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Amazonie, un synode de plus ou enfin un synode ?

Paule ZELLITCH
cardinal Claudio Hummes
Ricardo Stuckert © Creative Commons (CC BY 3.0)


Le nom du rapporteur général du synode des évêques sur l’Amazonie (Rome, du 6 au 27 octobre 2019) est désormais public. Il s’agit du cardinal Claudio Hummes, franciscain, 80 ans, un des experts des synodes précédents. « Amazonie, nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale », cet intitulé induit la possibilité de voir de nombreux sujets abordés. Ce synode n’est pas le premier à être organisé sous ce pontificat et, jusqu’ici, les observateurs, comme de très nombreux catholiques, restent encore sur leur faim. Un tel jeûne ne peut être prolongé sans dommages. Ainsi, l’Amazonie est, depuis longtemps, un véritable laboratoire, un lieu où l’on cherche mais aussi où l’on trouve. Le synode à venir tablera-t-il sur cela pour inaugurer toutes les adaptations nécessaires aux nouvelles manières de vivre l’Église ?

En Amazonie, les questions humaines et écologiques sont premières ; elles devraient, logiquement, orienter l’ensemble des travaux. Pour que ce synode soit, d’abord et vraiment, un synode pour l’Amazonie et les peuples qui s’y trouvent, pour l’Église mais aussi pour le monde, dont le cœur bat au rythme des forêts amazoniennes, ce synode doit être largement ouvert aux non-clercs et aux spécialistes de tous horizons. L’expertise d’hommes et de femmes de terrain, des communautés, de scientifiques est incontournable. Les enjeux sont tels que les critères de compétences seront déterminants. Les ordonnateurs de cette grande rencontre vont-ils saisir cette belle opportunité de réaliser la coresponsabilité solidaire de tous et bien sûr des baptisés ?

Ce synode pourrait être alors celui des nouveautés : pleine participation des baptisés et formalisation de certaines pratiques pastorales locales, jusqu’ici tolérées. Depuis fort longtemps, notamment en Amazonie, d’innombrables communautés ne fonctionnent, sur d’immenses territoires, qu’avec des laïcs. Elles tiennent ensemble partages de la Parole, liturgies domestiques, souci du prochain et de la justice. Dans ces communautés, la question de la place des femmes est largement dépassée ; le célibat des prêtres n’est pas absolutisé et l’ordination d’hommes mariés y serait bienvenue. Ces communautés en sont-elles moins confessantes ? Qui n’a pas vu la joie de vivre et de partager la mission de ces hommes et de ces femmes n’a rien vu !

Revenons à la manière dont le magistère avance – ou pas – sur ces sujets. Dans le document préparatoire au synode (8 juin 2018), on peut lire : « Il faut repenser de nouveaux chemins pour que le peuple de Dieu ait plus fréquemment un meilleur accès à l’eucharistie, centre de la vie chrétienne. » Plus loin, des appels à « discerner le type de ministère officiel qui peut être conféré aux femmes » pour donner un cadre au « rôle central joué aujourd’hui par celles-ci (…) dans l’Église amazonienne ». Aussi « central » que soit le rôle de ses femmes, il n’est pas explicitement question de leur ouvrir le diaconat – qui est pourtant d’abord le service de la charité, service qu’elles exercent et très largement – et bien moins encore le sacrement de l’ordre. Les optimistes voient dans cette si légère allusion… une avancée. Chacun appréciera, les femmes en particulier.

Pour mémoire, lors de son vol de retour du Panama, fin janvier 2019, le pape François, interrogé par les journalistes à propos du synode pour l’Amazonie, répondait : opposition personnelle au célibat optionnel, intérêt pour l’ordination d’hommes mariés et possibilité d’instituer, pour les femmes, un ministère officiel – toujours sans préciser lequel. Il a affirmé que ces possibilités ne concerneraient que des contrées spécifiques, telles les îles du Pacifique et l’Amazonie, car elles répondraient, là-bas, au souci des pasteurs attentifs aux besoins des fidèles. Il a aussi rappelé que le célibat des prêtres n’est pas un dogme de foi ; à l’envers de Jean-Paul II, il tient que ce débat ne saurait être fermé et que des théologiens y travaillent. Le pape, pour livrer quelques indications sur la réflexion regardant l’ordination de viri probati, a mentionné le théologien Lobinger. Cet expert propose que l’évêque du lieu n’accorde aux hommes mariés que le munus sanctificandi (eucharistie, réconciliation et sacrement des malades), et non pas l’ensemble des tria munera liés au sacrement de l’ordre (regendi – gouverner, docendi – enseigner, et sanctificandi – sanctifier – par les sacrements). Il s’agirait par-là de parer au manque criant de prêtres de ces immenses territoires. Le pape, en donnant aux évêques, donc, en bonne ecclésiologie, aux Églises locales, la possibilité d’être force de proposition, desserre ce qu’une centralisation jalouse a sanglé.

Le document du 8 juin et l’interview du pape redimensionnent autant les espoirs que les craintes des deux grandes tendances présentes dans l’Église. Reste qu’en l’état, le pape ne s’est engagé à rien. On peut ou pas y voir une habileté. Le pape déclare attendre des propositions venues des Églises locales, qui, dans les faits, seront celles des théologiens. Si cette configuration prévaut, à moins que les rapports soient déjà sur la table, rien n’est pour demain.

Ceci posé, le synode des évêques pour l’Amazonie peut-il être encore une heureuse surprise ? Entre les attentes immenses, à proportion des scandales, et ces déclarations du pape François – certes non exhaustives et contraintes par l’exercice auquel il se livre face aux journalistes – reste une distance qu’il importe de réduire. Car le sentiment général que l’Église est administrée au seul rythme des cardinaux et des évêques et en fonction de leurs options personnelles gagne du terrain. L’instauration du célibat optionnel des clercs et la reconnaissance effective de la parité hommes-femmes, dans les fonctions et les charges d’Église, sont largement attendues ; elles le sont plus fortement encore parmi les fidèles, taraudés par la potentielle permanence des abus. Rappeler ici le rôle du « sensus fidei » n’est pas une incongruité.

Pour peu qu’on les considère avec l’objectivité, la rationalité qu’elles demandent, ces réformes sont étonnamment adéquates et simples à mettre en œuvre : elles tiennent ensemble une saine anthropologie et une théologie de notre temps. De tels changements éclairciraient considérablement l’horizon de l’Église. Cohérence, confiance, justice, parité sont à restaurer. Les catholiques ont besoin, comme Thomas, de toucher du doigt la réalité du renouveau de l’Église. Alors, Messieurs du synode, n’ayez pas peur !
 

Paule Zellitch

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