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Qu’avez-vous fait de Jésus ?

Patrice OBERT
Qu’avez-vous fait de Jésus ?


Fiche de lecture

Qu’avez-vous fait de Jésus ? – Lettre à ceux par qui le scandale est arrivé
Par Christine Pedotti (Éd. Albin Michel, 2019, 180 pages, 15€)

Le scandale de la pédophilie dans l’Église n’est pas qu’une crise de plus. « Cette fois, la crise est intérieure. L’Église n’est pas attaquée par un ennemi extérieur. C’est le cœur même du système qui est touché » écrit Christine Pedotti (p. 111). Quel est ce système ? C’est celui que l’Église a mis en place lors de la contre-réforme et qui repose sur la personne du prêtre. Ainsi « tout tient sur le clergé… Les trois grandes fonctions de l’Église sont concentrées entre les mains des seuls prêtres de façon totalement exclusive. Ce sont eux qui célèbrent le culte, eux qui ont le privilège de l’enseignement et de la prédication, eux encore qui disposent de l’autorité, qui décident et gouvernent. Célébrer, enseigner, gouverner ; tout est dans les mains d’une minorité, hommes et célibataires, distingués du reste du peuple… » (p. 112).

Tel est le cœur du message que Christine Pedotti adresse dans cette sorte de lettre aux évêques de France. Elle revendique une colère, elle exprime notre désarroi.

Huit chapitres d’un diagnostic implacable mais tellement juste, deux chapitres de propositions qui sont présentées, à juste raison, comme de premières pistes de réflexions. Le livre tient par l’accusation. Elle est terrible mais résonne en chacun de nous, d’autant plus si nous sommes catholiques.

La situation que nous connaissons met à nu la conception de la sexualité de l’Église. Le chapitre 2 revient longuement sur le catéchisme de l’Église (p.  23 sq) à ce sujet. Honnêtement, c’est dramatique. Christine Pedotti met bien en lumière que le système de prohibition du sexe met, du coup, sur le même niveau la masturbation, la relation extraconjugale et les attouchements sur mineurs (p. 26). Elle souligne que cette vision est à l’opposé de l’univers mental de nos contemporains qui repose sur la liberté et « le consentement ». Elle s’étonne que cette conception s’enracine dans une religion de l’incarnation, mettant en avant la notion abstraite de « chasteté » à l’encontre de la réalité de la vie des gens. Alors même que Jésus a passé son temps (p. 30) à s’intéresser au quotidien des personnes qu’il a rencontrées !

C’est, dit Christine Pedotti, que l’Église confond le péché et le crime (p. 37). Elle reproche à l’Église de raisonner en terme de péché / rémission et non de crime / punition. Ainsi l’Église demande au coupable de prier et de se repentir quand la société civile prend d’abord soin de la victime et punit le coupable. Elle évoque à ce propos l’entrevue de réconciliation organisée entre le père Preynat et sa victime – reprise dans le film Grâce à Dieu – au cours de laquelle cette dernière, confrontée donc à son agresseur, est invitée à prier avec lui (p. 40).

Mais Christine Pedotti va plus loin dans le chapitre 4 où elle s’interroge sur le rapport de l’Église à l’usage des mots Père et Mère. Le prêtre est appelé « mon Père » et les paroissiens sont ses enfants. L’évêque est le père du prêtre. « Marie et l’Église sont, d’une certaine façon, confondues et constituent un refuge parfait pour un corps ecclésiastique exclusivement masculin à qui l’instauration du célibat obligatoire interdit la fréquentation des femmes. » (p. 64) Au contraire, la vision des « vraies femmes » est très négative. Christine Pedotti dénonce un « enchevêtrement symbolique » (p. 66), cause d’un refoulement très profond qui atteint les victimes des prêtres.

On en arrive alors au point focal, celui du pouvoir, auquel est consacré le chapitre 5, prolongé par le chapitre 6 «  Du scandale » et 7 « De l’urgence ». Elle cite cette phrase d’un ami prêtre : « Le cléricalisme est une maladie contagieuse, transmissible par imposition des mains. » Si le prêtre est un être à part, qui a un statut d’exception (p. 83), c’est à juste raison que le pape François dénonce le cléricalisme comme source des maux de l’Église et parle d’une « culture de l’abus ». Christine Pedotti joint en annexe la Lettre du pape François au peuple de Dieu du 20 août 2018, dans laquelle il revient plusieurs fois sur ces « abus sexuels, abus de pouvoir et de conscience », cette « culture de mort ». Et le pape de définir ainsi le cléricalisme : « cette attitude annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit-Saint a placée dans le cœur de notre peuple.… Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme. » Christine Pedotti cite également le passage si dramatique et violent du cardinal Ratzinger quand, en 2005, lors du Chemin de croix, il dit : « Que de souillures dans l’Église et particulièrement parmi ceux qui, dans le sacerdoce, devraient lui appartenir totalement !… Ton Église nous semble une barque prête à couler… »

Le diagnostique est établi par le pape lui-même qui exhorte « chaque baptisé » à se sentir « engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons besoin ». Nous voici donc face à une gigantesque tâche, qui ne pourra être menée qu’avec l’aide de l’Esprit.

Christine Pedotti esquisse quelques pistes dans les deux derniers chapitres mais il est clair que ce travail exige bien davantage. Je cite rapidement ces pistes : reconnaître les caractéristiques uniques du catholicisme (son nom et sa vocation universelle ; son patrimoine en matière de célébration, les sacrements et la messe – expédiées en 6 lignes !; l’action caritative des catholiques à travers le monde) avant de s’interroger sur la mission de service des prêtres, qui pourraient être dans ce cas des hommes comme des femmes, et sur le rôle « fraternel » des évêques. « L’essentiel, dit-elle, est de rompre la séparation entre les clercs et le reste des baptisés. » (p. 138) Là est sans doute effectivement la chance pour reconstruire une Église plus engageante, qui saura témoigner du message de Jésus.
 

Patrice Obert

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