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Entretien avec un prêtre de 94 ans, une vie au service du monde rural

-- décédé le 19 août 2017 --

Bonjour Père, vous avez demandé à ce que notre entretien reste anonyme et votre souhait sera respecté. Je vous remercie de bien vouloir m’accorder ce temps avec vous afin de nous pencher ensemble sur ce qu’a été votre vie d’engagement dans l’Église.

Je voudrais tout d’abord vous demander comment vous voyez l’Église d’aujourd’hui.
Les jeunes prêtres sont « réglos ». Dit comme ça, c’est un peu sec. Je veux dire qu’ils accordent beaucoup d’importance à tout ce qui est liturgie et formation spirituelle. (Silence)
Cette question, ça me renvoie un petit peu au Christ. Le Christ a commencé à vivre humainement au milieu d’une population, et puis un beau jour il a pris la route. Je me dis que le divin passe à travers l’humain.
C’est parce qu’on essaye (il faut toujours dire « essayer ») d’être humain que, pour moi, on devient vraiment disciple du Christ. Le gamin Jésus jouait aux billes avec ses copains et maniait le rabot, il était au service des gens de son temps avant d’être celui qui apportait la Bonne Nouvelle. Il n’était pas réfugié dans sa prière. En conséquence, il lui a été difficile d’apporter la bonne nouvelle aux gens de son village. « Mais c’est le fils de Joseph, il est comme nous, pourquoi sait-il tant de choses ? »
Il faut à la fois une richesse de partage mais qui suppose la proximité…

Je voudrais également vous demander ce qui a préparé votre engagement dans l’Église.
Ce qui explique, pour une part ma vocation, c’est le climat familial et la profondeur de foi de mes parents, extraordinaire, avec un aspect important : leur respect et leur amitié vis à vis des prêtres. Véritable amitié avec les prêtres. Et aussi leur présence active dans la vie de l’Église. Ils étaient très engagés. À X., il y avait une grosse maison de religieux, les Picpuciens, toujours prêts à nous faire une petite visite. Un prêtre n’était pas un étranger. Tous ceux que j’ai connus étaient très présents à la maison. Ce qui m’a aussi aidé (j’étais déjà bien en route vers le sacerdoce), ça a été l’existence de la JAC. Je vivais à la campagne, mes parents étant exploitants agricoles, nous appartenions au monde rural.
Ma première idée, c’était l’Afrique. Mais la rencontre de la JAC m’a amené à me poser la question : « Est-ce-que ça ne serait pas bon que des ruraux soient prêtres en campagne, pour être plus proches, peut- être, de la population ? » Je fais allusion à certains prêtres dont je me souviens, étant jeune, chez une de mes tantes, puis au scoutisme, chez les louveteaux. Tout ça, c’est une somme de petites choses qui se sont additionnées.

Un terreau familial et des rencontres ?
Oui. Dès que je suis rentré au séminaire, j’avais 17 ans, ça devait être en 1937, je m’étais fixé comme orientation pour le sacerdoce, trois mots. Il y avait : la terre, le monde rural qui expliquait une partie de ma vocation, tout ce qui était familial déjà, c’est drôle, en y pensant, c’était déjà une piste de présence et de service ; et puis le troisième élément, évidemment dominant, c’était le mot Christ.

Ça vous définit bien ces trois mots.
Oui, d’ailleurs lorsqu’on a fêté mes 50 ans de sacerdoce, la famille avait retrouvé ma vieille devise et dans l’église de M. ils avaient préparé trois banderoles : « Christ – Terre – Famille »
Ils ne m’avaient pas prévenu et quand je suis arrivé, j’ai été un petit peu surpris. C’étaient les trois mots qui signifiaient mon projet sacerdotal.

Quel a été votre engagement dans l’Église ?
J’ai commencé mon service actif dans l’Église quand j’avais à peine 24 ans avec un prêtre âgé ; nous avions bien des différences. Il était âgé, moi j’étais tout feu tout flamme.
Un matin, je devais aller à S. en camion, quelqu’un d’autre avait pris ma place, donc je rentre au presbytère. Le vieux curé s’étonne de me voir là, je lui explique ce qui s’était passé. « Vous auriez dû aller à l’église », me répond-il. Je lui demande pourquoi. « Parce que c’était un mariage de première classe, vous auriez dû être là-bas. » Il n’a pas été content. Il en a parlé à notre évêque qui m’a gentiment reproché de faire des misères à mon vieux curé. Je lui ai répondu que je n’avais pas décidé d’être ordonné prêtre pour être un pot de fleurs !
C’est vrai que ça n’a pas toujours été facile avec mes curés. En fait, je n’en n’ai eu que deux. D’abord à R., un an, puis l’armée, puis deuxième curé à B., trois ans, alors là nous avons été vite en opposition. Très vite j’ai pris mon indépendance par rapport à mes curés, puis je suis devenu curé à mon tour, mais sans vicaire dans les paroisses de F. et L.
Me voici donc à 29 ans, curé, avec une église que l’on m’a demandé de ne pas utiliser sans m’en donner la raison ! En fait, elle avait été mal entretenue par les municipalités successives et était donc dangereuse, fermée, inutilisable. Soutenu par la population, je me suis mis au travail et un an après, elle était en service. Ensuite, j’ai demandé l’autorisation de célébrer la messe en regardant l’assemblée.
Et mon vieil évêque, sidéré par les travaux de l’église, m’en a donné l’autorisation en disant : « Arrangez-vous pour qu’on puisse célébrer d’un côté ou de l’autre. » C’était une réponse de Jésuite ça ! C’était tout de même quinze ans avant le Concile. Je ne suis resté que trois ans dans cette paroisse.
Lors de l’arrivée du nouvel évêque, avec une équipe de jeunes prêtres, nous avions rédigé une lettre pour lui dire ce que nous attendions de lui et nos souhaits concernant la vie du diocèse. Comme j’étais le seul curé, les copains m’avaient dit : « C’est toi qui va signer. » Je n’ai pas hésité un seul instant.

Et alors ?
La réponse de l’évêque a été de me bombarder sous-directeur des œuvres du diocèse, malgré mes oppositions. J’avais 32 ans, j’étais un peu jeune quand même… Mais être un prêtre animateur à travers le diocèse, ça c’était un boulot passionnant, au sein d’une équipe bien fraternelle autour d’un prêtre âgé qui était un saint homme : il s’appelait le Père G. ; on disait qu’il mettait le feu partout !
Les membres de notre équipe sont tous partis maintenant… Il n’y a plus que moi. J’ai été vraiment gâté, la confiance de l’évêque et une bonne équipe…

Pour vous qu’est-ce c’est qu’un prêtre ?
C’est un frère. Je n’aime pas beaucoup qu’on me donne le nom de « Père » ; je suis plus à l’aise quand on me dit : « Pour nous, tu es un frère. » Être prêtre, cela me renvoie au Christ. Il a commencé à vivre humainement au sein d’une population, puis il a pris la route. C’est le divin qui passe à travers l’humain. Le Christ n’était pas enfermé dans sa prière quand il faisait son métier de charpentier ou jouait aux billes avec les autres enfants de son village.

Qu’a représenté Vatican II pour vous ?
Tout n’est pas né avec le Concile, il y avait un courant liturgique qui l’a précédé et certainement entrainé. Pour moi, Vatican II a été préparé par toute une série de prêtres hardis dans leur réflexion, découvrant un monde en train de se déchristianiser, surtout le monde ouvrier, à travers une mouvance passionnante.
Il y a toute une collection de noms de prêtres qui m’ont marqué à travers des livres et des réalisations : « France Pays de Mission » par l’Abbé Gaudin ; pour le monde rural : « Problèmes missionnaires de la France rurale » par le Père Boulard, passionnant ! La présence du cardinal Suard, extraordinaire, le démarrage de la Mission de France par le Père Augros à Lisieux : ça bouillait de partout, ça a été une joie pour moi tout ça…
Et à ce moment-là, le nonce à Paris était un homme silencieux qui deviendrait ensuite Jean XXIII, monseigneur Roncalli… À cette époque, le Père Epagneul crée des Frères des Campagnes.
Quelle richesse à ce moment-là finalement. Mais combien de grands théologiens qui se sont fait « crosser » à ce moment-là ? Le Père Congar et bien d’autres ! À cette époque, il valait mieux pas être un théologien d’avant-garde ; cela signifiait beaucoup de souffrance. C’est la période des grands théologiens mis sur la touche.
Et Jean XXIII va les inviter comme théologiens à l’ouverture du concile ! (rires)… Quelle audace chez ce petit bonhomme que l’on ne prenait pas vraiment au sérieux. Ah ! Il fallait le faire ! C’était déjà une grande ouverture pour dépasser les problèmes romains.
Grâce à Vatican II, on est passé d’une Église « romaine » à une Église « universelle ». Le pape était devenu propriétaire de la pensée de l’Église ; ce concile a ouvert une porte. Le nouveau pape ne venait pas de la Curie, cela faisait plaisir.
Dans la mise en place du concile il y a eu quelques excès, c’est sûr. Mais d’autre part, dans l’ensemble, a-t-il été suffisamment présenté et connu ?
Quand je suis arrivé à C., le curé du moment ignorait Vatican II ; à S. pareil ; à A., mon prédécesseur était carrément contre. Ce qui a permis le passage du message de Vatican II dans bien des régions, ça a été l’Action Catholique dont le renouveau était antérieur au concile.
On a retenu du concile des choses qui n’étaient pas les plus essentielles. Je pense au français au lieu du latin, à la messe célébrée face à l’assemblée. Alors que le concile invitait l’Église non pas à attirer une clientèle, mais à aller vers le monde.

À votre avis, qu’est ce qui a changé dans la société ?
La partie culturelle du « cultuel » a disparu. Dans le monde rural, lors d’obsèques, l’église était pleine (les cafés également), avant d’aller au cimetière. Cela, c’est fini. Aujourd’hui, il n’y a plus de cafés ; les gens sont à l’église, mais ils se taisent. Ça commence à changer, heureusement. Pâques reprend de l’importance ; et les Rameaux et la Toussaint rassemblent moins qu’avant.
Et puis il y a le manque de prêtres. Les laïcs prennent des responsabilités croissantes, c’est indéniable ; mais ils sont peu nombreux dans le monde rural. Néanmoins, on sent un désir de formation, une soif de connaître pour vivre et faire vivre… Les catéchistes sont vraiment des gens de qualité. Ils sont en première ligne.
Aux assemblées dominicales, on constate moins de participation, mais une vitalité et une présence active, les gens y vont par vrai désir.

En conclusion, Père, quelle vision avez-vous de l’avenir ?
Il faut être prêt à vivre dans un monde qui change, sans regret, dans la confiance. Un changement, c’est un appel à vivre autrement, sans résignation et sans angoisse.
J’ai été frappé récemment par l’avis de décès d’un prêtre de Paris : « Nous avons la tristesse d’annoncer le décès de X., 80 ans, après 65 ans de service. » Tristesse ? Mais le Seigneur l’attendait ! Tristesse ? Ce mot m’a choqué.
Au séminaire, j’avais lu un bouquin sur les Pygmées. On y parlait de quelqu’un qui allait mourir : « Est-ce que ça te fait peur ? » – « Ben non, parce que mourir ça veut dire à son Père : "J’arrive !" »