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L’Europe, terre de mission. Christoph Théobald

Monique HÉBRARD
L’Europe, terre de mission


L’Europe, terre de mission. Christoph Théobald (Cerf 2019)

La thèse du théologien jésuite est d’une actualité brûlante.
D’abord un constat : l’Église traverse un bouleversement qui rappelle celui des années d’après-guerre décrit par les abbés Godin et Daniel dans La France, pays de mission ?, et nous oblige à nous réinterroger sur les exigences de la mission, cette fois à l’échelle de l’Europe.
Le christianisme est certes exculturé, et il subit une crise de crédibilité. Mais plus d’une fois dans l’histoire, l’Église a réussi à redonner une vitalité et à inventer un nouvel humanisme. En s’appuyant sur l’attitude de Jésus, sur le Concile Vatican II (qui a encore des ressources pastorales qu’il faut faire évoluer), sur des encycliques majeures de ces dernières décennies, et sur le pape François, Christoph Théobald invite à remettre la doctrine chrétienne en relation avec la réalité culturelle et avec les exigences des personnes de notre époque. En référence aux Actes des Apôtres, écrit-il, il y a « la nécessité liée à la Pentecôte d’annoncer l’évangile dans la langue et la culture des destinataires ». Non pas pour proposer une contre culture… mais avec disponibilité et en se laissant surprendre.

Pour développer sa thèse, Théobald se fonde notamment sur le style de Jésus, qui accueille les personnes non pas en fonction d’une foi religieuse bien précise, mais d’une pluralité de la foi en la vie avec toutes les nuances qu’elle peut avoir. Jésus accueille avec hospitalité toutes les rencontres, il se laisse questionner par elles en toute liberté et leur accorde crédit, avec « une capacité messianique à engendrer la foi ». Théobald met cette attitude en lien avec l’image du polyèdre employée par François. Il s’agit pour l’Église de vivre une hospitalité gratuite et inconditionnelle, comme Jésus. Les contemporains ne viennent plus aux paroisses, c’est aux chrétiens d’aller à eux. Notre situation est comparable à celle de la fondation des premières communautés chrétiennes. « Ce qui manque globalement c’est la capacité propre à Jésus et au Nouveau Testament de trouver la foi là où on ne l’attend pas, c’est à dire dans des formes qui ne coïncident pas spontanément avec nos façons canoniques de nous exprimer. De telles trouvailles ne sont possibles que là où les chrétiens, comme le montre le pape François (EV 20) sortent d’eux-mêmes et entrent effectivement dans la dynamique de sortie que Dieu veut provoquer chez les croyants. »

L’auteur ne fait pas l’impasse sur les difficultés caractéristiques de notre époque : présence importante des musulmans dans nos sociétés et religions de plus en plus considérées comme productrices de violence ; relativisation de l’universalisme européen et prise de conscience que tous les hommes de foi ne se réfèrent pas à Jésus ; écologie et transhumanisme, deux questions en lien avec la mort menaçante (écologie) ou refusée (transhumanisme). Théobald donne des pistes sur les ressources chrétiennes pour rebondir sur toutes ces questions.

En ce qui concerne l’Église, les croyants ne doivent plus attendre que l’on vienne frapper à leur porte. Cela exige un décentrement, une sortie de son propre confort, le dépassement du conflit ad intra/ad extra, et le vécu très large du sensus fidelium. Ce décentrement s’opère par la pratique de l’hospitalité, pour laquelle Théobald propose une démarche en six étapes progressives : repérer les fois (pas forcément en Dieu), repérer des rencontres signifiantes d’une foi, se référer à l’Écriture dès qu’on le peut, repérer à l’intérieur du réseau pratiquants et sympathisants les charismes qui peuvent être mis au service de cette communauté naissante ; un cinquième seuil sera franchi quand la dimension corporelle de la foi (sacrements) sera ressentie, et un sixième avec la prise de conscience que cette petite fraternité chrétienne dépasse les frontières de la communauté.

C’est dans la mesure où l’Église respire une sainte hospitalité pour tous qu’« elle s’ouvre à elle-même l’opportunité de faire l’expérience vécue de l’hospitalité à son égard et elle sera prise au sérieux comme partenaire ». Ainsi les chrétiens participeront à une nouvelle conscience européenne porteuse d’avenir. L’Église européenne peut être « modeste et fière » et ne pas renoncer à l’évangélisation et à ce qu’elle peut apporter notamment en ce qui concerne les défis de la mort (transhumanisme et écologie). Une invitation tonique à dialoguer avec le monde tel qu’il est, seul chemin pour que l’Église retrouve une vie abondante.

Un livre qui fera date. Hélas, comme à son habitude, Christoph Théobald étaye sa thèse avec force fondements théologiques et philosophiques anciens et actuels qui satisferont les théologiens, mais qui rendent la lecture difficile pour le profane. Dommage car cette thèse est capitale pour la vie de l’Église et concerne tous les baptisés.


Monique Hébrard

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