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Penser la foi chrétienne après René Girard par Bernard Perret

François DESOUCHES
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Penser la foi chrétienne après René Girard
Par Bernard Perret (Éd. Ad Solem 2018 – 328 pages.)

Voici une œuvre majeure, un livre attendu et qui vient à son heure. Trois ans se sont écoulés en effet depuis la mort de René Girard (2015). La pensée de ce grand intellectuel, qui irrigue de nombreuses disciplines des sciences sociales, de l’économie à la théologie, est à présent mieux connue. La métaphore biblique du bouc émissaire, cette mécanique de la stigmatisation qui conduit les groupes humains à construire leur unité sur le dos d’un tiers, érigé en victime, résume l’apport majeur de cet anthropologue. La crise sociale et politique que traverse actuellement la société française (cf. le mouvement dit des « gilets jaunes ») constitue une bonne illustration de ce processus.

Grâce à Girard également, nous comprenons que cette logique de la victime est indissociable du sacré et de la religion. Grâce à lui, les chrétiens réalisent que la Passion du Christ est un lynchage qui récapitule tous les meurtres et toutes les exclusions. Ce lynchage raconté dans les Évangiles du point de vue d’une victime divine ressuscitée devient le principe d’une nouvelle unité et la mise en acte de l’annonce d’un Royaume de pardon et de paix : « Le christianisme invite à reconstruire l’humanité autour du Christ, victime innocente d’une violence représentative de toutes les violences humaines, et à former une communauté unie par une ‘bonne mimésis’[1] en se conformant au modèle du Christ, lui-même imitateur de son Père céleste dans une relation d’amour excluant toute rivalité. »

L’objet de ce livre, écrit par un croyant qui se définit lui-même comme un « intellectuel engagé dans l’analyse et la transformation de la société », est d’intégrer l’apport de René Girard dans une théologie cohérente du Salut et de l’Église qui parle aux croyants, et plus généralement, aux hommes d’aujourd’hui.
S’aidant de l’apport de théologiens anglo-saxons, Raymund Schwager et surtout James Alison [2], B. Perret démontre qu’après René Girard, on ne peut plus faire de la théologie comme avant. Avec J. Alison, la théologie n’est plus hors-sol, elle se nourrit et s’explicite par le dévoilement du mécanisme victimaire dont témoignent les Évangiles : « La prise de conscience de notre implication dans la violence est la seule voie possible pour découvrir le vrai visage de Dieu. » Cette prise de conscience est l’objet même de la conversion : « Se convertir, c’est accepter de recevoir son identité en se laissant mimétiquement attirer par une pratique de vie entièrement dénuée de rivalité, celle de la victime pardonnante », c’est « accepter de laisser Dieu transformer nos désirs et élargir notre imaginaire ».
L’apport majeur de J. Alison est de faire apparaître une cohérence entre la vision théologique du Salut et une compréhension anthropologique de la conversion conçue comme une refondation de notre identité individuelle par la métamorphose du « moi du désir ».
À l’heure de la tentation identitaire et communautariste au sein de l’Église de France, la théologie de J. Alison, élaborée à partir de l’œuvre de René Girard, permet de nourrir le dialogue avec ceux qui, à côté des chrétiens, ne s’intéressent à la révélation chrétienne que si elle leur parle de notre commune humanité [3]. Ce dialogue peut rendre compte, de manière plus crédible qu’avant, de la centralité de la Croix dans un cadre radicalement non-sacrificiel. Le thème de la justice également, ainsi que le problème lancinant de la violence, celle des hommes (qui est le Mal par excellence dans la révélation judéo-chrétienne) et celle qui est imputée faussement à Dieu, y trouvent une plus grande lumière, donnant un sens à la mort après la Passion et la Croix du Christ.
Avec J. Alison, B. Perret s’interroge sur la part d’archaïsme qui demeure au sein du religieux chrétien. Il plaide pour « désacraliser » le christianisme, notamment en purifiant les formulations et les rites liturgiques de ce qu’ils contiennent de références sacrificielles, et en revisitant les sacrements, au premier rang desquels le baptême et l’eucharistie, qui visent à incorporer le croyant à la victime pardonnante.

Recevoir la foi chrétienne comme un don qui engage ne signifie pas que ce don ne puisse pas passer par d’autres voies. Pour J. Alison, la théologie interreligieuse développée depuis le dernier concile œcuménique ouvre, dans ce domaine, des voies fécondes et prometteuses [4] qui sont en connivence étroite avec les théologies Girardiennes du Salut. Ainsi écrit-il qu’« il existe une ‘christoformité’ de la grâce », c’est-à-dire une disposition à se laisser attirer par l’exemple du Christ. Ainsi compris, « le Salut n’est pas intrinsèquement lié à une identité confessionnelle. L’important n’est pas que les gens soient chrétiens ou non, anonymement ou explicitement, mais que la ‘christoformité universelle de la grâce soit vécue en tant qu’elle construit authentiquement la nouvelle unité de l’humanité » (Le péché originel à la lumière de la Résurrection, p. 120).

Relu ainsi avec René Girard et commenté par Bernard Perret et James Alison, le christianisme correspond à l’attente, le plus souvent informulée, de nombreux croyants qui ne se sentent plus chez eux, même après Vatican II, dans le christianisme de style sacrificiel dont la matrice a été forgée au 16e siècle par la Contre-Réforme. Ils vivent douloureusement l’épuisement historique d’une forme d’organisation ecclésiale dont témoignent tant la baisse des vocations sacerdotales et de la pratique religieuse que les scandales de la pédophilie dans l’Église.
B. Perret appelle de ses vœux une « catholicité non identitaire », vécue comme un retour à l’origine, et visant à « rendre possible un être ensemble exempt de violence. Cette refondation dans le point de vue du Crucifié a vocation à fournir une inspiration et un principe régulateur pour toutes nos vies relationnelles ». Son livre constitue une puissante et lumineuse contribution à cet objectif.
 

François Desouches – 19 janvier 2019


[1] Pour René Girard, on ne choisit pas seul l’objet de son désir. Au commencement n’est pas le désir, comme le pense Freud, mais l’imitation. On désire ce qu’on voit l’autre désirer. Sauf pour les besoins les plus courants, Il s’agit toujours d’un désir mimétique. C’est de là que naissent les rivalités et la violence.

[2] Deux livres majeurs de James Alison ont été publiés en Français : Le péché originel à la lumière de la Résurrection (Cerf 2009), et Douze leçons sur le christianisme (DDB 2015).

[3] À cet égard, le petit livre de François Jullien, Ressources du christianisme (L’Herne 2018), ouvre des pistes passionnantes et fécondes.

[4] Lire en particulier Claude Geffré (De Babel à Pentecôte, Cerf 2006, et Le christianisme comme religion de l’Évangile, Cerf 2012

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Commentaires
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Epouse d'un mari ( décédé en 2008) , passionné par René Girard depuis la lecture de 'La Violence et le Sacré', je me réjouis de découvrir cette présentation de son oeuvre difficile , par Bernard Perret. Marcelline Brun.

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