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Être prêtre, c’est « être là »

Onglets principaux

Charles Henri O’NEILL
Né en
1940
Diocèse/ordre :
Ordre des Jésuites
Date de l'interview :
Juin 2019
N0_ordre: 
59


Qu’est-ce qui a préparé votre engagement dans l’Église ?
Pour moi, ça date de très loin. L’idée d’être prêtre remonte à l’âge de 6 ou 7 ans, à la manière d’un enfant, mais c’était tranquillement là. Mais j’aurais pu être, comme mon père, officier de marine.
Il y avait un environnement familial où beaucoup étaient pratiquants. Il n’y avait pas d’obstacle réel. Vers 10 ans, au moment de la communion solennelle et de la confirmation, ce désir est revenu avec force. Un désir grand pour l’âge qui était le mien. Après avoir laissé passer le développement, le changement dû à l’adolescence, cette perspective reste nette mais elle n’empêche pas de se poser la question du mariage. Elle ne s’impose pas, elle laisse libre. Elle est silencieuse. Elle me laisse libre d’aller à droite et à gauche et de vivre mon âge.
C’est plutôt à mon entrée en maths sup que cette question est revenue de jour et de nuit. Je ne savais pas quoi faire. J’ai été suivi par un père jésuite puis je suis entré au noviciat des jésuites. Je suis entré dans une famille religieuse que je connaissais car j’avais fait mes études secondaires dans un collège jésuite à Paris. Vers l’âge de 12 ou 13 ans, j’avais pensé à devenir moine bénédictin, mais les jésuites avaient une présence au monde, une spiritualité d’ouverture forte. J’ai opté pour ça. Cela a été mon premier engagement. À chaque fois c’est moi qui ai parlé à mes parents, ils n’ont jamais eu l’initiative de m’en parler. Ce n’était pour faire plaisir à qui que ce soit sinon à moi que je voulais être prêtre.
Nous avons de longues années de formation. Au bout de deux ans de noviciat, nous prononçons des vœux définitifs. J’avais 22 ans. Mais la Compagnie de Jésus s’engage à nous former, pas à nous garder. C’est très sage. Garantissant ma liberté. Personne ne m’a forcé.
Après une année d’études de lettres, j’ai fait 3 ans de philosophie puis 4 ans de théologie. Entre temps je suis allé 2 fois au Cameroun, en coopération en 1963-64 puis pour deux années d’enseignement en 1967-69 au Collège Libermann à Douala. C’est là que vis-à-vis des élèves je me sentais responsable de l’Église, de la foi. Je sentais que ma place était bien là.
En 3e année de théologie, j’ai été ordonné prêtre avec une motivation plus étoffée à la fois humainement et psychologiquement.

Quel est votre texte d’évangile préféré ?
Mon texte d’évangile préféré c’est Mathieu 12, 15-21. Jésus vient de guérir un homme à la main desséchée dans la synagogue. Certains veulent le tuer mais Jésus les guérit tous. Il cite Isaïe : « l’esprit du Seigneur est sur moi… voici mon bien aimé qui a toute ma faveur. » Il ne fera pas de querelle ni de cri. Jésus ne brisera pas le roseau froissé. Pas d’attitude de triomphe mais la foi vraie. C’est l’image que le Seigneur donne de lui-même, c’est dans ce sens-là qu’il faut avancer.
Le Christ est pour moi quelqu’un de personnel. En relation personnelle avec moi. En face à face intime. C’est une relation que j’entretiens comme on entretient les relations fondamentales de notre vie. Il est une présence qui promet le réconfort, la paix, l’espérance, au milieu des soucis de la vie.

Quel est votre engagement dans l’Église, votre parcours ?
La formation : ce qui m’a beaucoup marqué c’est l’entrée dans l’expérience ignatienne, la prière personnelle, longue, prenant la vie comme une école un peu difficile, parfois éprouvante. J’ai beaucoup aimé les lettres, la philosophie ; c’était assez passionnant avec des moments importants notamment les philosophes anciens. Platon, Aristote, Descartes, Kant…
En écriture sainte, j’ai eu un professeur extraordinaire qui m’a beaucoup marqué.
Le rapport à l’Église : personnellement je ne suis pas toujours en très bons termes avec l’Église. Des évènements m’ont aidé à comprendre la vie de l’Église baptisée, des pêcheurs qui doivent être pardonnés. C’est tout une théologie de la miséricorde.
J’ai rencontré des maîtres et des témoins, des formateurs, et aussi j’ai noué de grandes amitiés avec des types de mon âge qui étaient remarquables à tous points de vue. Ils m’ont aidé à avancer dans la liberté et dans la foi.
J’ai eu des expériences marquantes, d’énormes expériences au Cameroun par deux fois. Il n’y avait pas encore de problèmes à cette époque. L’engagement dans l’Église se faisait progressivement.
Pour être simpliste, il y avait deux choses qui m’ont frappé :
La première était une question : qu’est-ce que l’Église est venue « foutre » dans cette société où il existait déjà une culture et des valeurs ?
La seconde était la découverte d’une humanité capable de prier et d’exprimer sa foi dans sa langue.
J’étais musicien[1] et j’ai beaucoup travaillé les chants liturgiques en 4 langues au Cameroun. Je suis passé dans différents groupes ethniques avec un magnétophone. C’était nouveau pour les gens qu’un blanc s’intéresse à leur culture.
Je me suis mis à leur école pour que ça ne soit pas toujours le blanc qui enseigne aux autres. Cela a débloqué beaucoup de choses. Les élèves voulaient que j’apprenne leur langue, comment prononcer, traduire … Les élèves du collège purent ainsi chanter dans leur langue et aussi dans celle des autres. C’était un petit terrain d’expérimentation.
C’est la mission au sens noble du terme. Ce n’est pas une personne qui apporte tout aux autres. J’avais renversé toutes les perspectives et ça me rendait très heureux.
Après mon ordination sacerdotale, je fus envoyé à Clamart, dans un centre spirituel. J’ai pris contact avec le travail d’accompagnement de retraites pendant les vacances. J’ai animé des retraites de fiancés, de jeunes foyers. J’ai donné les exercices spirituels de Saint Ignace.
En même temps, j’ai commencé un travail en aumônerie étudiante à Sup Elec. C’était à l’époque à Montrouge, puis l’école s’est déplacée ensuite vers Saclay.
Pour moi, le cancer de la gorge s’est déclaré pendant la première année où j’étais aumônier à Sup Elec. La suite a été une sorte de victoire sur le désenchantement, sur la tentation du désespoir, sur la faiblesse physique. J’ai eu un parcours difficile mais passionnant dans les deux sens du terme.

Qu’est-ce qu’être prêtre ?
Il s’agissait d’aller au-devant de ces deux champs missionnaires : les retraites spirituelles et les étudiants.
Un prêtre, il faut qu’il soit là, sur le terrain, et qu’il aime les gens. Cela n’a rien de mièvre, c’est le consentement à notre humanité à commencer par la mienne propre. Le prêtre est rencontrable.
À Sup Elec, je n’avais ni salle ni bureau, je « faisais le trottoir »… Il y avait une résidence universitaire en préfabriqué sur une petite route qui menait à l’école. J’avais la permission de prendre les repas avec les étudiants. J’insiste sur ce point car ça passe par des histoires pratiques ! J’ai rencontré le responsable puis 3 ou 4 venaient souvent. C’est important, le fait de se rencontrer. Je glissais des papiers sous les portes des chambres pour prévenir d’un rendez-vous : « il y a aussi des chrétiens à Sup Elec, rendez-vous entre 12 et 13 heures. » On en a vu une douzaine arriver et on s’est entassés dans une chambre. C’était pour voir « la gueule de l’aumônier »[2] ! C’est comme ça que ça se passe. Les conditions n’étaient pas faciles. Je ne connaissais ni les noms ni les numéros de chambres.
J’avais 35 ans, j’étais un peu comme un curé de campagne. Je rencontrais personnellement les étudiants. Et puis je disais la messe et il me fallait obtenir une salle.
Je me suis débrouillé comme ça pendant plusieurs années. Jusqu’au jour où un élève m’a dit « tu en fais trop » et les élèves se sont organisés avec le directeur de l’école. Nous avions tissé des liens.
Donc être prêtre, c’est « être là ».
Mais il faut être formé pour répondre à une vocation qui passe par quelques astreintes.
C’est une vision du prêtre qui est très liée à nous, religieux. Les prêtres diocésains ont une alliance avec un peuple surtout à travers les paroisses. Nous nous plaçons dans la transversalité en assurant une présence.
Il y a un rapport avec les sacrements. Le prêtre est l’homme du sacrement, de l’eucharistie, de l’action de grâce du Christ dans son corps, mort et ressuscité. Tous sont appelés à devenir action de grâce ? Cela a du sens si on a conscience que le monde entier est appelé à se découvrir aimé de Dieu et capable d’action de grâce.
Dans cette vie, il y a des bonheurs intenses, des rencontres merveilleuses mais aussi de la souffrance devant l’absence, l’absence des invités. C’est pénible à éprouver sur le terrain.
À Manrèse, quand je prêchais des retraites, c’était différent, les gens venaient car ils étaient très demandeurs.

Quelle a été votre expérience de Vatican II ?
Au bout de deux ans de noviciat, nous avons prononcé nos vœux le jour même de l’ouverture du concile, le 11 octobre 1962. On avait eu déjà beaucoup d’ouvertures sur la liturgie et, pendant la première année d’études de lettres. Nous avions entendu parler du concile par l’évêque de Laval où était la maison de formation.
Par ailleurs, les Jésuites publient la revue Études. Le Père Rouquette[3] assistait au concile. Par son témoignage, j’ai découvert qu’il existait des antagonismes très forts au plus haut niveau. C’est peut-être signe de vie ?
Dès les premiers jours du concile, le cardinal Liénart a frappé du poing sur la table, il a pris le micro au cours d’une séance. Avant son intervention, les cardinaux de la Curie préparaient les dossiers. Il a dit : « C’est fini, on doit opérer autrement. Nous sommes 2 500. Nous ne nous connaissons pas ; il faut prendre du temps pour nous rencontrer. » Allemands et Belges ont soutenu cette ouverture et ont renversé toute une mafia d’évêques et de cardinaux très traditionnalistes.
Nous avons été tenus au courant très vite. Ce qui m’a passionné, c’est la prise en compte du monde où l’Église se trouve et la reconnaissance que l’humanité a quelque chose à dire. C’était un aggiornamento. La reconnaissance que nous avions besoin d’apprendre, ce qui n’a pas plu à certains évêques.
Pour nous, la marche du concile allait dans le sens de notre vocation missionnaire de jésuites : prendre au sérieux l’humain et lui donner toutes ses chances. Sans oublier l’ouverture aux cultures des différents pays du monde, les moyens que chaque société se donne pour donner signification aux grands moments de la vie, la naissance, la mort, l’adolescence… Culture et mission doivent être réfléchies ensemble.
Je commence la philo en septembre 1964. Survient alors la mort du Père général de la Compagnie[4]. Quelques mois plus tard, la Congrégation Générale élit le Père Pedro Arrupe. D’origine basque, il est médecin. Devenu jésuite, il est parti au Japon et a été témoin d’Hiroshima à la fin de la guerre. Pour lui ça a été un évènement majeur, le monde connu a éclaté. Il a développé une vision prospective de l’humanité au travers des guerres et de la paix. L’heure d’une nouvelle humanité avait sonné. Ce type, quand il a été élu, a apporté à la Compagnie une bouffée d’air frais, comme la grande rumeur de la terre. Il avait travaillé à ces questions de culture et de mission tout à fait dans la ligne et en préparation de Vatican II.
Pour nous, donc, Vatican II allait de soi, on était pris dedans. Le concile incarnait de manière merveilleuse cet idéal d’ouverture au monde. Magnifique !
Puis Jean XXIII est mort. Paul VI qui lui a succédé est un grand pape missionnaire. Il avait dit en privé à l’un d’entre nous : « La mission est pour moi une fièvre. » Il était très intelligent mais très angoissé, ce qui a freiné certaines choses. Il a interdit que le concile traite de trois choses : la réforme de la Curie, le statut du prêtre et la contraception. Car il a senti que ça allait provoquer le feu. Il a tout gardé pour lui-même et ces sujets ont finalement été abordés mais plutôt mal et trop tardivement.
Le prêtre était considéré comme l’homme du sacré, au-dessus de la mêlée. On ne s’est pas attaqué à ça et on a traîné des prêtres qui se croyaient au-dessus, qui étaient dans la domination au lieu d’être au service.
Paul VI était courageux et il fait beaucoup pour promouvoir Vatican II.
Hélas, Jean Paul II a paralysé le développement, l’élan du concile. Par peur il a voulu retenir. Il a réussi des choses personnellement mais il n’a rien compris à certains sujets : la modernité, l’Amérique latine, les ordres religieux non conventuels. Il venait d’un pays ayant une ecclésiologie particulière. Son pontificat a enlisé l’Église et favorisé des groupes traditionnalistes proches de l’obscurantisme.

Quelle a été la réception du concile ?
Nous avons reçu les textes du concile et nous nous en sommes beaucoup réjouis.
Après Jean Paul II est venu Benoît XVI qui a eu l’audace de déclarer : « Le concile de Vatican II est encore devant nous. » Nous n’y sommes pas encore entrés vraiment. La majeure partie des évêques n’y est pas rentrée. Ils ont eu peur.
Le pape qui met vraiment Vatican II en pratique, c’est François.

Qu’est-ce qui a changé, ce qui change dans la société ?
Dans la société française, il y a eu comme un affaissement à la fois moral et intellectuel à partir de 1970. Il y a eu beaucoup de confusions : quelle différence entre le mien et le tien ? La frontière entre le bien et le mal ? On ne sait pas trop… À quoi sert l’autorité ? Le ministère de l’éducation nationale a été en pleine démission.
On se met à tricher partout… Il y a peu à peu une lente dénégation de la différence des sexes, la perte de la langue française. On a perdu le courage de penser, il est plus simple d’adopter du prêt-à-penser que de réfléchir. Sur le plan politique, il y a un affaissement, une médiocrité générale du personnel politique.
C’est une sorte de déshumanisation lente qui travaille notre société. En même temps, il y a des choses merveilleuses, en particulier dans l’Église mais aussi dans les écoles, des prises d’initiative.
L’Église a pas mal accompagné tout ça : il faut prendre les humains là où ils en sont, ne pas entrer dans le dénigrement où les tradis s’enferment. Ce n’est pas comme ça qu’il faut faire. Mais humaniser par la proximité.

Qu’est-ce qui change dans l’Église ?
Il y a eu tout une évolution pastorale mais pas toujours en paroisse. La question est : « Comment toucher des gens qui n’appartiennent à aucune paroisse, aucun secteur ? » Les jésuites et d’autres religieux sont présents dans ces mouvements transversaux où nous éprouvons que nous avons besoins des laïcs. Ce n’est pas nous qui dominons tout. Il y a là l’émergence d’une nouvelle voie. Des femmes sont devenues professeurs de théologie, de morale, de philosophie depuis longtemps. Des femmes prêtres ? Je ne sais pas si l’Église en est capable… Mais ordonner des hommes mariés qui ont assumé une famille, cela se fait déjà chez les Maronites, les Coptes, dans les Églises d’Orient. Mais cela suppose une réflexion dans le couple, ce n’est pas à la femme de tout supporter.
Il doit y avoir une réflexion interne dans l’Église sur ces questions. Le pape François a fort à faire à tous les niveaux. Comment faire pour que l’Église soit la servante des pauvres ?
Il y a aussi un enjeu d’éducation humaine pour les enfants et les plus grands… Il faut éduquer à l’intériorité pour pouvoir accéder au Christ, à l’Esprit saint. Cela passe par des balades, la musique, la culture au sens le plus personnel du terme.

Quelle vision de l’avenir ?
Je ferai une boutade en pensant à ce qu’était le pape François comme archevêque de Buenos Aires… Certains disent qu’il a rajeuni de 20 ans depuis son élection à Rome. Il va donc peut être pouvoir rester longtemps ?
Faut-il un nouveau concile ? Je ne crois pas. Il y a beaucoup à faire pour donner vie à Vatican II ; il y a des synodes. Il faut regarder tout ça de près.
Par exemple, il y a tout un programme de dialogue avec les Églises protestantes mais beaucoup de catholiques n’en veulent pas, dont certains évêques. C’est un vrai problème.

Votre message aux jeunes ?
Je leur dirais : « Ne vous laissez pas enfermer ni dans les échecs ni dans la réussite mais restez éveillés à l’égard du prochain et n’ayez pas peur de créer, d’inventer même dans l’Église. »

La situation actuelle de l’Église ?
L’Église est à la fois en marche et empêtrée dans des affaires anciennes. Il y a de la peur – on se fabrique des ennemis – qui durcit et paralyse. Mais il y a aussi beaucoup de bonnes choses et les laïcs y sont pour beaucoup. Ce n’est pas facile aujourd’hui d’être chrétien, car il est de bon ton de se moquer des chrétiens dans la société française actuelle.

 

[1] Il a travaillé le piano pendant sa jeunesse et appartenu à une bonne chorale. A toi de voir si tu laisses en notes ou intègre dans une parenthèse

[2] Ce que m’a avoué l’un d’entre eux.

[3] Le P. Robert Rouquette, sj, publiait régulièrement dans Études des chroniques du Concile.

[4] En octobre 1964, le P. Jean-Baptiste Janssens.

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