Vous êtes ici

Ne surtout pas regarder en arrière, le plus beau est toujours devant

Onglets principaux

Georges DESANDES
Né en
1943
Diocèse/ordre :
Diocèse de Pontoise - Prêtre-Ouvrier du Prado
Date de l'interview :
Mai 2019
N0_ordre: 
63

 

Qu’est-ce qui a préparé ton engagement ?

Je suis d’une famille très catho, j’ai été « élevé là-dedans » ; ainsi, à tous les Noëls de mon enfance (nous étions quatre enfants), il y avait deux ou trois des orphelins de l’orphelinat voisin qui se joignaient à nous et avec qui nous devions partager les jeux reçus – nous étions inquiets qu’ils ne les abiment !
Il y avait une troupe scoute qui s’occupait d’handicapés, j’ai beaucoup aidé là-dessus, j’étais motivé là-dedans.
Mon père était devenu maire d’un petit village… Des maisons mitoyennes… Des voisins avaient 10 enfants, dans 2 pièces ; alcool et misère ; mon père, maire, a fait un montage avec la caisse des Allocations Familiales pour faire construire une maison ; le père a accepté, mais qui pour se porter garant d’un alcoolique ? Il a promis, le maire a fait confiance et s’est porté garant : ça a marché, le père a cessé de boire…
Il y a quelques années, nous avons réussi à stopper l’expulsion d’une famille du HLM où elle vivait : l’huissier était là, le responsable HLM aussi ainsi que l’adjoint au maire (Saint-Ouen-l’Aumône), j’ai proposé de payer la dette. Dans le même temps j’ai convaincu le fils, par contrat avec moi et elle, de porter sa contribution chaque mois aux difficultés financières de sa mère et tous les mois ils ont peu à peu remboursé la dette.
Sans faire de l’angélisme, il s’agit de FAIRE CONFIANCE.

Parle-nous de ton parcours, quelles études as-tu faites ?
Il y a eu un événement dans la paroisse (périphérie de Dijon) : un vicaire, Michel Chauvin, qui s’occupait du « Patro » (patronage) de la paroisse Saint-Paul, nous emmenait dans des activités diverses et variées et aussi pendant les vacances. Nous étions à Auxonne, à la plage d’Athée pour des baignades dans la Saône ; pendant la sieste, 2 frères sont allés cueillir des joncs pour leur Maman, ils sont tombés dans l’eau et l’abbé a plongé d’une barque où il était avec des moniteurs et a sauvé le premier ; il a replongé, mais s’est noyé avec le deuxième… pompiers etc. ; mon frère jumeau et moi avons été très marqués par cet événement et revenus chez nous, mon frère Henri a dit : « Je veux remplacer le père Chauvin. »
C’est mon frère qui avait la vocation, pas moi ! (rire...)
La famille en a parlé au curé (un ancien pharmacien) qui nous a dirigés sur le Petit Séminaire où nous sommes entrés après la 6e, en 5e : j’ai suivi mon frère jumeau, mais quelques années plus tard, il en est parti : « Il ne voulait pas faire curé » ; là je ne l’ai pas suivi, je suis resté. Un directeur de conscience, mort en Algérie, Louis Bouzerand, nous a aidés pour continuer vers le bac et plus : Henri au lycée de Dijon et moi Georges à un autre petit séminaire à Vaux-sur-Poligny ; là André Depierre est venu nous parler de son état de prêtre-ouvrier et ça m’a convaincu : « C’est ça que je veux faire. »  
Puis entrée au grand séminaire de Dijon, pendant que mon frère commençait médecine. « Médecin du corps et médecin de l’âme » a dit ma mère, avec qui nous étions très intimes ; elle était très attentive et faisait confiance à ses jumeaux.

La deuxième année à Poligny a été marquée par un jeune prof, curé, très ouvert et qui abordait la réalité : l’Algérie – on était contre la guerre –, et un professeur d’allemand qui parlait du mur de Berlin ; au cours d’un voyage à Berlin je me suis lié avec un correspondant devenu instituteur ; nous échangions, lui sur le mur, l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest, et moi sur la guerre d’Algérie.
Et j’ai commencé de lire : le Père de Foucauld et l’abbé Hu vélin (spiritualité) ; Au cœur des masses, du père Villaume ; Henri Perrin : les prêtres-ouvriers, la vie des barrages, etc.
J’ai passé 6 mois chez les Petits Frères de l’Évangile qui allaient au travail à St-Rémy-de-Provence, mais la contemplation nécessaire prenait le pas sur l’engagement syndical, politique et associatif.

Y a-t-il eu des points marquants ?
J’étais sursitaire pour l’armée, ce furent des années de maturation.
Abonné à Témoignage Chrétien, journal interdit au grand séminaire, je le recevais chez mes parents – mon père militaire était contre la torture – et d’accord pour recevoir mes Témoignage Chrétien ; la boite aux lettres a été détériorée !
Pour les trois jours d’incorporation, j’avais préparé un dossier d’Objecteur de Conscience, mais l’officier orienteur me l’a déconseillé eu égard à mon père militaire qui en aurait subi des conséquences (mutations nombreuses, etc.) et j’ai pensé que ma mère détestait tous ces déménagements… cet orienteur m’a conseillé la Coopération – via les Pères Blancs de Kabylie.
En Algérie (1964-1966), 2 années scolaires dans un Centre de Formation Pour Adultes (CFPA) : 2 années de rencontres formidables avec les grands élèves, les Pères Blancs, les collègues enseignants, Ali, Rabah, etc.
Puis, 3 ans au grand séminaire de Besançon : j’ai bataillé pour payer ma pension avec l’argent de la coopération : « ne rien devoir à l’Église ». Je fus empêché de travailler à mi-temps dans la perspective de prêtre-ouvrier ; les prêtres-ouvriers après avoir été sanctionnés et suspendus de 1954 à 1959 (Pie XII et Ottaviani) avaient reçu des permissions sous conditions à la fin du concile en 1965.
En 1967, notre comité de soutien à la grève de la Rhodiaceta de Besançon, initié par les Francs et Franches Camarades (tracts à la cathédrale et à la gare), n’a pas été apprécié du grand séminaire ! Pas plus que notre organisation d’un centre aéré pour les enfants de grévistes…
1968 : la grève au grand séminaire (80 participants) avec un groupe de séminaristes issu du monde ouvrier n’a pas plu à l’évêque, Mgr Lallier : assemblées générales, commissions, banderoles…
La liste proposée : remise en cause des cours (avec les professeurs jeunes) – vie de communauté – célibat – études – pas d’examens – commissions de travail – quel style de prêtres on voulait – liens avec la pastorale – mouvements d’Action Catholique – Église servante et pauvre plutôt qu’ayant pignon sur rue… n’a pas été acceptée !

Quel était vraiment ton projet ?
Je ne voulais pas commencer par un ou deux ans en paroisse !
Il fut question de prêtrise à la Mission de France, Fils de la Charité, Prado…
Essai pour aller au travail d’une piste de l’évêque Charles de La Brousse vers Vallourec, mais j’ai refusé la recommandation préférant l’incognito…

Quelles ont été tes découvertes, tes premières rencontres et ta mission ?
Michel, prêtre originaire de Dijon, aumônier de la JOC-JOCF dans le 92, me fait connaître une maison à louer au noviciat des Fils de la Charité à Meudon-Bellevue : nous étions une équipe de 4 à 5 qui cherchions du travail, deux restent : Maurice chez Renault outillage et moi, Georges, à Renault Billancourt (sellerie).
Maurice se marie, Georges intègre le foyer SONACOTRA du Bas-Meudon, j’y étais écrivain public ; en 1974 : OS à la chaîne à Renault, syndiqué CFDT (proche de Lutte Ouvrière extrême gauche), en lien avec la JOC de Boulogne-Billancourt, j’étais plutôt coincé, mais en lien avec mon évêque que je rencontrais tous les mois, Mgr de la Brousse, qui pourtant n’a pas pu m’ordonner prêtre-ouvrier directement, puisque je refusais de commencer un ministère en paroisse !
Rencontre d’Annie, présentée aux parents… Et rencontre d’une équipe de prêtres-ouvriers du Prado arrivée en 1971, André Champy, Michel Meynet, Louis Magnin avec le milieu espagnol, qui travaillait dans une entreprise de nettoyage où il accompagnait surtout des femmes.
Séparation d’avec Annie.
Volonté d’être prêtre-ouvrier – vers une ordination directement par le Prado.
En 1974, j’ai quitté l’usine pour 2 ans de formation pradosienne à Lyon, à Vénissieux, aux Minguettes avec Paul Guilbert (ancien prêtre-ouvrier saqué en 1954), avec un mi-temps au Secours Populaire du quartier de la Guillotière (Gilbert Chaussade du PC), et avec André, prêtre formateur du Prado.
J’ai reçu une formation personnalisée : Pères de l’Église, christologie, exégèse, Écriture Sainte. Thèse à deux, niveau licence ; équipe du Prado à Limonest et à Vénissieux.
1976 : engagement au Prado, j’ai été ordonné diacre à l’église des Minguettes par Mgr Ancel et j’ai fait mon engagement dans l’institut du Prado.
Envoyé à Saint-Ouen-l’Aumône pour faire équipe avec Claude, prêtre-ouvrier du Prado qui vivait avec Domingos, séminariste portugais, et François, laïc délégué syndical CFDT ; travail dans l’entreprise DMG (métallurgie presses) sur la zone industrielle de St-Ouen, adhésion à la CGT (15 syndiqués sur 25 salariés) et au PCF (cellule de 6 communistes).
Puis j’ai été ordonné prêtre-ouvrier en 1977, j’ai invité les salarié(e)s de l’entreprise y compris le patron et quelques personnes sont venues.
1977 : la mairie est passée de droite à gauche plurielle sur le programme commun et je me suis présenté sur la liste avec le groupe communiste en fin de liste.

Qu’est-ce qu’être prêtre pour toi ?
En 1995, nous avions accueilli Jean-Louis, atteint d’un cancer, dans notre petit appartement de prêtres-ouvriers à Saint-Ouen-l’Aumône ; il s’agissait de lui offrir un lieu d’hospitalisation à domicile pour accompagner sa fin de vie, il est resté 3 mois et ½… Hélène, une amie de quartier, elle-même aidante de son mari malade pendant 24 ans, s’en est étonnée et a conclu : s’ils ont fait ça, ce doit être des VRAIS.

Quelle était au juste votre vie dans la cité ? Étiez-vous en rapport avec la vie d’Église du secteur ?
Avec Claude, nous vivions en HLM à Saint-Ouen-l’Aumône : 1300 logements, 200 familles de policiers (originaires du Nord), 11 conseillers municipaux sur 30.
Relations de voisinage : entrés dans l’association des locataires, on participe aux fêtes de quartier (réparation du manège de chevaux de bois) …
Élu conseiller municipal, en lien avec les différentes commissions municipales.
Comme aumôniers d’ACO, nous étions en lien avec la paroisse et son curé : animation d’un groupe d’Évangile, préparations de célébrations et de liturgies. Liens avec les prêtres du secteur, réunion du doyenné Saint-Ouen-Pontoise. Une fois par an, on invite l’évêque avec les prêtres-ouvriers du diocèse (jusqu’à 9 : Jésuites, Pradosiens, Fils de la Charité. Par la suite habite avec nous un prêtre-ouvrier originaire du diocèse, Maurice, qui nous rejoint après plusieurs années en paroisse). Lien aussi avec des religieuses : Auxiliatrices de la Charité, sœurs salariées de la ville nouvelle de Cergy (révision de vie une fois par mois) ; partages et célébrations avec une communauté de sœurs en appartement, ancelles de la congrégation du Sacré-Cœur.

Être un éveilleur d’Espérance, c’était une manière de catéchèse.
Au milieu des jeunes de la cité, la question est : quid d’interpeller pour des incivilités, le respect des autres, la non-violence... ? S’interposer ? Il s’agit d’entrer en dialogue, se connaître, faire reconnaître son poids d’homme : pour ne plus marcher seulement à l’envie, ou à l’instinct.
Je montais des garages souterrains, une bande d’ados descendait et me dit :
- Bonjour Georges !
- Tu connais mon prénom et je ne connais pas le tien. Chacun décline le sien.
- Comment me connaissez-vous ?
- Tu t’occupes des alcooliques.
- Comment tu sais ça ?
- C’est mon papa… »
C’était en lien avec la Vie Libre, car dans la cité, plusieurs alcooliques ont été guéris avec l’aide de cette association.
Un autre jour, dans des circonstances d’incivilités, je me suis interposé mais un des jeunes aussi a protesté… J’ai fait écouter ce que l’un d’eux venait de dire : « C’est toi qui as arrêté la bagarre, tu as dit une parole qui a été écoutée. »

Quels ont été tes points d’achoppement ?
J’ai été un buveur excessif, dépendant : souvent dans les groupes associatifs, boire en groupe…
En 1995, j’ai pu arrêter, une conversion possible avec l’aide de Vie Libre et d’un médecin militant : cure ambulatoire, 10 jours à Limonest (Prado)…
Cette association obtient des résultats, les gens s’en aperçoivent. Jeannot, ancien alcoolique, a perdu sa femme, il n’a pourtant pas « repris avec la bouteille » comme certains l’avaient parié !
Bien plus tard, je conduisais les funérailles d’Alain, ancien alcoolique, à la cathédrale de Pontoise : « On était du même pays d’esclavage ; grâce aux amis présents, on s’en est sortis ! »
Les réactions ont été diverses : « Tu n’aurais pas dû évoquer cet épisode de ta vie de prêtre ! » (le curé), et « Merci de l’avoir fait » (le maire) !
En fait ce qui nous concerne tous, c’est la faiblesse.
Ne jamais mettre une croix sur quelqu’un, on peut toujours changer (Roger Sylvain).

Qu’est-ce au juste, être prêtre-ouvrier ?
Ce n’est pas tant « d’aller au travail ». Il s’agit de réconcilier l’Église avec la classe ouvrière ; ce n’est ni charité ni assistanat, c’est un combat pour la justice.
Le ministère prêtre-ouvrier, c’est un compagnonnage : être avec, vivre au milieu des gens. Le Prado pratique la vie en Église, la vie en équipe, car la solitude, ça existe… Mon compagnon Claude m’a bien aidé.
On est témoin de ce que vivent les gens. L’Esprit de Dieu précède sans que nous y soyons pour quelque chose. Il y a quelque chose qui se vit parmi les gens, les personnes vivent des efforts d’entente et de fraternisation avec la foi en l’homme sans avoir la foi en Dieu.
Si la foi en Dieu nous donne la foi en l’homme… Si Jésus est fils de Dieu / Fils de l’homme, ça nous renvoie à construire un monde plus humain, à vivre des valeurs comme solidarité, fraternité, liberté.
Désir de vivre une vie d’Église plus évangélique plus accordée à Jésus-Christ, dans un certain dépouillement, ne pas s’encombrer, simplicité de la vie évangélique et rejoindre les pauvres, les blessés de la vie pour combattre la misère et redonner goût à la vie. L’abbé Pierre disait : « le contraire de pauvreté n’est pas la richesse, c’est le partage. » Et Dom Helder Camara, évêque brésilien de Récife disait : « Quand j’aide les pauvres, on m’appelle un saint, mais quand je dis pourquoi il y a tant de pauvres, on me traite de marxiste. »  

Le prêtre c’est quelqu’un qui prend soin de ceux et celles avec qui il est embarqué : curé, curare, soin.

« Prêtre, je croyais l’être, je n’étais qu’en train de le devenir. » (Maurice Carré)

Qu’a représenté Vatican II pour toi ?
Je suis un enfant du concile qui ouvre l’Église pour le monde.
Libération / dépoussiérage : on supprimait la soutane qui mettait le prêtre à part, c’est un homme parmi les hommes.
Mes lectures : Le sens chrétien de l’homme (Jean Mouroux) ; Les saints vont en enfer (Gilbert Cesbron) ; L’abbé Morin, prêtre (Béatrix Beck) ; Le journal d’un curé de campagne (Bernanos) et autour de la Théologie de la libération : Jésuites sandinistes, Gutierrez, Léonardo Boff.
Et puis reprise : Jean Paul II a tout détruit sur le plan théologique, un manque de discernement flagrant, rétrograde… (cf. Lefèvre qu’il fallait laisser dans ses erreurs). Pas du tout l’envergure d’un saint !
Benoit XVI a bien fait de démissionner, l’Église n’a rien vu.

Comment vois-tu l’évolution de l’Église ?
J’aimerais que le célibat ne soit pas une loi, c’est une obligation inadéquate. J’aimerais qu’on puisse aussi ordonner des femmes, les ministères ne sont pas réservés exclusivement aux hommes. La place des laïcs dans l’Église est grande : ils ont intérêt à avoir « du poil aux pattes » pour ce qui est des responsabilités !

Le nom préféré de Jésus c’est FILS DE L’HOMME, c’est ma référence.

Ne surtout pas regarder en arrière, le plus beau est toujours devant.

Aurais-tu un message à transmettre ?
Le signe de Jonas (c’est un petit livre dans la Bible) : c’est le plus grand des prophètes. Envoyé à Ninive, il part de l’autre côté, je traine les godasses : être prêtre-ouvrier ce n’est pas naturel, il faut se forcer. Jonas c’est le prophète de l’humain, il essaie de remettre l’homme au centre du monde.
Jonas ne fait pas confiance, en discussion perpétuelle. Puis il se range, il finit par reconnaître la bonté de Dieu.

Que l’Église ait bien conscience de prendre soin de l’Humanité, à la fois la nature et les êtres humains : C’EST UNE ŒUVRE DIVINE.

Copyright: 
Tous droits réservés. Reproduction interdite. © CCBF 2018