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« Bon Livre » 2020 n°8, Julia Kristeva & Marie-Rose Moro, Grandir c’est croire

Pierre-Michel ROBERT
Grandir c’est croire


Prix littéraire de la Conférence : « Bon Livre » n°8, 2020

Cette « Note de lecture » vous invite à vous procurer l’ouvrage, à le lire, afin de pouvoir voter pour le livre de votre choix, parmi les « bons livres » proposés par la Conférence.

Julia Kristeva & Marie-Rose Moro, Grandir c’est croire
Éditions Bayard – février 2020 – 103 pages – 16,90€

Julia Kristeva est psychanalyste et écrivain. En 2018, elle a consacré un livre à Cet incroyable besoin de croire. Marie-Rose Moro est pédopsychiatre et dirige la Maison des adolescents – Maison de Solenn au sein de l’hôpital Cochin. Là, en 2014, a été créé le numéro vert « stop djihadisme » et a débuté la prise en charge de jeunes attirés par la mouvance islamiste, en risque de radicalisation.

Mis en forme par Odile Amblard, le livre rapporte les échanges de la psychanalyste et de la pédopsychiatre. Ceux-ci oscillent entre deux pôles : d’une part une réflexion assez large sur les problématiques de l’adolescence aujourd’hui et d’autre part le cas d’école qu’a constitué le départ de quelque 5000 jeunes Françaises et Français vers la Terre promise… par Daech.

Écartons d’emblée un malentendu possible : le verbe croire n’est pas à prendre au sens religieux que nous connaissons. Julia Kristeva est athée. Elle soutient la partie théorique de l’échange, la plus ardue, fortement teintée de psychanalyse. Ce qu’elle nomme le besoin-de-croire est ce qui, selon elle, étaye le désir-de-savoir. Nos capacités cognitives ne se développeraient que sur la base de ce besoin-de-croire, qu’elle définit comme « la capacité psychique, éprouvée plutôt que prouvée, de pouvoir tenir quelque chose pour vrai ». Cette capacité, sorte de cogito ou de credo primal, se construit dès la naissance sur le « sentiment océanique » qu’éprouve le nourrisson in et ex utero et sur « l’identification primaire » avec le premier tiers qui va l’arracher à la dyade mère-nourrisson. Mme Kristeva donne à penser que toute foi religieuse naîtrait sur le terreau de ce besoin-de-croire séculier, ancrage de tout savoir à venir.

C’est sur cette base que l’adolescent va, plus tard, « bricoler » ce que Mme Moro appelle sa « théorie de la vie ». Empruntée à Donald Winnicott, cette théorie implique une conquête de soi faite d’expériences et de ruptures avec la famille, les autres, etc. C’est « l’élan vital de l’adolescence » qui nourrit ce cheminement plus ou moins chaotique. Sur ce terrain psychique fragilisé par l’époque, l’utopie islamiste a offert ses séductions à des adolescents en quête d’idéaux, voire en proie à quelque « maladie d’idéalité » que Mme Kristeva classe au rang des « nouvelles maladies de l’âme ». Les autrices décrivent leurs modes d’écoute et d’interventions auprès de ces garçons et filles. Elles racontent comment les projets funestes de ces jeunes ont pu être dénoués avant leur départ.


Pierre-Michel Robert

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