire de Nysse… Ils avaient conçu une théologie moins systématique mais plus spirituelle et plus savoureuse.
Le renouveau œcuménique a permis de sortir de la polémique entre les différentes confessions. Ce mouvement était déjà apparu dans l’Église protestante et orthodoxe (plus patristique). Il a ensuite été rejoint par l’Église catholique (plus juridique). L’Église catholique voyait ce mouvement comme une menace jusqu’à ce qu’on commence à se dire qu’il y avait à apprendre dans le protestantisme et chez les orthodoxes. Les catholiques ont commencé à reconnaître qu’ils avaient à apprendre des autres confessions chrétiennes. Un pas similaire a été fait vers le judaïsme. Les catholiques ont aussi reconnu qu’ils avaient à apprendre du judaïsme, notamment dans la lecture et la compréhension de l’Ancien Testament.
Le renouveau ecclésiologique repose sur 2 documents : « Lumen Gentium » (domaine de la vie intérieure de l’Église) et « Gaudium et Spes » (domaine de son activité missionnaire dans le monde). Il représente une ouverture au monde. Les 2 textes soulignent l’importance de rentrer dans un nouveau rapport au monde. Les évêques ne doivent plus se considérer comme des représentants du pape, des préfets d’Empire. Ils sont d’abord choisis et envoyés à leur communauté. Ensemble, les évêques et le pape forment un collège ayant la responsabilité de l’Église.
Les deux documents mettent en œuvre l’« Aggiornamento de l’Église » qui lui permet de donner à comprendre ce qu’elle est et devrait être. L’Église doit se comprendre autrement que comme elle s’est comprise parfois dans un passé de société chrétienne. Elle doit être vue comme une communauté de fidèles au lieu d’une communauté hiérarchique.
Si, aujourd’hui, nous sommes dans cette situation de crise, c’est aussi parce que les promesses de la collégialité et de l’ouverture au monde n’ont pas été tenues. La hiérarchie a repris le pouvoir. Comme dans toute société humaine, elle s’y est accrochée et ne lâche pas. Toute institution humaine cherche sa propre conservation.

Ce qui a changé, ce qui change dans la société
La mondialisation est en marche.
La société est de plus en plus performante.
Les développements technologiques et scientifiques sont énormes.
De nouveaux problèmes sont apparus en proportion du développement des sciences de la vie.
L’effondrement des idéologies est marqué.
L’humain s’est émancipé. Il décide par lui-même et ne laisse pas un autre décider pour lui.
La sécularisation est bien présente dans la société.
Le pluralisme religieux et non religieux est accepté.
L’Église n’est plus en surplomb.
Une société de richesse et d’abondance est apparue mais a eu comme conséquence un creusement des écarts entre les riches et les pauvres.
La liberté sexuelle est revendiquée. Elle est rendue possible via la contraception.

Face à ces changements, si, lors du synode sur la famille, on ne fait que répéter la morale habituelle de l’Église sur la famille, la contraception et le mariage, le synode sera un échec. Il ne faut pas croire que l’Église a des réponses à toutes les questions.
Aurons-nous le courage et le sens de la dignité humaine pour prendre ces questions en charge ? Ce n’est pas dans les dogmes mais avec l’Esprit de l’Évangile, l’humilité et guidé par l’Esprit qu’il faudra y réfléchir.
Il ne faudra pas se laisser entraîner à réduire l’humain à une fonction de producteurs et de consommateurs. Il faudra entretenir une mentalité qui permettra de résister à un discours de la pensée unique.

L’avenir de l’Église, c’est l’Évangile.