Aller au contenu principal

De la CGT au Mali en passant par le concile Vatican II

Ma jeunesse

Dans ma famille originaire d'une commune du sud Vendée, Le Gué-de-Velluire, j'ai baigné dans un climat religieux : mon père, agriculteur, était organiste, mes parents étaient priants, ma mère portait des fleurs à l'église, je me souviens d’offrandes à la paroisse (blé…), on portait des repas au prêtre, j'ai vraiment été éduqué dans un climat de foi. Les églises étaient pleines, les processions, les fleurs, les cercles où se retrouvaient les gens, les pèlerinages, les jeux de cartes, que de moments de bonheur et de fête dans mes souvenirs ! Je me trouvais bien dans cette Église-là. De plus, et cela m’a marqué, il y a eu beaucoup de prêtres dans ma famille, par exemple l’abbé Jean-Baptiste René Gaignet, fusillé pendant la Révolution, ou encore, un cousin missionnaire en Inde ; ou aussi, une cousine religieuse Franciscaine Missionnaire de Marie au Liban… : cette dimension missionnaire vécue en famille a eu une influence sur ma vocation !

À l'école, il y avait un instituteur remarquable ; je tiens ma vocation de mes parents, mais aussi de lui ; et comme mes meilleurs copains d’école partaient au petit séminaire, où je les sentais heureux, j'ai décidé de les suivre, curieux de voir ce qui se passait là-bas.
À Chavagnes, au petit séminaire, j'ai été très marqué par l'amitié avec les camarades ; j'ai eu une jeunesse formidable ; je me souviens des méditations « parlées », le matin à la chapelle, après la messe, avec l’un de nos professeurs, l’abbé Loïc de Boisdavid, dans lesquelles il reprenait ce qu'on vivait ; j'ai senti alors que la prière, c'était parler à Quelqu'un.
Au séminaire des Herbiers (à partir de la classe de 3e jusqu'à la terminale), il y avait une plus grande ouverture, pas de murs ; la décision finale de ma vocation vient de l’expérience des « Camps-Mission » : nous partions passer trois semaines, l’été, dans une commune de Charente ou autre ; on vivait une vie de jeunes, on chantait, on visitait les gens, on les contactait, ils venaient nous retrouver ; je me suis dit : « si c'est cela être prêtre, être proche des gens, alors, je fais ce choix-là ! »
Puis, au grand séminaire, à Luçon, je découvre l'Écriture sainte, la Parole de Dieu ; le professeur était très intéressant. J'aimais aussi la philo : apprendre à penser me réjouissait. Toutes les disciplines enseignées m'intéressaient, comme par exemple l'histoire de l'Église, ce qui m’a beaucoup servi ensuite.
À Luçon, pendant les années du Concile, nous avons senti passer le grand souffle de Vatican II. Dès qu'un document sortait, on l'achetait, un par un. Nous nous sommes vraiment régalés avec les beaux textes du Concile (Olivier Gaignet sort alors de sa bibliothèque des textes du Concile annotés de sa main durant son grand séminaire).

J'ai été ordonné prêtre en 1967 ; mais auparavant, je suis allé, c’était mon souhait, travailler dans un hôpital à Grenoble. Cela m’a d’ailleurs permis de gagner quelques sous, et j'ai pu ainsi financer mes dernières années de séminaire. Là-bas, j’ai découvert le syndicalisme, en particulier la CGT, ainsi que la vie ouvrière. On m’a invité à des rencontres du Parti Communiste ; j'étais reçu comme séminariste, j'ai eu l’occasion de rencontrer Jacques Duclos et j'ai accepté comme un honneur, à l’hôpital, d'être surnommé « Togliatti », du nom du responsable, à l’époque, du PC italien, opposé au stalinisme, décédé tandis que j’étais à Grenoble ! Au plan religieux, le dimanche, en plus de la messe, je participais souvent au culte protestant, où j'ai découvert une façon différente de vivre la liturgie et de conduire la prière, ce qui m’a énormément marqué jusqu’à ce jour. J'allais aussi à l'église arménienne, à la synagogue, où les Juifs également m’ont fort bien accueilli. À Grenoble, j'ai aussi découvert les Maghrébins, l’Islam et la diversité religieuse. À travers tout cela, j’ai compris une fois pour toutes que l’Église catholique n’était pas seule au monde ! En même temps, j'utilisais tous mes temps libres à découvrir les réalités humaines, avec beaucoup de bonheur.

Avec deux copains, on est allé en Israël, en 1966, en voiture, avec retour en auto-stop ; ce fut une grande aventure que de traverser tous ces pays. Lors de notre passage en Turquie, nous avons eu l’audace de passer au Phanar (le Vatican orthodoxe) et d’y solliciter une entrevue avec le Patriarche Athénagoras, qui nous a reçus sur le champ ! Nous avons parlé, et je me souviens, entre autres, qu’il nous a dit, surpris de certaines positions de l’Église catholique par rapport à la contraception : « La responsabilité de l’Église s’arrête à la porte de la chambre des gens ! » Cette parole m’a marqué pour la vie ! Au retour, en passant par Rome, j'ai vu le pape Paul VI – le seul pape que j'ai vu –  serrer un enfant dans ses bras et la façon dont il l'a fait m'a touché. Paul VI est resté le pape de ma jeunesse. Et je ne parle pas de nos rencontres avec des Juifs, des Palestiniens, des Grecs, etc., au hasard des circonstances de ce voyage.
 En 1970, un autre voyage, sac à dos, jusqu’à Katmandu, en passant par l’Iran, l’Afghanistan, à travers une belle partie de l’Asie, en une époque où cela était encore possible, a été très instructif également. Ces multiples expériences vécues durant ma jeunesse, avec le recul des années, je prends mieux conscience à présent combien c’est tout cela qui m’a construit !

Mon engagement
Je le résumerais ainsi : proximité et service.
Pour moi, la proximité avec les gens a toujours été prioritaire : les écouter, les respecter, les aimer, m’a sans cesse paru essentiel. Par contre, j’ai toujours ressenti une certaine réticence par rapport aux grands projets pastoraux, genre « usine à gaz » ! Étant curé aux Sables d’Olonne par exemple, avec le conseil de paroisse, après avoir bien réfléchi, plutôt que de pondre un projet en vingt ou trente grandes et belles propositions, notre projet pastoral s’est résumé en deux mots : « Aller vers ! » Et ce programme, simple et clair, a nourri et motivé les paroissiens durant des années !

Mais je reviens en arrière. Après avoir été aumônier diocésain de la JOC en Vendée, au bout de dix ans de sacerdoce, je suis parti neuf ans au Mali comme Fidei donum : curé de paroisse à Bamako et aumônier national de la JOC. Expérience d’Église inoubliable évidemment ! Mais il faudrait un livre pour la raconter…
À mon retour en France, j'ai été nommé secrétaire national de la « Commission des évêques pour les missions à l'extérieur », comme cela s’appelait à l’époque. De 1988 à 1994, j’ai été ainsi chargé du suivi de la coopération missionnaire sur l’ensemble des diocèses de France, ainsi que de la formation et de l’accompagnement des prêtres Fidei donum envoyés par leur diocèse au service des Églises d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Antilles. Je travaillais très en lien avec les Instituts missionnaires. Cela m’a donné la chance d’aller à la rencontre de nombreuses Églises à travers le monde, ce qui a été pour moi une occasion extraordinaire de sentir battre le cœur de l’Église universelle !

Puis, au terme de ces six années à Paris, ayant fait le choix de revenir dans mon diocèse de Luçon, j'ai été nommé curé-doyen à Montaigu, puis aux Sables d'Olonne, et enfin à Fontenay-le-Comte, où j’ai été en même temps vicaire épiscopal pour la région du sud de la Vendée, chargé en même temps de suivre l’inter-religieux sur le diocèse.
À 70 ans, j'ai demandé un poste plus léger, et je me retrouve donc, près de Cholet, à Mortagne-sur-Sèvre, petite paroisse de 10 000 habitants dont je suis le seul prêtre engagé en pastorale.

Pour en revenir à des engagements pastoraux importants, tandis sur j’étais en poste aux Sables d’Olonne par exemple, avec une équipes de laïcs, nous avons lancé l’expérience des Cafés-Théo : plus de quatre-vingts en quelques années, dans plus de quarante bars du Pays des Olonnes. Nous pouvions accueillir parfois plus de cent participants !
Autre expérience forte : la rencontre avec les Juifs habitant sur la région des Sables d’Olonne. Sur leur demande, nous leur avons offert d’utiliser, pour le Shabbat, chaque fin de semaine, une salle du presbytère, qui devenait alors leur synagogue. Grâce à cette proximité, les liens avec les Juifs, dont l’actuel grand Rabbin de France, Haïm Korsia, devenu un ami, ont été extraordinaires !
Pour en revenir aux Cafés-Théo, nous y avons accueilli régulièrement l’ancienne maire communiste des Sables d’Olonne, le député-maire ; les Bouddhistes aussi les fréquentaient, les Protestants, quelques Musulmans, les Juifs bien sûr, sans parler d’un certain nombre de personnes agnostiques, non-croyantes ou en recherche, assidues également. Ce qui nous a permis de vivre dans un climat exceptionnel de fraternité.
À Fontenay-le-Comte ensuite, on a lancé aussi les Cafés-Théo, et cela dure encore, avec toujours la même méthode : ce sont les participants qui ont la parole, sans intervention initiale qui serait faite par un « spécialiste ». Les gens souhaitant participer sont informés auparavant par un tract annonçant le thème et trois questions, le plus souvent du type de celles-ci :
1- Comment vivez-vous le problème abordé ?
2- Dans quoi enracinez-vous vos convictions, votre action, par rapport au sujet abordé ?
3- Que peut-on changer, autour de nous, en nous, avec qui et comment ?
Les Cafés-Théo n’ont pas pour but de convertir les gens ; tout le monde s’y retrouve dans une attitude de recherche, à égalité, car nous avons tous à nous convertir à la fraternité, à valoriser ce que font les autres et à nous réjouir du bien que font les gens car tout homme est à l'image de Dieu puisque, comme le dit saint Jérôme : « Tout homme naît avec l'Esprit-Saint. »

Pour vous, qu'est-ce qu'être prêtre ?
Le prêtre est au service de l'homme et au service de Dieu, dans un même mouvement.
Il est là pour aider les gens à se retrouver, à s’écouter, à se comprendre, à vivre en communion les uns avec les autres, à participer à ce qui est positif en société ; il doit leur donner la parole et les aider à découvrir le but de leur vie.
Il a la passion de Dieu, il doit éclairer l'existence des hommes à la lumière de l'Évangile. Parmi les moyens éventuels pour réaliser une telle mission, certains prêtres chantent et jouent de la guitare, d’autres font du sport avec les jeunes ; quant à moi, avec des paroissiens de Fontenay-le-Comte, j’ai démarré un blog : « L’Arche de Noé ». Pendant des années, j’ai écrit un billet chaque jour, sur toute sorte de sujets et, à ma grande surprise, des gens se sont connectés pour suivre ce que je notais, au point que le blog arrive aujourd’hui à près de 500.000 connexions ! Tous ces billets ont été publiés ensuite, en 5 gros ouvrages, sous le titre : « Ma paroisse.com ». En fait, quel que soit le nombre de personnes qui suivent mon blog, je me suis toujours dit que, même si une seule personne était touchée par ce blog, cela suffirait à le justifier ! Ce blog est d’ailleurs suivi dans plusieurs pays du monde, en Union Européenne, à Malte, au Brésil, en Afrique, et même en Chine ou ailleurs ;c'est surprenant l'impact que cela peut avoir, un blog ! L'Église doit se servir de cet outil qu'est Internet ; c'est une façon pour elle d’aller rencontrer les gens chez eux ! Ces billets essayent de commenter des événements locaux ou plus larges à la lumière de l'Évangile, afin d’aider chacun à réfléchir. Des non-pratiquants les lisent ; il y a même eu des francs-maçons ! D’autre part, d’après certains lecteurs, cela peut être aussi une aide à la prière. En tout cas, d’après les réactions, ce type d’initiative peut contribuer à donner une image de l'Église non refermée sur elle-même ou sur ses petits problèmes internes.
Nombre d’autres baptisés, et pas que des prêtres, ont ainsi des initiatives merveilleuses également, et je m’en réjouis. Cependant, le pape Benoît XVI s’est demandé pourquoi on avait raté la réception du concile Vatican II. Cela m’a un peu surpris ! Quand je vois tous ces gens qui ont été nourris et formés par ce beau concile… Il faudrait être aveugle pour ne pas en déceler les beaux fruits, même s’ils ne sont pas aussi innombrables que Benoit XVI pouvait le rêver…

Autre question : en France, dans trop de diocèses, il y a des difficultés avec les évêques, des choses qui peuvent surprendre ceux qui ont été nourris par le concile. Cependant, je crois qu’à la base, nous devons résister à la spirale du mal, éviter le ressentiment. Sinon, nous risquons une dépression collective, dont les conséquences retomberaient sur les paroissiens. Nous avons, nous prêtres, à donner l’exemple, à nous battre contre les rumeurs et les divisions, à être constructifs. Si nous vivons nous-mêmes dans la déprime, comment pourrons-nous alors donner aux gens l’envie de rejoindre cette Église-là ? Dans ce cas, il ne faudra pas s’étonner de ne pas voir les jeunes générations nous rejoindre, face à un tel climat !
Il nous faut retrouver le cap de l'Évangile, même à travers nos pauvretés d'Église ! Notre sacerdoce doit être enraciné non sur le fait que l’évêque pense comme nous, mais sur le Christ Bon Pasteur, dans une vie spirituelle fondée sur une rencontre avec Dieu en profondeur ; toute sainteté doit aller au-delà du mal, et cela nous invite à nous ouvrir à une nouvelle vision du monde.
Être prêtre, c’est porter dans la prière la vie des gens, être au service de l'Alliance entre Dieu et les hommes, permettre à la communauté chrétienne de s'ouvrir aux diversités, être signe d'espérance, voir plus large que le petit nombre des croyants.
On dit que tout se dégrade parce que les gens ne vont plus à la messe ; mais moi, je vois plein de gens dans les rues qui pratiquent la fraternité ! Ce sont des gens qui ne font peut-être pas de grands discours, mais ils veulent vivre de leur mieux ; et ils peuvent être serviteurs du Royaume même si on ne les voit pas à l’église. Ainsi, il faut sans cesse remettre les choses dans le bon ordre, éclairer les propos, et aussi permettre à la communauté chrétienne de prendre en mains son avenir. Par exemple, comme je suis seul prêtre à Mortagne, nombre de laïcs sont acteurs en ce qui concerne les sépultures, certains ont la bonne idée de demander que leur mariage soit célébré par un diacre ; beaucoup comprennent qu'il ne faut pas tout faire reposer sur le curé seulement ! Depuis le concile, l’on a mieux compris que le peuple de Dieu est acteur du Salut. Au cœur de ce peuple, les évêques, mais aussi les prêtres, ne sont pas au-dessus, mais avec les laïcs, au coude à coude avec eux, tous en égalité devant Dieu, en responsabilité comme en dignité, serviteurs du Salut chacun dans sa mission spécifique. Tandis que la liturgie doit être une belle rencontre entre croyants et avec Dieu. C’est ce qui était souhaité par le concile, et voilà pourquoi, avec tant d’autres, nous nous y sommes si bien retrouvés. À l’époque, déjà, j’ai jubilé, car le concile prenait en haute estime les Musulmans, comme les Juifs, prônant la liberté religieuse, et ouvrant enfin l’Église à la totalité de l’Évangile.
Aujourd’hui, cela est toujours aussi vrai, aussi urgent ; et ce ne sont pas quelques cols romains qui vont nous faire perdre espoir en l’avenir de l’Évangile sur notre planète !

Quels changements dans la société voyez-vous ?
Il est vrai que la tentation de repli sur nos identités est réelle, et il faut lutter contre ce repliement ! Car l’avenir est au brassage des peuples et des croyances. On peut noter en positif le désir de nombreuses personnes de donner leur vie, de partager un peu de leur temps au service des autres, au sein d'ONG par exemple. Nous avons à nous émerveiller, comme l’a fait le Christ, devant ce qui bouge et grandit dans le cœur des hommes. Ouvrons les yeux : l'Évangile se promène partout ; pensons par exemple au livre d'Emmanuel Carrère, le Royaume : certains non-croyants le lisent et en ressortent étonnés ! Il en est de même des ouvrages d’Eric-Emmanuel Schmitt… L'Esprit Saint se promène en dehors de nos bâtiments, de nos réunions et de nos synodes, et on peut en voir les fruits. Pensons à Malala par exemple ; on pourrait presque dire que c’est est un ange habité par l'Esprit-Saint ; son père, imam, l'a éduquée dans un esprit d'ouverture qui a un goût d’Évangile, même s’il n’est pas question de faire d’elle une chrétienne qui s’ignore…

En fait, personnellement, ce qui m'inquiète, ce n'est pas l'avenir de l'Église, mais bien plutôt, l'avenir du monde, de l'humanité ! Ce monde nouveau, il est de notre devoir de l'aider à émerger !
Depuis 47 ans que je suis prêtre en tout cas, que ce soit en Vendée, au Mali, à Paris ou ailleurs, j’ai eu chaque jour le bonheur de constater que l’Esprit Saint était à l’œuvre et que, durant tout ce temps, bien des personnes ont grandi, bien des choses ont avancé. Impossible donc de voir l’avenir en noir !
La phrase de Jésus en Jean 10-10 m’a toujours beaucoup marqué : « Moi, je suis venu pour que les humains aient la vie et qu’ils l'aient en abondance ! » Jamais Jésus n’abandonnera son peuple ! Attention cependant ! Il ne s’agit pas d’avoir une vision idyllique ou naïve de l’avenir de l’Église ou du monde ; mais je pense qu’il est pire encore de se laisser aller à la crainte ou au ressentiment ! La déprime, c’est le fruit de la peur ; mais la peur de quoi ? De qui ? N’avons-nous pas reçu l’Esprit ? La tristesse est fille de Satan ! Soyons réalistes et paisibles ! Il a fallu des siècles pour que les peuples comprennent qu’un Sauveur allait venir. Or, aujourd’hui, nous risquons de ressembler aux « impatients de l’Apocalypse » ; respectons le temps de Dieu, qui n’est pas le nôtre. Dieu est en marche partout sur les routes des hommes ; on pense qu’il n’est pas là parce qu’on ne le voit pas, mais nous avons à épouser son rythme. En effet, nous dit Jésus, « le règne de Dieu est au milieu de vous. » (Luc 17, 21) Ne le voyez-vous pas ?