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De l’Abbaye de Boquen à la montagne taoïste de Qiyunshan, en Chine

Onglets principaux

Bernard BESRET
Né en
1935
Diocèse/ordre :
aucun
Date de l'interview :
Juin 2019
N0_ordre: 
60


Il me semble à partir de ce que l'on a pu suivre de votre parcours, qu’il y avait une telle richesse qu’il serait dommage de se cantonner à l’aspect de Vatican II, objectif de nos recueils et qui pour vous, n’a été qu'une étape dans votre parcours… Il ne faut pas se priver d’aborder les autres champs d’intérêt si vous le voulez bien…
Je suis très détaché de toute cette histoire donc ça ne me gêne pas du tout de la raconter. Ce sont des faits historiques. J’y ai apporté une contribution bien modeste.

Je trouve que c’est intéressant ce détachement que vous évoquez … et qui permet d’en parler sans trop de passion. Nos questions portent plutôt sur la contribution qui fut vôtre et le regard que vous avez porté sur place, « in situ » …
Oui, oui.

On va donc être très libre dans notre guide d’entretien parce qu’il faut savoir s’adapter à chaque cas mais, une chose importante, à la fin, concerne ce que serait votre conseil aux jeunes qui se posent des questions.
En général, on commence nos entretiens en demandant ce que vous pensez aujourd’hui des religions, des spiritualités, de ce qui se passe aujourd’hui dans ce champ-là.
Tout d’abord, il faut savoir que le mot religion n’existe à proprement parler que pour les religions proche-orientales. Le judaïsme, le christianisme et l’Islam proviennent de ce Proche-Orient si turbulent. Mais, en Chine, on parle d’enseignement, on ne parle pas de religion ; en Inde, c’est un peu plus proche de nos religions mais je crois qu’avant de parler de religion il faut avoir analysé toutes les fonctions que les religions remplissent. Et, quand on a analysé toutes les fonctions que les religions remplissent, on voit qu’il y en a qui sont détestables et puis, il y en a d’autres qui sont très bonnes. On ne peut pas avoir un jugement bilatéral et généralisateur. Je vais écrire bientôt un chapitre de livre sur ce sujet-là. Nous avons des racines grecques, des racines celtes qui survivent plus ou moins bien, et aussi, de la part des Romains, tous ces éléments juridiques qui contribuent aussi à notre culture. Nous sommes celtes, grecs et romains. Aussi quand j’entends les hommes politiques parler des racines chrétiennes de la France ou de l’Europe, je rougis parce que les racines chrétiennes sont proche-orientales…
Nos religions proche-orientales fournissent d’abord un récit mythologique ; pour les chrétiens, depuis Saint Augustin, ça va du péché originel jusqu’à la mort sur la croix pour le rachat de nos péchés… C’est un récit totalement mythologique mais qui est très important parce que, aussi longtemps qu’on ne sait pas qu’il est mythologique, on le prend pour argent comptant. Ça a permis pendant des siècles et des siècles à des gens de donner un sens à leur vie en particulier au problème de la souffrance. Cette histoire de Jésus sur la croix a permis à des millions de gens d’assumer leur souffrance, à une époque où la médecine ne savait pas l’adoucir. Le récit mythologique n’est pas nécessairement négatif. Mais une fois qu’on découvre qu’il est mythologique, évidemment il ne fonctionne plus (rires).

Tu enfanteras dans la douleur…
Oui, c’est vrai chez les peuples Proche-orientaux, chez le peuple juif en l’occurrence qui s’inspirait d’ailleurs de ce qui se passait chez d’autres peuples, du côté de Nabuchodonosor en Mésopotamie, en Égypte et dans tout l’ensemble des peuples de cette région.
Les religions assument ensuite une fonction ritualiste en offrant des rituels. Quel qu’il soit, l’homme en a besoin. Nous en pratiquons dans la vie quotidienne. Quand on se dit « Bonjour, ça va ? » c’est déjà un rituel. Nous avons besoin de rituels pour devenir pleinement ce que nous sommes. Un grand théologien catholique… (enfin, il ne l’était pas trop mais il l’est devenu après sa mort) Saint Thomas d’Aquin, professeur à la Sorbonne définit les sacrements comme « des signes efficaces. » Selon moi, cette définition du sacrement vaut pour la totalité des signes qui caractérisent l’existence humaine. Nous sommes constamment en train de poser des signes, en espérant qu’ils auront un peu d’efficacité. Chacun choisit son vêtement pour dire quelque chose de lui-même ; quand un gendarme, met son uniforme de gendarme cela lui donne une autorité, c’est un signe efficace d’autorité. Cela vaut à peu près pour tout. Les rituels sont des signes efficaces, on a besoin de rituels pour actualiser tel et tel aspect de soi-même.
Ensuite, les religions ont une fonction moralisatrice. Ces religions nous disent « Ça c’est bien, ça c’est mal. » Personnellement je pense que ce n’est pas très bon de s’enfermer dans la définition du bien et du mal. N’empêche que les 10 commandements ont aidé l’humanité à élaborer progressivement des règles de la vie en commun.
Ce que je n’ai pas encore dit, c’est que toutes ces religions sont essentiellement politiques, c’est-à-dire qu’elles sont faites pour créer du lien, non pas entre l’individu et le divin, ce qui serait tout à fait louable, mais pour créer du lien social. Avant les religions proche-orientales, c’était déjà le cas, chaque cité avait son dieu ou sa déesse, chaque clan avait son Dieu et le Dieu d’Israël est en premier lieu le dieu du peuple d’Israël. On n’est que des pièces rapportées dans cette histoire-là, car le vrai « peuple de Dieu » c’est le peuple d’Israël. On voit comment le christianisme, en s’imposant en occident a été une force politique extraordinaire : il a dominé la société pendant des siècles et quand le protestantisme est apparu, la loi était encore : « La religion du prince dicte la religion du peuple. » C’est ce qui s’est passé dans les pays germaniques où le protestantisme s’est développé. Le judaïsme a moins cet aspect politique, parce qu’ils ont été dispersés et n’avaient pas le pouvoir politique. Dès qu’ils se sont retrouvés à la tête d’un État, vous pouvez voir comment il fonctionne. C’est la politique d’Israël qui ressurgit. Quant aux musulmans, on le voit aussi avec les djihadistes qui ont un projet politique. La laïcité à la française exige des religions qu’elles renoncent à leur dimension politique. En ce moment on voit que le catholicisme essaye de retrouver son importance politique. Les protestants ont toujours agi en douceur car c’étaient souvent des protestants qui étaient dirigeants. Les musulmans cherchent le pouvoir politique ; quand on dit « Ça n’est pas ça l’Islam », si cela fait partie de l’Islam. Simplement l’Islam pour s’intégrer à la laïcité doit renoncer à sa dimension politique. Cette dimension lui est inhérente comme elle l’a été pour le catholicisme. Regardez le christianisme orthodoxe (qui a certains aspects positifs par rapport au catholicisme romain), pour être politique il est vraiment politique. Le premier patriarche de Russie est quasiment le premier ministre de Poutine. Les gens ne se rendent pas compte que les religions proche-orientales sont politiques par essence et que pour leur imposer la laïcité la République doit quasiment les « violer. »
Les catholiques romains ont résisté terriblement à la laïcité - vous connaissez l’histoire du XXème siècle… Quand, dans la petite ville de Tréguier près de laquelle je vis, la municipalité a décidé de mettre une statue de Renan sur la place de la Cathédrale, il y a eu une levée de boucliers terrible avec bataille de rues. Vaincus, les catholiques se sont cotisés pour élever un grand calvaire.

Qu'on a d'abord nommé « Calvaire de la protestation » et maintenant « Calvaire de la réparation » ...
Au début du XXème siècle, c’était encore une guerre terrible entre laïcs qui envoyaient leurs enfants à l’école laïque et catholiques. Ma mère n’était pas sectaire du tout. Elle était institutrice laïque. Quand elle arrive dans le village où je suis né à Saint-Hervé, elle va le premier dimanche à la messe. Quand le curé la voit dans l’assemblée, il la pointe du doigt en s’écriant « les suppôts du diable » sont dans l’assemblée. Elle est rentrée à la maison en larmes et mon père lui a dit : « Tu n’y retourneras plus et c’est fini. »

Dans son ouvrage, « Composition française », Mona Ozouf relate aussi que du temps où sa Maman était institutrice à l'école laïque de Plouha en Côtes d'Armor, lors de la préparation à la première communion, on plaçait devant les enfants de l'école libre et les enfants de « la laïque » au fond de l’église.
Ça a été des bagarres terribles mais le catholicisme romain a fini par renoncer à sa dimension politique même s’il essaie de la récupérer autant qu’il peut. Et il faut l’imposer à l’Islam de la même façon. C’est un islam non politique qui peut s’intégrer à la République et à la laïcité telle qu’on l’a vécue. Je pense que c’est une des caractéristiques les plus merveilleuses de la France ; il n’y a pas de mot pour dire « laïcité » dans les autres pays. Même en Belgique le mot français ne signifie pas tout à fait la même chose.
Cette loi de 1905 représente quelque chose d’essentiel, de l’ordre de l’apaisement ; Ce qui n’empêche pas chacun de penser ce qu’il veut des religions.

Pouvez-vous, après cette entrée en matière, nous retracer maintenant votre parcours ?
Oui, je parlais des religions… Je veux dire que dans le catholicisme romain, il y a quand même beaucoup d’organisations qui font du bien, qui sont bénéfiques, alors on ne peut pas dire qu’on est totalement contre. On peut refuser sa dimension politique et refuser le fait que chacun croit avoir LA vérité. Donc celui qui n’a pas LA vérité, évidemment c’est un mécréant, c’est quelqu’un qu’il faut abattre ou convertir. Et ceci est un aspect absolument épouvantable de ces trois religions. Aujourd’hui c’est avec l’Islam qu’on le ressent le plus mais autrefois cela a existé avec le christianisme et cela peut valoir pour le judaïsme en Israël.
Il faut toujours préciser ce que sont les religions. Moi je vis en Bretagne avec un ami qui est évêque orthodoxe, et je n’adhère absolument pas, lui non plus d’ailleurs, à certaines croyances mais je le soutiens parce que cela fait du bien à ses fidèles d’être ensemble. Cela correspond à une fonction d’appartenance qui a des aspects très négatifs quand on dit « Moi je suis du bon côté », mais qui a des aspects positifs quand il s’agit de se retrouver ensemble. Les juifs quand ils se retrouvaient dans leurs synagogues, ça leur faisait du bien mais en même temps, ça les distinguait et les catholiques, quand ils sont dans des pays qui sont minoritaires, le fait de se retrouver dans leur église, ça les désigne, ça les marque. Alors en Chine, « religion » est un mot qui n’existe pas et j’ai raconté dans ma conférence cette histoire de Lao Zi et de Confucius représentés de profil et qui, ensemble, forment la tête de Bouddha. L’empereur de l’époque cherchait à unir les trois enseignements. Ceux-ci n’ont pas la fonction s’opposer les uns aux autres. C’est pourquoi, même s’ils ont des fonctions de rituels dans certains cultes, ces enseignements n’ont pas toutes les fonctions des religions proche-orientales. Sur l’Inde je peux plus difficilement me prononcer car c’est un monde complexe et que je ne connais pas vraiment très bien même si j’aime beaucoup la philosophie hindouiste. Moi, en Inde comme en Chine, c’est la philosophie qui m’intéresse et je ne connais pas bien l’aspect religieux.

Est-ce qu’on peut reprendre ce que vous disiez au sujet des récits mythologiques ? Vous avez sans doute reçu un enseignement très traditionnel… J’aimerais savoir s’il y a eu un déclic, comment s’est fait le passage qui vous a permis de passer d’une représentation à une autre.
Je ne sais pas à partir de quel moment. Avant d’entrer au monastère, j’avais déjà une formation philosophique. Je dois reconnaître que quand je suis entré à l’abbaye, j’ai accepté la vie de l’abbaye mais c’était un christianisme antérieur aux coutumes introduites par le Concile de Trente. Disons que ça n’avait pas vraiment à voir avec ce qui se vivait dans les paroisses et, à part les dogmes tout à fait fondamentaux du christianisme, il n’y avait aucune insistance sur les dogmes récents, l’infaillibilité pontificale, l’assomption de Marie, tous ces trucs-là. On n’appartenait pas au christianisme contemporain. Moi, quand je suis arrivé comme étudiant à Rome, on pouvait penser que j’étais vraiment conservateur car je me référais à un christianisme antérieur, mais c’était une libération par rapport à beaucoup de formes du christianisme d’après le Concile de Trente… J’ai accepté tout ça bien sûr pendant de longues années, mais je me souviens qu’à Boquen chaque fois qu’il fallait célébrer Noël, c’était épouvantable pour moi parce que raconter que cet enfant Jésus c’était le fils de Dieu, en lui-même ça me faisait me hérisser les poils sur le corps. Par contre, la fête de la Pentecôte, de l’Esprit Saint qui est répandu dans le monde entier qui est présent partout, ça ne me posait pas vraiment de problèmes. Mes résistances étaient progressives jusqu’au jour où je me suis dit « Oh là là, il faut que je me libère de tout ça pour retrouver sa liberté de penser, de parole, de vivre tout simplement. » Sortir du carcan !

Vous n’avez pas eu d’éducation chrétienne au sens traditionnel du terme ?
Pas vraiment. Mon père était commerçant et il voulait que les parents qui envoyaient leurs enfants à l’école catho viennent quand même acheter des équipements électriques chez des laïques … donc je suis allé au catéchisme quand j’étais gosse mais on n’y accordait pas une importance … Je vais vous raconter une anecdote qui parait complètement invraisemblable. Un jour un autobus décharge sur la place une colonie de petits enfants catholiques et ils riaient ! Je suis rentré à la maison en disant « Venez-voir il y a des petits cathos qui ont le droit de rire » ! Car je ne voyais jamais d’enfants cathos qui pouvaient rire ; ils étaient toujours en rangs deux par deux avec un frère des écoles chrétiennes ou une bonne sœur pour aller à la messe. Mais jamais un rire. C’était la première fois que je voyais ça. J’avais peut-être dix ans et j’ai trouvé ça extraordinaire de voir des petits enfants cathos qui avaient le droit de rire… Vous voyez un peu !
Donc en dépit d’être allé au catéchisme vous voyez que je connaissais assez peu les milieux catholiques…

Précisément vous viviez où à ce moment-là ?
À Loudéac sur la place de l’église. Ce n’est pas loin de Boquen mais je n’en avais jamais entendu parler.
J’avais donc un fonds de résistance, mais j’ai quand même accepté une certaine forme du catholicisme pendant plusieurs années. Je n’ai pas pu aller à Rome sans m’y plier et même y adhérer en partie. Mais j’étais quand même un conservateur du christianisme d’avant. Et alors, quand le concile Vatican II a été annoncé j’étais présent à Saint Paul hors les murs où Jean XXIII a annoncé qu’il allait convoquer un concile. Et je me souviens qu’avec mes collègues, on revenait à pied jusqu’à la maison généralice et on était dans un état d’excitation considérable. Et puis quand le concile a commencé et qu’il y a eu la rébellion des évêques français et allemands pour ne pas accepter que tous les textes soient écrits à l’avance, ça a été comme une révolution culturelle, bien sûr pas comme celle arrivée en Chine, mais de révolution culturelle quand même. Et moi, j’ai connu à ce moment-là l’évêque d’Arras qui s’appelait Gérard Huygue. Il était très intelligent, très ouvert et m’a demandé de travailler avec lui et quelques évêques sur le problème de la vie religieuse ; du coup, mon conservatisme d’avant est devenu un avant-gardisme ; ça s’est transformé. Et donc j’ai beaucoup travaillé. La seule influence que j’ai eue, entre guillemets, sur le concile Vatican II, c’est le texte sur la vie religieuse. Il y a eu un travail collectif… on a réussi à faire passer pas mal de choses. Mais mon influence sur le Concile a été limitée à ce texte qui a eu une influence très très secondaire par rapport aux textes majeurs du Concile Vatican II. Moi je n’étais pas concerné officiellement. J’avais 26-27 ans, j’étais encore un gamin, émerveillé de jouer un petit rôle auprès de quelques évêques membres du Concile.

Avec quelque chose de l’ordre de l’espoir ?
Oui que tout allait bouger… comme une révolution culturelle avec l’idée qu’on allait tout reconstruire. D’ailleurs ça a duré pendant 3 sessions puis Jean XXIII est mort. Paul VI a été nommé au moment de la quatrième session et moi je n’étais plus à Rome. J’étais revenu à Boquen et d’après ce que j’ai compris, ils ont commencé à se resserrer les boulons dès la quatrième session du Concile, parce que Paul VI ne voulait pas que ça dégénère. Il avait peut-être raison… Ce sont les 3 premières sessions qui ont été porteuses d’un vent de liberté, ça ouvrait tous les espoirs. Mais c’était plus sur les questions de discipline, en particulier sur la question des prêtres mariés, sur la liturgie aussi. Sur le plan liturgique ça n’a pas engendré que le meilleur… ça a engendré beaucoup de bonnes choses mais ça a engendré aussi de la musiquette et des trucs un peu médiocres. Quand on lâche les rênes on ne sait pas exactement dans quel sens ça va aller.

Au travers des témoignages des prêtres de terrain que nous avons recueillis, ils évoquent souvent une libération pour eux-mêmes et pour leur paroisse.
Oui, c’est vraiment ça ; c’était un sentiment de se libérer d’un carcan, un sentiment de libération comme mai 68, c’est du même ordre, quoique ne prenant pas tout à fait la même forme. Il n’y a pas eu les mêmes évènements dans la basilique romaine (rires), mais sur le plan de l’esprit qui animait au moins une partie des évêques français, une partie des évêques allemands, des évêques italiens, d’Amérique latine, Don Helder Camara… c’est comme si on soulevait un (poids) mais ça n’a pas duré. Mais pendant 3 ans c’est déjà pas mal.

Pour les gens qui n’ont pas connu ce temps, pourriez-vous résumer votre travail sur la vie religieuse, ce qu’il y avait avant et ce qui a changé ?
L’idée principale c’était de dire que les communautés religieuses étaient des pilotes de la vie chrétienne. Qu’elles ne constituaient pas des conservatoires des anciennes façons de faire, comme Solesmes, mais soient des pilotes pour aller de l’avant. C’est l’idée que l’on a injectée sans que tout le monde s'en rende compte. Tous les évêques qui étaient là n’auraient pas tous approuvé. Je suis rentré à Boquen pendant la quatrième session. C’était un tout petit monastère, donc je n’avais pas de résistance très grande. J’ai continué la folie de Vatican II dans les premières années. Vous évoquiez le passage au français, c’était terrible parce que, tout d’un coup, on comprenait les psaumes qu’on chantait et il y a tellement de psaumes qui racontent les guerres, des massacres… que très vite j’ai été amené à supprimer des versets et même des psaumes. Il en restait 2 ou 3 du genre « Bénis le Seigneur ô mon âme… » ; Ceux-là pouvaient rester mais tous les autres sont passés à la trappe ! Ce qu’on retenait de la psalmodie c’était le chant et le rythme qui apportait de l’apaisement, et à la fin on murmurait au lieu de chanter des paroles perturbantes. Mais comme je pratiquais l’ouverture, j’avais accueilli à Boquen des moines épiscopaliens des Etats-Unis. Le paradoxe c’est que ces moines épiscopaliens gardaient beaucoup plus de pratiques de l’Église catholique romaine d’après le Concile de Trente que nous. Par exemple ils étaient habitués à avoir l’adoration du Saint Sacrement ; chez nous ça n’existait absolument pas. On chantait non seulement en français mais aussi en anglais. Au bout d’un moment je m’étais dit : il y a des sourates dans le Coran qui sont belles, on va les chanter aussi, mais ça ne plaisait pas vraiment à Rome. Et donc j’ai été dénoncé, (rires). Toutes les 3 semaines, tous les mois, il y avait une délégation de cathos traditionalistes qui partaient à Rome demander ma peau et qui l’ont eue à un certain moment. Un an après mai 68, en 1969.

C’est vraiment dans la foulée de 68 ?
Oui parce que à partir de la fin du mois de mai 68, malheureusement, la chape de silence était revenue. Vous vous souvenez du défilé sur les Champs Élysées… On m'a alors contacté en me disant « Toi dans ton abbaye tu accueilles des tas de gens. Peux-tu accueillir une sorte d’université d’été de mai 68 ? » Je leur ai ouvert l’Abbaye et j’ai pu constater qu’il y avait des étudiants qui étaient là pour réfléchir sur ce que Mai 68 avait représenté. Et comment l’esprit pouvait s’en diffuser… Il faut dire que je ne tenais pas des propos traditionnels. Du coup on m’a appelé « le moine rouge » parce que j’avais accueilli des étudiants de mai 68. Même les autorités civiles se méfiaient de moi… il se trouve que bien des années après, quand je travaillais à La Villette, un de mes patrons – j’étais très proche de mes patrons à La Villette – connaissait celui qui avait été préfet de région à Rennes à cette époque-là : un jour l’ex-préfet vient le saluer et quand il apprend qui j’étais, il m’a dit « Monsieur Besret, vous ne vous rendez pas compte que vous avez amené la chienlit en pleine cœur de la Bretagne (rires). » Donc ils étaient furax. J’avais les renseignements généraux sur le dos en plus d’avoir les évêques qui n’étaient pas contents (rires). J’avais la société civile et la société ecclésiastique contre moi à ce moment-là.

On retrouve les échos de Jacques Gaillot qui relate ses conflits du même genre.
Oui. Je ne le vois pas très souvent mais il est venu diner chez moi, rue Mouffetard et, comme nous sommes voisins, nous nous rencontrons parfois dans le métro et nous faisons route ensemble. C’est bien le seul évêque avec qui je garde des relations...

Il fait partie de notre recueil.
Oui, seulement la différence entre lui et moi c’est que lui c’est un peu comme le pape actuel – il donne un visage merveilleux de l’Église, proche des pauvres, fantastique. Il est pour une modification de la discipline, les prêtres mariés, tout ça, comme je peux imaginer que le pape l’est… Mais il ne remet pas en cause l’adhésion aux dogmes fondamentaux, alors que moi je m’en suis totalement libéré. C’est une vraie différence mais elle ne nous empêche pas d’être bons amis.

Avec mes enfants j’ai participé à une aumônerie dans une paroisse très ouverte tenue par des Spiritains qui habitent tout près d’ici, rue Lhomond.
C’est là qu’il se trouve.

Oui et Jacques Gaillot était venu parler aux jeunes – de toutes les couleurs – et, effectivement, je ne pense pas qu’il remette les dogmes fondamentaux en cause.
Non, mais il remet en cause bien des questions de discipline. Comme je le faisais à Boquen, mais maintenant je suis devenu étranger à tout cela.

Il racontait qu’il avait fait une cérémonie pour l’engagement d’un couple d’homosexuels aussi.
Il est très très ouvert et quand moi j’ai eu tous mes problèmes avec le Vatican, il m’avait contacté en me disant « Si tu as besoin d’un endroit tranquille pour écrire tes bouquins – il était évêque en fonction à l’époque – tu peux venir chez moi. » Je lui suis donc très reconnaissant.

Et après quand vous avez été dénoncé, comment ça s’est passé ? quel parcours avez-vous suivi ?
Je sentais les nuages s’amonceler et j’avais élaboré dans ma tête un plan pour essayer de sortir de cette situation très difficile. Je suis allé à Rome et j’ai rencontré le Père Abbé Général des Cisterciens. Ce sera peut-être bien pour votre travail que vous lisiez une thèse doctorale qui a été soutenue il y a deux ans à l’université de Brest, dont je vous donnerai les coordonnées. Une jeune femme a fait sa thèse sur 10 années de la vie de Boquen. Elle a fait un travail énorme, il y a tellement de choses dont on ne se souvient pas. En lisant son travail, j’ai découvert ce qu’au fond de moi je savais mais ne m’étais jamais avoué, à savoir que l’Abbé Général des Cisterciens m’aimait bien. Et elle le dit « L’Abbé Général aimait beaucoup Bernard. » Quand je l’ai rencontré à Rome, il était en devoir commandé par le Vatican. Je le rencontre, on marchait tous les deux et je lui ai dit « Je viens vous présenter un plan pour détendre un peu l’atmosphère. » Il m’a dit « Mon cher Bernard, vous n’avez aucun plan à me présenter, parce que vous n’êtes plus prieur de Boquen. » Je lui ai dit « Depuis quand ? », « Depuis le moment où je vous le dis. » Je lui ai dit « Merci mon Père…. » Ce n’était pas vraiment la première fois que ça m’arrivait, c’était la deuxième, donc j’avais une certaine habitude, mais de ce voyage à Rome je ne retiens que ça dans mon esprit, ces 5 minutes.
Mais Béatrice raconte aussi, heure par heure, ce que j’ai fait à Rome pendant 4 jours : des choses dont je n’avais plus du tout le souvenir et en particulier une réunion des prêtres contestataires : « Échange et dialogue » comme cela s’appelait en France. Ils avaient une réunion à Rome. Elle raconte que j’ai été reçu comme une rock star dans cette réunion (rires). Je ne m’en souviens pas très bien, mais elle a cherché tous les documents possibles et imaginables. Elle dit que j’ai rencontré 3 fois le Primat des Bénédictins pour qui j’ai beaucoup d’estime mais je ne me souviens pas l’avoir rencontré à cette occasion-là. Quand on est l’objet d’un travail historique, ça change complètement les choses. Et donc voilà, c’est comme ça que j’ai appris que je n’étais plus prieur : je suis rentré en France et là, pour autant que je m’en souvienne, il y avait juste 3 petites lignes dans le Monde qui disaient : Bernard Besret, prieur de Boquen, a appris sa démission (sic), et en France, ces 3 petites lignes ont suscité une véritable explosion ! Du coup le Monde a décidé d’envoyer un journaliste en permanence à Boquen pour, jour après jour, raconter tout ce qui s'y passait. Des dizaines de milliers de gens sont venus me témoigner leur solidarité, c’était un mouvement incroyable. Cela a été pareil pour Mgr Gaillot. Être mis à la porte par le Vatican, ça vous rend célèbre. Et encore lui beaucoup plus que moi bien sûr. À mon époque les médias étaient encore balbutiants.

Au point que le pape François téléphone à Mgr Gaillot il le raconte : « Allo ici François ?» …
Oui c’est formidable. Ça ne m’étonne pas du tout, parce qu’ils ont le même profil. Je ne l’ai pas vu récemment et il ne m’a pas raconté ça, mais ça ne me surprend pas du tout. Je pense qu’ils sont sur les mêmes lignes, pour ce que je sais du pape.

Est-ce qu'on peut vous poser une question sur votre statut ? Quand on n’est plus prieur, on est remercié et que se passe-t-il ?
Quand on n’est plus prieur, on est toujours moine. Il y avait tellement un mouvement populaire en ma faveur en Bretagne, que du coup je n’ai été l’objet d’aucune sanction. Je ne suis pas suspendu. Je suis seulement considéré comme « vagens » c’est-à-dire vagabond, rattaché ni à un évêque ni à un supérieur religieux. C’est le terme du droit canon, tout à fait précis.
SDF ?
Oui SDF ecclésiastique (rires). Ils ont hésité entre toutes les sanctions qu’on aurait pu m'imputer parce que j’avais trop de soutiens populaires.

Que vous avez toujours…
Oui mais ce soutien devient un peu âgé maintenant (rires).

C’est ce qu’on disait tout à l’heure : les gens ont oublié qu’on était très jeunes à ce moment-là.
Je vois bien quand je donne des conférences : l’auditoire est plutôt composé de personnes de mon âge que de plus jeunes.

C’est le cas à la CCBF aussi.
Oui. Il y a une autre association un peu similaire à la vôtre qui s’appelle « Poursuivre. » Ce sont des anciens de « Vie nouvelle. » Je pense que ça n’existe plus, mais des petits groupes continuent d’exister. Il m’est arrivé de leur parler. Il y a aussi toujours des petits groupes fidèles à Marcel Légaut qui étaient aussi très critiques et qui ne sont pas très éloignés de la CCBF.

Nous étions venus à votre intervention précédente à Plougrescant et il faut y aller (vu la distance) ! … La salle était pleine.
Oui il a fallu ramener des chaises et à la fin il y avait des gens debout. C’est incroyable. Les journalistes régionaux avaient la gentillesse d’annoncer la conférence.

J’ai pour ma part été surprise, car nous avons des amis cathos à Port Blanc qui nous ont dit qu’il y avait eu une annonce de votre intervention en paroisse. C’est une ouverture quand même.
Il y avait des gens de partout, d’assez loin de Plougrescant en effet. Mais pas très jeunes non plus (rires).

Pouvons-nous repérer la suite de votre parcours ? vous quittez Boquen et vous venez à Plougrescant ?
C’est extraordinaire comment j’ai connu Plougrescant, parce que, à Boquen, j’étais devenu très ami avec des gens plus jeunes que moi qui travaillaient dans un centre protestant à Bandol. Et à Bandol, ils avaient su qu’en Bretagne il y avait une grande baraque à vendre appartenant à des protestants, des évangéliques. Il y avait la maison du pasteur et le fils du pasteur avait construit une pension de famille sur un morceau de terrain. Le fils du pasteur étant devenu très âgé, il voulait vendre sa pension de famille, mais seulement à des protestants. Alors, avec cet ami qui connaissait l’adresse, on l’a visité plusieurs fois. Il faut dire que la baraque n’était pas belle du tout – elle est beaucoup plus jolie maintenant – mais elle correspondait à ce qu’on cherchait, car je savais qu’en quittant Boquen il y aurait des gens qui me suivraient et il fallait un lieu pour faire des séminaires.

Il y avait déjà la constitution de la communion de Boquen ?
Ah la communion de Boquen était déjà créée, mais je ne l’ai pas emmenée avec moi ; elle a continué sa vie sans moi. Non, c’étaient des gens plus en rupture, disons. Et au bout d’un certain temps, le fils du pasteur m’a dit « Vous avez tellement d’ennuis avec le pape qu’on peut vous considérer comme un protestant ! » (rires). Et donc ça a pris du temps parce qu’on n’avait pas d’argent et qu’il a fallu en réunir suffisamment. Et c’est comme ça que je me suis installé à Plougrescant, grâce à des protestants qui ne voulaient vendre qu’à des protestants ! J’avais suffisamment d’emmerdes avec le pape pour pouvoir être considéré comme un protestant ! c’est rigolo. Je suis très heureux de vivre là-bas, la maison n’est pas très confortable. L’ami qui m’a fait connaître la maison a disparu dans un accident de voiture, mais mon ami actuel qui est évêque orthodoxe avec lequel je partage cette maison, a aménagé tout l’extérieur de façon très jolie, avec une petite tourelle ; ça en fait presque un petit manoir. À l’intérieur il ne s’est pas occupé des sanitaires, mais il a décoré les chambres de façon extraordinaire. Si on vit là maintenant, c’est grâce à cette surprenante décision. Ça tient à un fil.

À cette époque-là vous aviez un projet ?
Pas vraiment, mais j’ai changé complètement d’orientation. En effet je n’avais pas du tout la même anthropologie que les catholiques. Pour moi, l’homme n’est pas fait d’un corps et d’une âme. Les premiers stages que j’ai accueillis dans cette maison étaient des stages de yoga. C’était il y a 45 ans et il n’y avait pas de yoga partout comme c’est le cas aujourd’hui. C’était considéré comme douteux par l’Église mais c’était rendre sa place au corps. C’était une vision nouvelle de la vie. Pas mal de gens venaient et je suis entré en contact avec certains d’entre eux jusqu’à aujourd’hui. Certains meurent aussi parce que nous vieillissons tous.
Je n’avais pas un projet… c’était un peu la poursuite de mai 68, d’ouverture de l’esprit, d’accueil, tout ça par rapport à l’Église.

À un moment donné vous partez en Amérique latine…
C’est à la suite de l’accident de voiture de mon ami. J’ai vécu une période un peu difficile. J’ai été invité par une université à New York qui a organisé, à l’occasion des vacances de Noël, un voyage au Mexique. Je suis allé voir l’évêque de Mexico car je savais que je serai bien accueilli chez lui. Je lui ai dit « Je suis en voyage. » Et cet évêque m’a dit « Bernard, j’ai un monastère, il est vide, et tu en fais ce que tu veux. » Et c’est pour ça que je suis resté un an au Mexique, pour étudier cette proposition-là. Mais finalement j’ai eu peur de nouvelles histoires et j’y ai renoncé.

Vous avez fait une rencontre déterminante aussi. Est-ce que c’est là ?
Avec un sorcier aztèque, oui. Il m’a beaucoup aidé. J’ai raconté cette histoire-là dans mon livre « Confiteor. » C’est le premier livre que j’ai publié dans ma deuxième vie, c’est-à-dire après tout ça.
Ma distance par rapport aux enseignements de l’Église et du christianisme en général se faisait déjà sentir dans mes écrits précédents encore, quand j’étais à Boquen. J’ai écrit en particulier « Clés pour une nouvelle Eglise. » À la suite de la parution de ce petit livre qui a encore fait scandale, je suis invité chez le cardinal archevêque de Rennes et – c’était un tête-à-tête très agréable, très courtois – il avait lu attentivement mon bouquin et il regrettait beaucoup de ne pas m’avoir connu plus tôt. J’étais tout jeune par rapport à lui ; il me dit « L’inconvénient avec vous, Bernard, c’est que vous êtes un hérétique. » Donc il avait su lire ! Et je lui ai répondu : « Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Cardinal, je suis hérétique et fier de l’être » (rires). Et on a mangé le fromage et je suis parti, mais lui – en filigrane – avait compris que je ne croyais pas du tout au dogme de l’incarnation, il avait compris ça.
Et d’ailleurs les hérétiques ont toujours eu ma faveur, non pas nécessairement que je pense comme eux, car chaque hérétique pense à sa manière, mais le seul fait d’être rejeté, d’être condamné me touche. Et l’un des moments les plus émouvants que j’ai vécus en Chine, c’est à DaQin, ce qui veut dire « la grande Rome » ou quelque chose comme ça. Là ce sont des chrétiens nestoriens – Nestor a été un des grands évêques de Constantinople qui a été condamné comme hérétique par les chrétiens d’Alexandrie – et ses disciples avaient continué d’exister ; ils ont été chassés toujours toujours plus loin du pourtour méditerranéen. Ils sont arrivés en 637 à la cour de l’empereur de Chine. Celui-ci leur a accordé un terrain nommé DaQin, à peu près à 4 kms du lieu où Lao Zi a rencontré le gardien du col Yin Xi. Je savais toute cette histoire grâce à un historien anglais qui s’appelle Martin Palmer qui a écrit un livre traduit en français « Les évangiles de la route de la soie. » Un texte formidable. Et le gars de l’agence qui organisait ce voyage-là me soutenait dur comme fer qu’il ne restait rien de tout cette histoire, juste une stèle transportée ailleurs. Quand je suis arrivé sur le lieu taoïste, j’ai interrogé la petite guide, une jeune femme chinoise. Je lui ai demandé « Il ne reste vraiment rien de DaQin ? » Elle me répond « Si, il reste des gens, j’y suis allé il y a deux ou trois ans. » Alors j’ai dit « J’y vais tout de suite » ! C’est la première fois de ma vie que je suis monté à cheval, parce que le chemin était tellement boueux qu’il fallait y aller à cheval. Je suis arrivé tout seul. Mon groupe est monté à pied et est arrivé plus tard. Je suis resté 20 mn sur le lieu où des gens avaient été rejetés par Rome en 637. Parcourir tout ce chemin pour arriver au cœur de l’Empire de Chine ! Pour moi c’était un moment de communion avec des gens rejetés. Je me sens proche de tous les gens qui sont rejetés. Et donc ce moment à DaQin, c’était tout à fait merveilleux. Puis les autres sont arrivés, mais ils n’étaient pas porteurs de la même émotion et c’était bien que je sois arrivé avant eux, grâce au chemin boueux. (rires) J’ai eu un moment merveilleux. J’étais très ému.

De fait, qu’est-ce qui vous a conduit vers la Chine et les philosophies extrême-orientales ?
Cela remonte à mon adolescence. J’étais plus marqué par la philosophie de l’Inde, mais il y avait aussi des textes chinois qui m’intéressaient. Donc ce n’était pas une découverte. Mais c’est aussi à cause d’un fait qui m’a beaucoup marqué alors que j’étais encore à Boquen… Je vais vous raconter une anecdote : il y avait une dame qui travaillait à l’Unesco et qui venait fréquemment à Boquen. Elle me dit : « À l’Unesco, on a un professeur de yoga tout à fait exceptionnel ; il n’enseigne pas le yoga indien mais le yoga tibétain. » Alors, étant jeune et tellement avide de nouveautés, j’ai dit « Il faut absolument qu’il vienne à Boquen. » Et finalement le gars arrive à Boquen avec son amie, il nous enseigne un truc absolument merveilleux, beaucoup moins compliqué que le yoga indien. Les gens qui venaient à Boquen et le pratiquaient trouvaient que c'était absolument génial. J'ajoute, pour vous donner une idée de l’originalité du gars : alors qu'il était là un dimanche, il me demande « À tes célébrations, est-ce qu’on a le droit de péter dans ton église ? » Et je lui ai dit « Bien sûr, chacun s’exprime comme il veut. » (rires) C’était sa condition pour venir à l’église…
Puis il y a eu tellement de chamboulements à Boquen que j’ai perdu trace de ce monsieur, et je n’ai plus eu l’occasion de poursuivre cette pratique. C’est seulement en 1989, quand tellement de Chinois sont arrivés en Europe à cause des évènements de Tiananmen, que je me suis rendu compte que ce qu’il nous avait enseigné était en fait une forme de Qi Gong chinois. Les moines tibétains pratiquent aussi le Qi Gong chinois car ils ont été tellement… « proches. » Et donc je suis parti en Chine pour pratiquer le Qi Gong. En fait c’était ça la raison pour laquelle je suis parti en Chine. À ce moment-là, mon patron à La Villette m’a dit « Puisque vous allez en Chine pour vos vacances, je vous donne une mission pour aller à la mairie de Shanghai » – la ville nouvelle était en train d’être créée – et ne sachant pas un mot de chinois ni un caractère chinois, je suis parti pendant 8 jours en étant totalement seul, ce qui n’arrivait à aucun français à l’époque, parce que tout le monde s'y rendait en groupe organisé. C’était extraordinaire d’aller en Chine à cette époque-là. Ça a bien changé depuis… J’arrive et dès le lendemain, je suis invité à un grand déjeuner à la mairie de Shanghai. Je rencontre pour la première fois la diplomatie chinoise et j’obtiens la phrase que mon président voulait obtenir. Les gens de la mairie de Shanghai me disent « Il faut que vous alliez au musée qui vient d’ouvrir et que vous preniez la rue de Nankin », c’était la rue la plus passante à l’époque. Je vais au musée. J’ai trouvé qu’il était à taille humaine, puis je vais sur la fameuse rue où on m’accoste : « Est-ce que je peux faire quelques pas avec vous pour pratiquer mon anglais ? » « Tout à fait d’accord. » Et j’ai été très surpris parce qu’avant d’aller en Chine j’avais lu quelques bouquins où il était écrit qu’un Chinois n’avait pas le droit de parler à un étranger sans avoir un autre Chinois à côté de lui pour l’espionner. Mais c’était du temps de Mao et la Chine avait déjà bien changé ; donc je suis un peu étonné, mais très heureux de parler avec cette dame. Au bout d’un moment elle me dit « Je m’arrête ici » ; elle faisait des courses pour une copine. Je la quitte, je vais jusqu’au fleuve en marchant et je remontais la rue, lorsqu’un jeune homme me rattrape à toute vitesse. Je dépassais les Chinois d’une tête dans la rue, donc il m’avait vu d’un peu loin ! Il me dit « Est-ce que je peux faire quelques pas avec vous pour pratiquer mon anglais ? » Alors là j’étais encore plus surpris, mais très heureux. Lui, ce dont il voulait parler, c’était du football français qui avait la cote à l’époque, « Xidane », Zidane… Au bout de 10 minutes, je lui ai dit « Je vous ai dit tout ce que je sais. » C’était un jeune professeur d’histoire de la Chine dans un lycée. Il était très heureux de vivre parce qu’il avait été élu meilleur professeur de l’année. On lui avait offert un voyage dans les Trois Gorges. Il rentrait donc d’un voyage merveilleux dans l’intérieur de la Chine. Je me suis dit « J’ai 8 jours tout seul en Chine, j’ai peut-être intérêt à nouer une relation plus profonde avec ce gars-là parce qu’il peut être un bon guide et m’aider à sortir de situations difficiles. » On a dîné ensemble et il m’a emmené dans un très bon restaurant… À l’époque les Chinois n’avaient pas de portable. Il m’a laissé son numéro de beeper (on passait par une standardiste téléphonique). Il fallait que j’apprenne un peu de chinois, car il fallait que je dise mon nom. Il m’a dit « Besret personne ne comprendra, car le R n’existe pas en chinois ; il faut dire Mr Ling. » En Chine, je m’appelle donc Ling. On a fini par pouvoir se reconnecter et j’ai visité Shanghai et les environs avec lui pendant 8 jours. Il m’a présenté à sa famille qui a dit « Vous serez le père étranger de notre fils. » J’ai ainsi été adopté par cette famille et c’est ce qui a fait que je suis retourné souvent en Chine. Ce n’est pas pour étudier, car c’est ici, en France, que je lis les bouquins qui me permettent d’étudier le taoïsme. À partir de ce moment-là, j’ai fait partie d’une famille chinoise et c'est encore le cas maintenant. C’est ça qui m’a orienté. Ça aurait pu se passer dans un autre pays. C’est comme la maison en Bretagne, je me laisse porter par les évènements. C’est une façon un peu taoïste de vivre, on prend ce qui se présente sur la route.
Les Chinois traditionnels ont 8 immortels : sept hommes et une seule femme. Il y en a un parmi les 7 que j’aime particulièrement. C’est Zhang Guo Lao. Fils de cultivateurs, sans études, il partait sur son âne vendre les légumes de ses parents au marché toutes les semaines. Un jour il passe devant un temple. Sur le parvis, il y a un chaudron sur le feu d’où sort un parfum merveilleux. Il descend de son âne, prend une louche, boit, sert aussi une louche à son âne qu’il aimait beaucoup. Et quand ils ont fini, arrive un moine épouvantable – les moines sont parfois acariâtres – qui crie « Sacripant ! Tu as bu de l’élixir d’éternité qui ne t’était pas destiné ! » Le pauvre saute sur son âne, mais il n’a pas le temps de se mettre dans le bon sens. Il est sur son âne à l’envers (les statues le représentent ainsi) et selon la légende, ils s’envolent dans le ciel. La grande leçon spirituelle de cette légende est que, pour devenir immortel, il n’y a pas besoin de faire d’études extraordinaires ni d’ascèse extravagante ; il faut savoir saisir ce qui se présente sur la route. Ce qui se présente à soi sans trop y réfléchir. C’est la manière de vivre selon l’impulsion du Tao. Moi j’ai saisi cette rencontre avec le jeune prof de 33 ans. Nous sommes toujours partenaires, et nous avons créé ensemble un centre de culture traditionnelle chinoise.

De la même façon vous avez saisi ce lieu où vous vouliez aller en Bretagne…
Oui je l’ai saisi par effraction puisque je n’étais pas vraiment protestant ! Ce n’est pas de la passivité, c’est accompagner le mouvement.
Pour illustrer cette attitude taoïste, on pense à l’exemple du surfeur qui utilise la poussée de la lame. Il faut qu’il l’accompagne. S’il se crispe sur lui-même, il se casse la figure. Cela ne veut pas dire ne rien faire du tout. C’est tout un savoir-faire. Il faut savoir accueillir la force, la diriger. À mon avis c’est l’image la plus forte du taoïsme. Se laisser porter par la vie, ce qui ne veut pas dire faire n’importe quoi, mais en saisir les opportunités. Je l’ai fait dans ma vie presque sans y penser. Et même avoir ce studio ici, c’est arrivé de manière tout à fait inopinée. Avec mon ami, il nous fallait trouver un appartement à Paris. Nous vivions chez des amis mais c’était pour 8 jours, 15 jours… on était nomades en quelque sorte. Un jour on va dans un petit groupe de yoga. Nous étions tous assis par terre. On signale qu’on cherchait un appartement. Et une dame dit « Ivan Illich a un studio dans le 5ème qui est utilisé par un monsieur qui va le quitter complètement dans les jours qui viennent. » En fait ce studio n’appartenait pas à Ivan Illich, mais à sa compagne du Mexique. Une dame belge qui vit au Mexique. Ça les arrangeait de ne pas laisser un appartement inhabité. Il me connaissait de réputation. Donc ça s’est conclu. C’est arrivé juste parce que, assis par terre on a évoqué la situation !

On est tenus de limiter notre entretien pour la retranscription mais aussi pour les lecteurs… Avez-vous d’autres choses que vous souhaiteriez ajouter à cet échange ?
Non, les choses me viennent au fur à et mesure qu’on parle et je fais des digressions.
Vous pouvez prendre connaissance de mon petit livre sur la mort que je propose comme une hypothèse : je ne m’y exprime pas comme si j’avais la vérité.

Nous sommes frappées de votre capacité à rebondir et à vous ouvrir. Ces évènements auraient pu être extrêmement frustrants et blessants…
Il y a eu des moments très difficiles. C’est ce sorcier aztèque qui m’a beaucoup aidé. Ce n’est pas tellement la rupture mais quand on est le prieur de Boquen et qu’on est réputé… Tout d’un coup ne plus être rien, ne plus être moine, ne pas avoir d’activité, plus de boulot... Perdre un peu l’identité, c’est ça qui a été difficile pendant 2 ou 3 ans. Après j’ai rebondi et puis voilà.

C’était dit en filigrane, vous aviez retrouvé un travail à La Villette ?
D’abord à Rennes puis à la Villette. La ville de Rennes cherchait quelqu’un pour imaginer un centre de culture scientifique et technique. C’est toujours des tout petits incidents qui amènent les choses dans la vie. Je connaissais une dame du CNRS et j’étais préoccupé par mon ami, déjà docteur, afin qu'il trouve du boulot. On avait invité cette dame à diner et tout le diner a porté sur les compétences de mon ami. Et moi, à un moment donné, j’ai été fatigué qu’on ne parle que de lui, j’ai dit « Et moi ? » Elle m’a dit « Mon pauvre Bernard, votre doctorat en théologie de Rome n’est pas reconnu en France. Vous êtes seulement bachelier. Donc au CNRS il n’y a rien pour vous, il faudrait que vous alliez à Strasbourg. » Donc on n’a parlé de moi pas plus qu’une minute ! Deux jours après, elle téléphone : « Voilà, je viens d’avoir un coup de fil d’un ami du ministère de la culture », le ministre était Jack Lang à l’époque. Le ministère cherchait un esprit ouvert pour imaginer un centre de culture scientifique et technique. « J’ai donné votre nom mais il est possible qu’il n’y ait pas de suite. » 3/4 d’heure plus tard le téléphone sonne : c’est le ministère de la culture (rires). Étant un peu averti, j’ai dit « Je ne suis absolument pas compétent en culture scientifique et technique. » Mon interlocuteur me dit « Je veux un esprit ouvert qui connaisse la Bretagne. Je vous propose un poste de chargé de mission à Rennes à la condition qu’Edmond Hervé, maire de Rennes vous accepte. » Or il y avait beaucoup de chances pour qu’il ne souhaite pas qu’un type un peu célèbre comme je l’étais à l’époque, mette son nez dans cette affaire. J’ai croisé les doigts et finalement, Edmond Hervé a accepté. Je suis allé à Rennes et j’ai fait une étude de faisabilité d’un centre de culture scientifique et technique qui a été créé et marche très bien encore aujourd’hui. C'est ce qui m’a mis le pied à l’étrier dans cette histoire de culture scientifique et technique. Le ministère de la culture a trouvé mon rapport digne d'intérêt et l’a même édité. Puis, quand à La Villette, la Cité des Sciences et de l'Industrie a été créée, j’ai posé ma candidature non pas en tant qu’ancien prieuré de Boquen, mais avec ma casquette de Rennes. Tout cela a tenu à une demi-minute où j’ai dit à cette dame « Et moi ? » Et c’est moi qui ai eu un poste !

(À propos de sa formation initiale, Bernard Besret évoque aussi son bac maths-élem et sa culture mathématique : il était un moine rationaliste !)

En deux mots, parce qu’on ne veut pas abuser de votre temps, qu’est ce qui a suscité en vous une entrée au couvent ?
Dans un des Upanishads de l’Inde, il y a une phrase essentielle : « Tu es cela. » Le père dit à son fils : « Et toi mon fils, tu es cela », c’est-à-dire tu es l’esprit présent dans tout. Et j’ai cherché des gens qui étaient un peu branchés sur « cela. » Donc, vous voyez, c’était pour un idéal hindouiste que je suis rentré dans un monastère chrétien. J’ai trouvé à Boquen des gens dont je pensais qu’ils devaient être branchés sur « cela. » Quand j’ai dit au père Alexis, le fondateur de Boquen que je voulais devenir moine, il m’a demandé « Est-ce que vous allez à la messe ? » et je lui ai dit « Ce n’est pas du tout mon truc ! » (rires)

Quelle étrangeté !
Oui, cela a provoqué un beau scandale à Loudéac : le fils de l’institutrice laïque qu’il voulait se faire moine ! C’était un triomphe pour les cathos ! (rires) et un désarroi pour les laïques !

Alors que j'étais en pension à Rennes, on nous a emmenés à Boquen du temps du Père Alexis et on a été reçus par un moine – j’en garde un souvenir très fort – c'était un ancien centralien – il s’occupait de la réfection de l'église abbatiale, quel travail titanesque ! il nous a raconté l’histoire de Boquen, de ses moines et de cette foi à soulever les montagnes…
Absolument ! c’est pour ça qu’il y a quelque chose d’exceptionnel à Boquen.

Et tout d’un coup on a vu arriver à pied un vieil homme avec un bâton, c’était le Père Alexis. Et je me souviens bien d’avoir été très frappée par son regard, ses chaussures toutes poussiéreuses. Il venait de Plénée Jugon. C’est une image qui m’est restée très forte.
À sa manière c’était un saint homme. Un personnage. Jusqu’à l’époque où je suis rentré en 1953, il était considéré comme tellement marginal dans l’Église qu’il y avait seulement l’évêque de Saint Brieuc qui le reconnaissait. Il n’avait aucune reconnaissance par Rome. Un livre a paru un ou deux ans avant 1953, intitulé « Les illuminés » par un auteur hongrois. Il racontait une histoire épouvantable. En fait, c’était toute l’histoire du Père Alexis racontée de manière assez juste mais, à la fin, il commet un meurtre sur un moine de Timadeuc ! Alors à Rome le livre fait scandale et on envoie le Procureur Général des Cisterciens étudier la situation avec pour mission de fermer complètement Boquen ou de l’intégrer à cet ordre. Il vient, s’entend très bien avec le Père Alexis qui était un historien assez exceptionnel et décide d’intégrer Boquen – qui ne ressemblait en rien aux autres monastères cisterciens – à l’ordre cistercien. C’est comme ça que j’ai pu aller faire des études à Rome chez les cisterciens ; je ne me suis même pas rendu compte que cela ne faisait que quelques mois que l’abbaye avait la reconnaissance de Rome. Le Père Alexis était considéré un peu comme un mystique trop dangereux pour l’institution. Il avait été mis à la porte lui aussi de son ordre. Je crois qu’il m’aimait beaucoup et je l’aimais beaucoup. On s’est combattu aussi beaucoup parce que c’était de l’amour/haine. Il y avait 50 ans de différence d’âge, j’avais l’âge d’être son petit-fils. C’était rude mais on a eu des parcours finalement assez semblables. C’est aussi la conclusion des historiens de Brest : il y a beaucoup de choses en commun, même si le Père Alexis était conservateur et moi moine révolutionnaire. Mais il était révolutionnaire en son temps. Il me racontait que, quand il avait été mis à la porte de l’Abbaye trappiste de Tamié, dans le roman dont je parlais, il était sorti par la fenêtre. Il me disait « En fait, je ne suis jamais sorti par la fenêtre, je suis sorti par la porte. » (rires) C’était le détail qui lui déplaisait avec, bien sûr l’assassinat à la fin.
Et contrairement à l’image qu’on avait d’un homme très ascétique, il me disait « Quand j’ai dû quitter Tamié, je n’ai pas pu récupérer les bouteilles de Chartreuse qui se trouvaient dans la cave ! » C’était un type merveilleux.

Dans l'église abbatiale de Boquen, repose le Père Alexis et à ses côtés Mgr de Kerveadou qui a demandé d'être à ses côtés.

Éléments bibliographiques :

  • Lebel-Goascoz, Béatrice, « Entre utopie et révolution, 1965-1976 » PUR 2015.
  • Besret, Bernard « Et la mort comme un jour illumine, 9 propositions sur la mort et son au-delà », 2017, chez l'auteur, 19 Crech Goueno, Hent Castel Meur. 22820 Plougrescant.
  • Bernard Besret, À hauteur des nuages, Chroniques de ma montagne taoïste, Paris, Albin Michel 2011.
  • Bernard Besret, Esquisse d’un évangile éternel, Paris, Éditions du Seuil, 2003.
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