Ne passons pas à côté des livres trop sérieux : en temps de glaciation de la parole, ils font passer bien des messages ! Rappeler l’histoire, souvent dérange, et invoquer la tradition est très confortable si la dite tradition s’arrête au temps béni de son enfance. C’est le cas de cet ouvrage plutôt docte destiné – a priori- à donner au lecteur une bonne méthodologie de lecture de la Bible.
Mais son auteur, le jésuite Jean-Louis Ska, propose aussi une courte dernière partie sur le droit et les institutions dans la Bible. Cela nous vaut trois développements passionnants sur des sujets que l’actualité ravive : la place du prêtre et des « Anciens » dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament et les sources bibliques de la démocratie occidentale. En voici les grandes lignes.
En spécialiste reconnu de l’Ancien Testament, Jean-Louis Ska remonte aux origines de la fonction sacerdotale : il commence à être question du prêtre, au désert, lorsque Moïse institue la tribu de Lévi. Le sacerdoce est alors exercé au nom de tout le peuple.
Les prêtres ont alors trois fonctions : transmettre les oracles, enseigner la Loi, et assurer le culte, c’est-à-dire offrir des sacrifices. Au fil du temps, ils enseignent moins et sacrifient davantage. Après l’Exil (587 av. J.C.), apparaît un nouveau personnage, le scribe, chargé de commenter la Loi. Et au temps de Jésus, les scribes sont en général des pharisiens, donc des « laïcs », alors que les sadducéens sont chargés du culte.
Dans le Nouveau Testament, outre le fait que Jésus n’est pas prêtre et n’appartient pas à une classe sacerdotale, une nouveauté radicale survient : finie la séparation entre Israël et les nations, entre le sacré et le profane, entre le « sacerdoce » au sens technique de l’histoire et le peuple. Jean affirme qu’au cœur du monde profane habite la plénitude du « sacré ». L’humanité « consacrée » par l’incarnation du Verbe, est sanctuaire de Dieu. Donc, la vie entière est liturgie, c’est-à-dire « service » pour Dieu et le prochain. Et, prévient Jean-Louis Ska, qu’on n’invoque pas à contrario L’Épitre aux Hébreux : celle-ci n’est pas une proposition substitutive de culte sacrificiel, afin de remplacer celui du Temple.
L’auteur, ensuite, parcourt l’histoire et observe étape après étape comment la tentation de revenir à « l’instinct religieux » païen qui distingue le sacré et le profane s’est exercée aussi parmi les chrétiens.
Ce qu’il dit de l’histoire suivante est en général assez connu, mais on entend ces temps-ci tellement de contre-vérités qu’il n’est pas inutile de remettre les choses dans le bon sens. Au cours des premiers siècles, des « presbytres », ou Anciens (dans l’Ancien Testament, ce sont des laïcs témoins et destinataires des paroles de Dieu) règlent la vie des communautés (célébration de l’eucharistie comprise), et assistent collégialement l’évêque, qui préside l’eucharistie, baptise, confesse, enseigne le peuple et impose les mains aux presbytres.
Le Moyen Âge voit une séparation de plus en plus marquée entre « clercs » et « laïcs », entre le sacrement et la prédication. Les prêtres négligent celle-ci au profit de la célébration de rites « désormais dépourvus de rapport explicite avec l’enseignement et la proclamation de l’Évangile ». « Le prêtre devient ou redevient un expert en choses sacrées tandis que s’estompe la figure du gardien de la mémoire vivante de la communauté ».
Bientôt le Décret de Gratien (1142) pourra affirmer qu’il y a deux catégories de chrétiens, clercs et moines d’un côté, laïcs de l’autre. Et enfin, le concile de Trente définira le rôle des prêtres à partir des sacrements. Jean-Louis Ska en conclut qu’ainsi le clergé opérait un virage assez analogue à celui vécu dans la Bible et que nous venons de rapporter : exit l’enseignement, place au culte !
L’auteur s’attache ensuite à montrer, en quelques pages fort éclairantes, que certains principes fondamentaux de la démocratie occidentale trouvent leur origine dans l’histoire du peuple d’Israël. Cela vous paraîtra évident, mais c’est si rarement dit que, là encore, un rappel servira la cause de la vérité.
Au désert, Dieu a donné à son peuple la liberté, puis la Loi, don suprême et antérieur à l’institution de la royauté en Israël. Cette Loi qui a son origine en Dieu est donc soustraite à l’arbitraire des hommes, en particulier du roi.
Par ailleurs, l’alliance conclue par Dieu au désert l’est avec tout le peuple. « Vous vous tenez tous debout devant le Seigneur votre Dieu : vos chefs, vos tribus, vos anciens, vos scribes, tous les hommes d’Israël, vos enfants, vos femmes et l’émigré que tu as chez toi. » (Deutéronome 29, 9-10).
Même si l’on sait que cette parole reflète un idéal non respecté, il est clair qu’il faut y voir l’affirmation de l’égalité de tous devant la loi. Ce principe entraîne celui de responsabilité personnelle. La Bible l’exprime par la notion de jugement dernier, ce qui, à bien y réfléchir, a conduit au principe de responsabilité de chacun devant la justice de son pays.
Aussi, faire état d’une incompatibilité native entre l’Eglise et la démocratie est méconnaître la portée profondément égalitaire et participative de la Bible.
Anne Soupa
Le Livre scellé et le Livre ouvert. Comment lire la bible aujourd’hui ? Jean-Louis Ska, Editions Bayard, 486 pages, 26 euros