Être prêtre, c’est être habité par un poème.
L’Évangile est un grand poème. Être prêtre, c’est rendre ce poème vivant et actuel.
Que pensez-vous de manière générale de l’Église d’aujourd’hui et de la situation des chrétiens dans le monde ?
Le pontificat de Jean-Paul II a véritablement provoqué des ruptures et des régressions au sein de l’Église catholique. Il faut pouvoir poser un jugement critique sur son pontificat.
Le pape François, quant à lui, pose des jalons importants pour transformer l’Église. Il fait preuve de beaucoup d’audace et d’énergie pour changer son positionnement. Il introduit, dans l’Église, la culture de la transparence et de l’autocritique. Il montre également sa méfiance envers l’excès de cléricalisme.
Son projet de réforme de la gouvernance de l’Église et de la curie romaine est un énorme chantier aux enjeux importants et aux issues incertaines.
Le pape François se trouve dans une Église coupée en deux. Rendre publiques ces divergences est une réelle nouveauté que le Pape rend possible en autorisant le débat. Les différents courants peuvent ainsi s’exprimer. Auparavant, le fonctionnement de la collégialité des évêques était biaisé par une curie envahissante. L’omerta régnait. Plusieurs évêques m’ont, par exemple, confié que les conclusions des synodes étaient pré- écrites. Ils n’avaient plus qu’à signer. Cette situation était, pour eux, difficile à accepter et ils ne pouvaient en parler. Leurs témoignages sont bouleversants.
Le synode d’octobre 2014 a été, pour la première fois, transparent. Une ligne claire n’a pu cependant départager les deux courants, à savoir les partisans de l’ouverture et ceux favorables à un statu quo, voire un retour en arrière. Les prochaines nominations de cardinaux seront donc cruciales pour les projets de réformes voulues par le Pape.
Son livre L’Église que j’espère nous montre des facettes importantes de sa pensée et de sa ligne de conduite. Cet ouvrage est le compte rendu d’un grand entretien commenté par 10 personnalités. J’ai eu le bonheur de rédiger le chapitre de clôture du livre en parlant de ce qu’il dit de Dieu, de la foi et de la poésie. Le pape François a une audace spirituelle étonnante et belle. Il autorise le doute. Pour lui, il est difficilement concevable d’être croyant sans jamais douter. Cette conception de la foi est très innovante de la part d’un pape.
Quant au problème des vocations, je pense qu’il n’y a pas de crise. Il y a encore trop de prêtres, disait Mgr Rouet. Les laïcs peuvent gérer et assumer beaucoup de choses. Il faut les former. On peut donner toutes les responsabilités de diocèse aux laïcs.
Pour la question des femmes au sein de l’Église, je donne de belles pistes dans mes ouvrages. Il faut aussi lire l’ouvrage d’E. Dufourcq, L’autre moitié de l’Évangile. C’est inouï ce qu’on y apprend sur la place des femmes tout au long de la chrétienté, de Jésus à nos jours.
Je suis souvent au Québec. Là-bas, un évêque, très classique, vient parfois me rendre visite. Il me raconte ce qu’il constate et vit. Il a vécu, récemment, une énorme crise. Beaucoup de jeunes prêtres ont tout abandonné. Ils avaient reçu une formation dans la ligne préconisée par Jean-Paul II. Après 2 ans, ils ont tout lâché. Cela a bouleversé de nombreux évêques qui avaient beaucoup espéré de ces jeunes prêtres pour reconstruire une vie d’Église. La réaction de cet évêque a été de nommer une femme comme vicaire générale, lui confiant ainsi de larges leviers décisionnels comme, par exemple, la nomination des prêtres en paroisse. De nombreuses critiques ont été émises par des prêtres. Mais il est resté ferme. Après la période d’ajustement, le bon fonctionnement actuel lui a donné raison Pour la vicaire générale, le parcours ne fut pas aisé. Venant aussi du monde de la gestion, diriger des prêtres a été une fameuse secousse, une fameuse reconversion. Elle avait fait des études de théologie.
Je pense que les femmes doivent faire des études et de la recherche en théologie. Il ne suffit pas d’occuper des ministères. C’est la théologie et la liturgie qui doivent changer, qui doivent être revisitées par les femmes. Dans mon prieuré, nous réécrivons les textes pour qu’ils ne soient plus machistes. Les textes liturgiques sont beaucoup trop connotés à cet égard.
Nous devons aussi poser des gestes symboliques en faveur des femmes. Par exemple, j’ai fêté le Jeudi Saint avec une femme rabbin. Je lui avais demandé d’expliquer sa pensée profonde sur ce que Jésus avait célébré le soir du Jeudi Saint. Il n’y avait aucune ambiguïté sur le ton de la célébration. Nous allions célébrer le Jeudi Saint, mais avec un éclairage juif.
Lors d’une eucharistie pascale où j’avais invité Lytta Basset, celle-ci m’a dit son souhait et son bonheur de concélébrer, ce que j’ai accepté. Un prêtre catholique ne peut pas aller célébrer lors d’une Cène protestante, mais si un protestant veut s’associer à une messe catholique, c’est possible. Dans l’église, en voyant Lytta à mes côtés, les gens pleuraient de bonheur. Ils pensaient ne jamais voir cela avant de mourir…
Il y a 3 ans, nous avons organisé la célébration de la nuit de Pâques autour de l’œuvre de Jacques Brel. France, sa fille, a fait l’homélie sur les femmes qui arrivent au tombeau.
Tout au début, en 1974, j’organisais des célébrations eucharistiques prêchées par différentes personnes. Ces personnes lisaient l’Évangile et faisaient le commentaire. Ainsi se succédaient, d’une semaine à l’autre, le vicaire, un/une laïc(que) de la paroisse (le plus souvent une femme), un/une invité(e) du monde de l’actualité et moi-même.
Nous faisons encore cela régulièrement maintenant.
Le monde populaire est d’une intelligence formidable, parfois bien plus grande que les intellectuels.
Qu’est-ce qui a préparé votre engagement dans l’Église ?
Ma génération a eu la chance d’avoir une bonne formation au grand séminaire de Liège. Nous avons eu des cours très poussés sur l’Ancien Testament. Nos études étaient très critiques. Elles nous poussaient dans nos derniers retranchements, nous faisaient réfléchir. C’était tout sauf de l’endormissement. Je ne vois d’ailleurs pas comment il pourrait en être autrement pour bien former des prêtres. Ils doivent être très bien armés, être des experts de leur domaine. On a régressé en formant de plus en plus de prêtres « pieux » dans les années qui ont suivi. La période charnière se trouve autour du pontificat de Jean-Paul II, une période de rupture.
J’ai également étudié à l’Université de Liège où j’ai suivi des cours en langues et littératures orientales. Le séminaire de Liège nous poussait à suivre des cours à l’Université de Liège dans le cadre d’accords. Cela nous donnait une autre ouverture.
Mes parents étaient très âgés. Mon père avait 60 ans quand je suis né et ma mère 40 ans. Mes parents m’ont montré une image jeune et joyeuse du christianisme et non pas un catholicisme de souffrance. Je n’ai pas de vengeance à prendre sur la religion de mon enfance.
Mon père était tout le temps au jubé où je l’accompagnais. Quand j’ai dit à mes parents que je voulais être prêtre, ils ont été surpris. Ils m’avaient déjà inscrit pour faire des études de journalisme à Lille. En effet, j’écrivais déjà et j’étais publié.
Ma mère, un peu décontenancée, est allée voir un vieux cousin en soutane. Celui-ci lui a dit de me laisser faire, mais de me conseiller de faire également des études et d’avoir un métier qui me permettrait d’être toujours indépendant dans mon institution. Il était donc d’une incroyable modernité malgré sa soutane. Il n’aurait même pas imaginé s’habiller comme moi. Il était comme « né » en soutane.
J’ai fait mes études secondaires à Hannut. Nos professeurs nous ont donné des marges de liberté époustouflantes. Je suis devenu président de la JEC (Jeunesse étudiante catholique). J’ai organisé des rencontres entre les élèves de l’athénée et ceux du collège catholique. C’était une réelle nouveauté. De plus ces rencontres étaient mixtes.
Face à cette innovation qui bousculait les habitudes, le prêtre, doyen de Hannut, a fait une homélie contre mes initiatives. Les professeurs et les parents d’élèves se sont mobilisés pour me défendre. 50 ans après, j’ai été invité à faire mémoire de ce moment.
Cet événement a fait partie de ce ce qui m’a motivé dans mon engagement à la prêtrise. J’ai eu une telle joie d’avoir cette opportunité, ces portes ouvertes à 17 ans, qu’au moment du choix, je voulais un métier avec des modes pluriels d’expression. La prêtrise m’a séduit, elle permettait cette expression plurielle. C’était, pour moi, un beau métier valorisé, une belle piste pour un jeune. Je suis rentré joyeusement au séminaire.
En toile de fond, de ma jeunesse et de ma vocation, il y avait déjà la question de l’ultime passage, la mort. Une sœur de ma maman était carmélite. Je l’appréciais beaucoup. J’allais la voir souvent. Elle avait un crâne sur sa table de nuit qu’elle saluait tous les soirs. La mort ne m’était pas traumatisante. Il y avait comme une attirance. C’est devenu un élément déterminant de mon activité pastorale. J’y vois un tout grand enjeu de société qui interpelle toute la société pluraliste et toutes les philosophies.
C’est à l’occasion de la mort et de la célébration de funérailles que j’ai fait des rencontres tout à fait déterminantes. Étant professeur à Louvain, j’ai formé 2 ou 3 générations de journalistes. Certains sont déjà décédés. Ces générations n’ont peut-être plus aucune référence en relation avec le clergé mais les funérailles célébrées étaient très intenses et authentiques.
Je fais aussi, régulièrement, des conférences dans des loges maçonniques en Belgique et à l’étranger. J’apprécie beaucoup ces moments. Le débat spirituel y est très poussé, très profond.
Quel a été votre engagement dans l’Église ?
J’ai été ordonné en 1970.
De 1970 à 1974, j’ai été vicaire en paroisse tout en étant assistant à mi-temps à l’Université Catholique de
Louvain.
De 1974 à 1984, j’ai été curé de paroisse et aumônier d’hôpital tout en restant assistant, puis jeune professeur à l’Université Catholique de Louvain.
En 1984, quand on m’a nommé président du département de communication de Louvain, j’ai dû laisser tomber la paroisse. À ce moment on m’a demandé de reprendre le Prieuré de Malèves-Sainte-Marie. C’était mon ancrage pastoral. Nous venons d’en fêter les 30 ans.
En 1989, je suis devenu vice-recteur de l’Université Catholique de Louvain, puis pro-recteur jusqu’à mon éméritat en 2008.
Aujourd’hui, je suis encore fort occupé, avec des horaires plus chargés que lorsque j’étais vice-recteur. Mon agenda 2016 est quasi complet. Je suis très engagé dans la recherche et la pratique sur les sujets qui touchent à l’accompagnement de la mort. Aujourd’hui, je travaille en soins palliatifs et j’accompagne diverses équipes médicales notamment en Belgique, au Québec et en France. Je suis appelé aussi bien par le monde
laïc que par le monde chrétien. Je travaille par exemple à l’Université de Liège avec des professeurs philosophiquement laïcs. Confrontés à l’euthanasie, ils se posent des questions.
Pour vous qu’est-ce qu’être prêtre ?
Il faut voir mon ouvrage Ma part de Gravité. J’y parle de ce qu’est être prêtre pour moi.
Être prêtre, c’est être habité par un poème. L’Évangile est un grand poème. Être prêtre, c’est rendre ce poème vivant et actuel.
C’est pour cela que, maintenant, j’apprécie de travailler avec des artistes, romanciers, cinéastes, peintres, sculpteurs. Ils sont croyants ou non-croyants. Ce sont eux qui expriment le mieux ce poème.
Dans ma vie, être prêtre, c’est, avant tout, célébrer. La vie qui vient ou qui part, l’alliance ou la mésalliance doivent être célébrées. Avec de l’ici, il faut faire de l’au-delà. C’est cela célébrer. Une vie non célébrée est trop plate.
Je suis aussi appelé à créer des célébrations liturgiques autour de l’euthanasie. J’essaye ainsi de rendre ce moment humain et spirituel pour ceux qui le souhaitent. C’est à la demande de médecins et d’infirmières que j’ai commencé à y réfléchir.
Cette demande est de plus en plus forte que ce soit du côté chrétien ou non-chrétien. Parler de l’après-mort à un non-croyant est une question à laquelle il faut réfléchir longuement. Ce n’est pas aisé. Les chrétiens en ont tellement mal parlé que le fossé s’est creusé. À partir de mon expérience, je peux cependant dire que les positions ne sont pas si éloignées.
Deux citations, une de Zundel, l’autre de Comte-Sponville, viennent nourrir la réflexion à ce propos : « Si nous ne sommes pas vivants au moment de notre mort, nous ne le serons jamais. » (Zundel) Et : « Je suis un athée chrétien. Il y a, en moi, un au-delà, mais je ne l’appelle pas Dieu. » (Comte-Sponville)
Vatican II
Ordonné en juin 1970, j’ai pu vivre Vatican II pendant toute ma formation. Ce qui a fait de moi un témoin privilégié de cet événement. Cela a également joué dans ma vocation.
Ce fut un véritable choc public mondial.
Quelques mois avant la fin du concile, le directeur de La Wallonie (un journal local liégeois de gauche et anticlérical) a écrit à Mgr Van Zuylen, alors évêque de Liège. Il voulait proposer à un séminariste d’être collaborateur du journal. Mgr Van Zuylen m’a proposé cette mission et m’a donné « carte blanche ». C’était très nouveau dans le milieu ecclésial de l’époque. J’ai été chargé de rédiger une chronique religieuse œcuménique avec un protestant.
La direction du journal a fait cela car elle a réalisé que ce que vivait l’Église catholique, avec Vatican II, était inouï.
J’y suis resté 19 ans sans avoir été censuré une seule fois. J’ai eu l’occasion de voyager pour couvrir une actualité parfois controversée, comme par exemple la théologie de la libération en Amérique Latine.
Vatican II a eu un impact sociétal très fort en débloquant énormément de choses. François a un peu le même impact maintenant.
Dès le milieu des années 80, l’Esprit de Vatican II a été mis sous le boisseau. Les raisons sont multiples. En voici quelques unes, selon moi :
- Une majorité conservatrice, notamment à Rome, s’est tue jusqu’au moment où elle a pu réagir ;
- Ensuite, le style nouveau de Jean-Paul II a donné le change. On n’a pas vu son côté conservateur ;
- On s’est aussi retrouvé dans un journalisme d’émotion qui a manqué d’esprit critique. Le pape « Paris
Match » était jugé idéal. Ils n’ont pas vu ce qui se préparait ;
- Enfin, lors d’une réunion rassemblant les prêtres ordonnés depuis 25 ans, convoquée par Mgr Houssiau, évêque de Liège, j’ai été amené à faire le constat suivant : tous les prêtres de ma génération étaient habillés comme tout le monde. À l’aise, ils étaient bien intégrés à la vie du monde. Plus on se rapprochait des prêtres ordonnés en 1995, plus on avait des prêtres en col romain ayant peur de leur ombre. Comme le disait l’évêque, nous avons dû les faire passer d’une idée d’Église proche de la « secte » où la recherche d’un refuge n’est pas absente, dans un passé tendu et douloureux, à l’Église du Christ.
Heureusement, les jeunes des années 2000 commencent à s’ouvrir beaucoup plus.
Ce qui a changé, ce qui change dans la société ?
Nous sommes dans une société plus individualiste. Pour le pire, elle est traversée par la compétition. Pour le meilleur, une exigence spirituelle réelle la parcourt.
Votre vision de l’avenir ?
Aider François à remettre dans l’Église les charismes de son prénom : le dépouillement évangélique, la vision poétique du christianisme, l’accueil de la différence, la tolérance.
Mon message entre triple guillemet :
- Que le christianisme redevienne une amitié, autour de la table, dans le partage du pain, mais aussi le lavement des pieds, comme saint Jean le mentionne ;
- L’Église est mensongère quand elle sort des béatitudes. Le christianisme est un engagement à vivre les béatitudes ;
- L’Église ne sera plus tellement faite de grands projets mais d’une multitude de petits projets. Je constate plein d’initiatives, de petits projets qui font revivre l’Église.
Par exemple, des sœurs contemplatives de Bruxelles sont venues me trouver et m’ont présenté leur volonté de s’impliquer dans la vie sans renoncer à la vie contemplative. Avec le produit de la vente de leur couvent, elles ont acheté un bâtiment pour aider les migrants. Elles travaillent avec des laïcs. Elles mettent aussi en place une mixité de l’habitat en proposant des « kots » (logements) à des étudiants.