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Consoler les catholiques, par Anne Soupa

Patrice OBERT
Consoler les catholiques


Consoler les catholiques, par Anne Soupa
Éd. Salvador – février 2019

Disons le tout net, le titre est mal choisi. Consoler les catholiques, par ce temps de crise majeure due au scandale de la pédophilie, ça sonne faux, mièvre. Mais on comprend vite qu’Anne Soupa fait référence au passage de Jérémie qui raconte que Rachel pleure ses fils : « Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus. » Oublions donc le titre et cherchons à savoir ce qu’Anne Soupa veut nous dire, elle la bibliste, la créatrice du Comité de la jupe et la co-fondatrice de la Conférence des Catholiques Baptisés de France (CCFB), elle qui revendique une place nouvelle de la femme dans l’Église et qui, avec sa complice Christine Pedotti, réclame la dé-canonisation de Jean-Paul II.

Ce que nous dit Anne Soupa est très puissant et mérite toute notre attention. La crise actuelle est colossale, mais elle peut aider l’Église à renaître si elle est capable de vivre les temps actuels comme une traversée du désert et d’affronter quelques questions-clés. C’est donc avant tout un formidable message de foi qui s’appuie sur une véritable confession de sa foi par Anne Soupa. Ce faisant, son diagnostic est exigeant et ses questions essentielles.

Quel chemin Dieu nous fait-il parcourir ? demande-t-elle. Pour répondre, elle revendique un « diagnostic rationnel et une réponse de nature spirituelle qui éclaire sur le sens » (p. 11). L’enjeu n’est pas de faire deuil mais de vivre une renaissance, à l’initiative de Dieu lui-même (p. 12).

La première partie, qu’on peut lire comme une profession de sa foi, débouche sur trois interrogations. Il faut traverser cette crise pour revenir au cœur du message chrétien et non se focaliser sur ses périphéries institutionnelles (p. 17). Pour cela, avoir en tête que « le péché, dans la conception biblique, n’est pas le mal moral mais la rupture avec Dieu ». Etre conscient que le mystère de la Croix atteste d’un don librement consenti (p. 33) et que, aujourd’hui, la radicalité du message du Christ s’énonce dans « le devoir de fraternité » (p. 43). Anne Soupa note au passage que l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn est placé au tout début de la Bible. Le meurtre du frère est le premier péché de l’humanité, le péché par excellence (p. 42). En conséquence, si le Christ nous enseigne un devoir de fraternité, s’il partage avec nous son humanité, il fait de chaque chrétien un « alter christus », un autre Christ, qui a vocation par le baptême à être « prêtre, prophète et roi » (p. 51).

« Si l’eucharistie est "présence", c’est bien la preuve qu’elle n’est pas un sacrifice, malgré tous les glissements réducteurs qu’on observe actuellement. » En découlent trois questions (p. 52-53) :

  1. Comment célébrer la présence sacramentelle du Christ dans une Église qui manque de célébrants habilités ?
  2. Comment constituer une communauté d’Église qui soit communion entre participants ?
  3. Comment reconnaitre le visage du Christ en tout être humain ?

 

La seconde partie va répondre à ces questions en passant par des détours indispensables. Le premier consiste à s’intéresser à la souffrance de l’Église. Cette souffrance est d’abord celle de ses prêtres et de ses évêques, voire du pape lui-même. Très beau chapitre (p. 57 et sq), très bienveillant, qui se penche sur l’isolement affectif des prêtes, qui s’interroge sur le nombre (25 à 30 % ?) qui aurait des attaches de type conjugal, sur l’importance de la communauté homosexuelle, sur un mode de vie distancé des modes de vie du commun des mortels. Quant aux évêques, ils auraient deux obsessions : trouver des prêtres et régler les problèmes financiers de leur diocèse. Anne Soupa conclut ainsi ce point : « J’ose dire que le malheur de l’Église institution ne vient pas d’abord de sa mauvaise gestion de la crise pédophile, ni de la défiance des fidèles qui va en résulter. Il est cette souffrance imposée à ses prêtres. » (p. 67) Or cette souffrance est « le fruit amer de l’impréparation de leurs dirigeants et le symptôme majeur de l’inadaptation de l’Église à sa charge » (p. 67).

Le second détour vise à dénoncer le repli identitaire de nombre de catholiques. Risque de dérive sectaire, dénoncé dès 2009 par Hans Küng (p. 75) ; nostalgie d’une société chrétienne (p. 77) ; recours à une dérive théologique portée par des communautés réactionnaires (p. 91) ; recours irréfléchi à des prêtres étrangers venus d’Afrique ou de l’est de l’Europe (p. 89). Anne Soupa interroge : qui ferraille avec les adeptes du développement personnel qui montrent peu de souci de l’autre et ignorent le mal ? Et de se plaindre qu’il n’y ait plus de Jean-Baptiste parmi nous (p.  71).

Dans ces conditions, Anne Soupa ouvre plusieurs pistes :

  1. Réapprendre aux catholiques à confesser leur foi, dans le dialogue et l’ouverture à la parole de l’autre (p.  74) ;
  2. Inviter les catholiques à célébrer ensemble, en se formant à la liturgie, en inventant « une vraie manducation du Christ-Parole » (p. 76) ;
  3. Formaliser, en ces temps d’écroulement, « une catéchèse fondamentale » pour que chacun puisse disposer de l’essentiel (p. 76).

Ces trois éléments dessinent la chance d’un christianisme minoritaire qui serait ainsi capable de « reformuler une proposition de foi mieux enserrée dans la culture contemporaine » (p.  80). Le cœur de sa thèse s’exprime page 101 : « Tout, dans l’institution Église, est construit autour de la figure du prêtre. C’est un homme célibataire qui a la main sur tous les sacrements et sur toutes les décisions de gouvernance. » À cela s’ajoutent deux types de scandales, la corruption financière des milieux de la Curie et les abus sexuels. Ainsi, « l’entre-soi clérical » a cherché à faire de la structure une idole (p. 110).

Dans les deux derniers chapitres, qui forment une conclusion, Anne Soupa revient sur le devoir de fraternité en citant Michée 6-8 (accomplir la justice, aimer la bonté, s’astreindre à marcher avec son Dieu) ; elle nous livre sa confession de foi en disant que, pour elle, Jésus est celui qui a tout donné (p. 121) et que l’humanité doit avoir le don pour horizon, si elle veut survivre (p. 123) ; elle cite enfin un court passage très étonnant écrit par Joseph Ratzinger en 1969 (p. 115). Il imaginait l’Église de demain, « une Église qui aura beaucoup perdu ». Ce texte saisissant de J. Ratzinger se termine par un appel à l’initiative de chacun des membres de l’Église, ces baptisés que nous sommes.

 

Le livre d’Anne Soupa est court, 123 pages. Il se lit facilement. Il ne cherche pas à tout dire mais il pose un diagnostic radical en ouvrant des pistes très concrètes, non moins radicales. Une lecture vivement conseillée, qui peut servir de base de discussions entre chrétiens, en ces heures de traversée du désert.
 

Patrice Obert

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Coups de coeur de la CCBF
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