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Aux frontières, « célébrant de l’Évangile »

Onglets principaux

Paul Maurice DUPONT
Né en
1921
Diocèse/ordre :
Diocèse de Versailles
Date de l'interview :
Juin 2018
N0_ordre: 
57


Commençons, si vous le voulez, par la manière dont s’est préparé votre engagement dans l’Église.
En effet, comment j’ai été préparé à m’engager dans l’Église me paraît très intéressant pour comprendre la suite. Il ne faut pas négliger ses origines même si on ne s’y attarde pas… J’ai été ordonné prêtre à 30 ans en 1951 et j'ai été amené à cet engagement pendant 15 ans de préparation lointaine. Ce n’était pas improvisé ! Durant ces 15 années, dans ma relecture actuelle je relève trois éléments marquants.
D’abord l’esprit scout, la perspective ultime de donner sa vie, une vie qui est belle, la générosité, le risque.
À ce moment des années trente, mon milieu était sous l’influence du Père de Foucauld, avec sa note de don et de proximité humaine… qui vous marque : avant de penser à la vie professionnelle, on pensait à la vie tout courte. Plusieurs de mes jeunes amis se sont faits trappistes à cette époque.
Puis, une autre influence plus intime : le choc de l’athéisme à Belfort, une ville aux marches de France avec sa garnison et l'Alsthom ; un milieu fortement ouvrier. En contact avec le scoutisme communiste, au cours d'interminables discussions avec un ami "faucon rouge", j’étais confronté à l’athéisme pur et simple. Cela m’a poussé à la philosophie. Depuis mes 15 ans et à partir de là, j’ai beaucoup creusé ce domaine. Ce qui m’a conduit à la Sorbonne et à l’Institut Catholique. J'ai obtenu deux maîtrises, une de lettres et philo et l'autre de thomisme, en attendant une maîtrise théologique plus tard.

Vous étiez dans un établissement privé ou public durant vos études secondaires ?
Les deux : privé, puis public. Ma classe de philo, c’était au lycée. Avant le lycée, j’avais reçu dans ma formation ce qu’on appelait « le catéchisme de persévérance » avec les 5 « preuves » de l’existence de Dieu selon saint Thomas. Cela mettait en route la recherche fondamentale : Dieu ? Le sens de la vie ? Et ils m’ont poursuivi durant la période de 18 à 25 ans... et jusqu’à aujourd'hui !
Enfin, j’ai reçu le choc de la déchristianisation. Ce n’est pas la même chose que l’athéisme qui est la non-crédibilité de Dieu. La déchristianisation ce n’est pas la négation de la foi, mais son insignifiance sociétale. L’Église apparaissait comme une coquille presque vide. Une coquille sociologique et presque rien dedans. Certes il restait en France un noyau de croyants vigoureux. Il a réagi vivement au choc de la publication de France, pays de mission en 1943. Des hommes de pensée et d'action revalorisaient l'engagement, « l'existentiel ».
Sous le coup de ce double choc intellectuel et missionnaire, j’ai arrêté mes études trop abstraites de philosophie et en 1943 je suis parti travailler comme mineur de fond. À 400 mètres sous terre j’ai été plongé dans le monde ouvrier, dans une mine de plomb du Massif Central. Puis il y a eu le maquis, la première armée, Rhin et Danube, jusqu’à la fin de la guerre.
Cette immersion dans la société, l'appel des hommes au travail, le réel de l’action, le besoin de cohérence entre l’idéal et le réel, tout cela a concrétisé un projet de devenir prêtre dans une communauté religieuse, de participer à de petites équipes aux frontières de la société, en pleine ville. C’était le moment de la naissance de la Mission de France, des prêtres ouvriers, de la Mission de Paris.

Vous êtes entré au séminaire à Belfort ?
Non, mais en 1946 dans une communauté religieuse que je savais intéressée par ce projet de créer des petites unités de prêtres dans des paroisses « aux limites ». L’imprévu est que j’ai été assez rapidement élu supérieur majeur de cette communauté et que j'ai retardé mon projet personnel. Durant les 20 ans où j’ai exercé cette fonction, nous avons pu, non sans difficultés, créer quelques prieurés urbains.

Un peu comme les Fraternités de Jérusalem ?
Non ! Pas monastiques, mais beaucoup plus actives et pastorales. Les frères étaient à la fois des priants et des responsables en pleine ville. Dans la ligne de cette préoccupation de paroisses missionnaires, j'ai participé à la création et au développement d'un groupe de curés européens, le « colloque européen des paroisses » qui anticipait le concile. Puis, j’ai eu à présider la commission mondiale d’aggiornamento post-conciliaire de ma congrégation religieuse. Une belle expérience d’ouverture à l’universel.
Mais, au-delà de ce service de responsable interne à ma congrégation, pour moi, l’engagement personnel aux frontières restait plus important. Au terme de ma responsabilité, l'expérience de la mine fut la plus forte. Le monde du travail, de l'économie et de l'entreprise m'appelait.

Par frontières, vous entendez ce que dit François quand il parle des périphéries ?
Oui, tout à fait. La forme originale de cet engagement m'a été dictée par les circonstances. Des amis m'ont offert une formation au management, à la gouvernance d’entreprises, le CPA (Centre de Perfectionnement aux Affaires) qui m’a donné un diplôme équivalent au niveau supérieur d'HEC et j’ai été embauché à la DRH (Direction des ressources humaines) d’une entreprise de 3 000 salariés.

Vous étiez déjà prêtre ?
Oui, j’étais prêtre depuis 25 ans ! J’avoue avoir fait preuve d’indépendance ! J’avais déjà une certaine notoriété, on m’a laissé faire. Tout en étant bien intégré dans la communauté pastorale de Saint-Germain- des-Prés, j'ai été « prêtre au travail », prêtre cadre ! Ce fut l’occasion de créer des équipes MCC (Mouvement des Cadres et Dirigeants Chrétiens). Au bout de quelques années, l'archevêque de Paris m'a officiellement « donné mission » dans le milieu des cadres du VIe arrondissement.

C’était avec les jésuites ?
Je ne suis pas très ignacien, mais les jésuites m’ont fraternellement toléré et même confié une responsabilité d’aumônier régional MCC de Paris ! J'ai pu ainsi mener de front un ministère pastoral auprès de nombreuses équipes et une responsabilité professionnelle à part entière.
Dans ma fonction de cadre, j'appréciais notamment le contact avec les personnes à l'occasion des études de postes, de qualifications, d'organigrammes et de salaires, ainsi que la mise en route de réunions d'échange au niveau de chaque équipe de travail au siège et dans toutes les succursales. Grâce à la confiance du président, j’ai rencontré d'autres entreprises et des milieux dirigeants réunis au sein de « l'Institut de l'entreprise ». Ainsi j’ai vraiment approché à la fois et les hommes au travail dans leurs métiers et les réalités générales de l’économie.

On savait que vous étiez prêtre ?
Bien sûr ! Dans mon bureau, il y avait une grande photo du clocher de Saint-Germain- des-Prés, ma paroisse ! Oui, tout le monde savait que j’étais prêtre. Quand on a un peu de convictions, les gens vous acceptent et parfois vous apprécient. Les échanges à la cafétéria ou l'élaboration d'une décision pouvaient être l'occasion de témoignage de foi explicite. Le fruit de cette expérience passait dans les réunions des mouvements professionnels chrétiens. Outre la création ou l'accompagnement d’équipes du MCC et des entrepreneurs chrétiens (actuellement EDC), j’ai animé une bonne centaine de formations par toute la France sur le thème de « l'action du chrétien dans l’économie » et de « l'Évangile du travail ».

C’était votre ministère ?
Oui, c’était une grande partie mon ministère.

C’est original comme parcours !
Certes ! J’ai aussi été co-aumônier de l’Université Dauphine. Mon expérience professionnelle vivifiait mes contacts avec les jeunes. Par exemple, lors d’un pèlerinage à Chartres, je revois autour de moi une cinquantaine d'étudiants passionnés, car je leur parlais de leur future vie à eux et des réalités spirituelles qui étaient derrière.
Que conclure de ces années ? Le concile a reconnu le ministère des prêtres au travail. Je peux témoigner que cela est viable. Pour l'avenir, on pourrait imaginer la place d’un « corps apostolique » consacré en priorité à la pastorale de la « religion de l'Évangile », selon le terme de Claude Geffre, constitué de célibataires ou non, vivants de leur profession, présents « existentiellement » à la société, au cœur de petites communautés de croyants. On peut rêver...
Actuellement, depuis nombre d'années me voici en retraite active. Des repas avec les confrères du doyenné entretiennent le contact local. J‘accompagne une dizaine d’équipes, une « communion » d’une petite centaine de personnes, constituée de mini-communautés, de « petites églises ».

C’est merveilleux pour un prêtre âgé !
C'est une bénédiction. Cela me fait vivre intérieurement. Je reçois, au moins, autant que je donne.

Vous travaillez sur des thèmes ?
De préférence sur leurs questions actuelles. Mais aussi sur des sujets plus généraux. Toujours, avec une recherche active d’ensembles de textes évangéliques.
Je me décrirais avec mon saint patron comme « apôtre de Jésus-Christ, célébrant de l'Évangile » et… résistant de l’intérieur. Mon ministère, en effet, se déroule dans un climat de double critique évangélique, critiques circonstanciées du monde économique et critique active de « l'anti-concile ». Ce qui inspire ces critiques c'est mon engagement dans un parcours de plus en plus inspiré par l’Évangile. Plus j’ai avancé, mieux j’ai découvert l'homme Jésus. Au début, j’étais davantage tourné vers les idées philosophiques, maintenant je suis de plus en plus attaché aux « récits » de l’Évangile. Avec une prise de risque constante, je crois être resté fidèle à mon intuition première.

Vous gagniez votre vie à cette époque ?
Oui, j’ai gagné ma vie. Sans que ce soit calculé, cela m’a donné une certaine liberté intérieure ! Non par refus de la hiérarchie, mais par refus de définir la vie chrétienne par l’obéissance.

Vous avez fait les trois vœux que font les prêtres ?
Dans ma communauté d'origine, les trois vœux des prêtres sont englobés dans le vœu « vivre conformément à l’Évangile et à la vie apostolique ».

Par rapport à tout cela, où est l’Église ? Et le Concile ?
Je peux dire que tout cela, je le vis dans l’Église. Le concile, je l’ai vécu avant, pendant et après. J’avais 41 ans à son ouverture et j’étais prêtre depuis 10 ans. Ordonné en 1951, j’étais engagé de diverses façons dans l’Église.

Et avant le concile ?
Depuis 1930 ? Tout à l’heure, j’ai pris l’image de l’Église comme une coquille vide. Certes, à Belfort, les curés étaient partout, la pratique était visible, on voyait les processions ; mais dans le fond, il ne restait plus grand chose. Quand on causait avec les gens, il n’y avait presque plus de foi profonde, même si on continuait à se faire enterrer, à se marier à l’église. Un exemple : j'étais chef scout. Un petit gars fait sa première communion. Le lendemain son père lui dit : « Maintenant tu es un homme. Ne t’occupe plus de ces histoires-là ! » Malgré tout, les notables faisaient toujours des processions avec un clergé nombreux, mais c’était une coquille quasi vide.

C’était une foi sociologique ?
Non, un peu plus que cela tout de même. Pour les gens, le fond de la question religieuse était vague. Ils avaient un certain sens du mystère : « Il y a quand même quelqu’un là-haut. » Un décalage certain entre les manifestations extérieures et le réel des personnes. Il restait, bien sûr, un noyau de personnes qui se retrouvaient dans l’Évangile, par exemple dans le scoutisme, la JEC, des mouvements de jeunes, d’adultes, Le sillon de Marc Sangnier... Là on sentait qu’on retrouvait l’Évangile, c’était du vrai, mais cela détonait par rapport à la vie paroissiale ritualiste et au catéchisme figé. Heureusement, la charité témoignait d'une certaine foi pratique.

Cela c'était avant la guerre ?
Oui. Mais venons-en à 1940 : la tentation de reprise du pouvoir clérical. Avec Vichy les notables, les évêques se sont précipités, alléchés par le retour à leurs « valeurs ». Il est très curieux de voir comment la structure ecclésiastique reprend le pouvoir. On va pouvoir consolider la coquille ! Pendant l'entre-deux-guerres avait sévit une crise d’autorité politique. Après l’armistice, je me suis laissé influencer par le mouvement de réaction, pendant un an ou deux. À la catho, le cardinal Baudrillard impressionnait. Il était complètement décalé de l'histoire réelle. Quand j'ai compris, je suis parti à la mine, puis au maquis. Cela a été très mal vu dans l'Église. Un ami, jeune prêtre, m'a dit : « Quoi, le maquis ! Mais tu es dans la désobéissance ! » On sentait que l’institution ne voulait absolument pas de cette Résistance.

Vous étiez dans la Résistance ?
Oui ! En trois temps : à la mine pendant un an, au maquis quelques mois, puis à la première armée. Cela m’a fait deux ans et demi d’engagement risqué. Mon maquis est devenu l’armée française, on a été embauchés par de Lattre et on a fait toute la campagne des Vosges, jusqu’au Rhin et Danube.

Vous n’étiez pas prêtre ?
À ce moment-là je n’étais pas prêtre. J’étais un ancien étudiant devenu ouvrier... un peu mystique ! La vie spirituelle me travaillait beaucoup. Je distinguais foi et religion. Je me souviens : au cours d'une attaque, avec un détachement, on s’installe ; mon escouade se met à l'abri dans un patelin des Vosges et les gars se mettent à réciter le chapelet ! Le fonds religieux tout-à-fait respectable resurgit là. On ne peut pas empêcher qu'il s’exprime, mais il faut le mettre à sa place comme Jésus l’a voulu. Il y a un fond dans tout être humain qui a besoin d’exprimer le mystère de Dieu : la peur, le questionnement.

Pourquoi dites-vous qu’il faut le réduire ?
Ah ! Mais c’est hypertrophié ce qu’on a fait jadis de la religion ! Et ça recommence. Depuis quelques années après une période de purification, on revient au ritualisme, soi-disant identitaire. J’assiste à des célébrations solennelles. On est à la cour de Byzance ! Une messe « pontificale », c’est un opéra sacré, bien loin du geste minimal de Jésus, la fraction du pain. L'important disparait. Jésus a bien voulu des signes symboliques, dont la fraction du pain. C’est cela l’important avec tout l’engagement de don de soi, de foi et de partage que cela implique. Le baptême, je trouve très parlant le passage « es-soufflé » à travers l’eau pour en ressortir rempli du Souffle de Vie. Mais à condition de ne pas en faire quelque chose de magique. Au préalable, la foi est requise. Pour respecter la piété populaire, pas la peine de faire du grand spectacle. Il n’y a pas longtemps, j’ai vu la chose suivante : lors d’une célébration, un clerc exhibait la crosse et quelqu’un a sorti l’encensoir. Alors on encense tout et on a encensé la crosse. C’est éloquent ! On revient en arrière. La reprise de pouvoir ; toujours tenter de consolider la coquille vide par du religieux.

Avant le Concile, donc ?
J’en viens à 1945. La Libération ! Mais la Libération, elle n’a pas supprimé le fond clérical qui fonctionnait depuis des siècles. La peur du modernisme perdurait. On faisait signer un serment antimoderniste invraisemblable aux futurs prêtres. Rome s’est aperçue qu’il y avait des chrétiens importants qui commençaient à penser des choses nouvelles, le Père Chenu par exemple, le Père Teilhard de Chardin, le Père de Montcheuil, le père Fessar, la faculté de théologie du Saulchoir. Entre 1930 et 1962, un vrai noyau de foi, et de pensée novatrice, se développait. Rome a condamné. Un dominicain, le Père Garrigou-Lagrange, un inquisiteur, sévissait. Teilhard était interdit de publication. On se passait ses copies sur papier pelure sous le manteau. On a condamné le Père Congar mon professeur (j’ai fait ma théologie chez les dominicains du Saulchoir). Idem pour le père Chenu. Rome a interdit les prêtres ouvriers. J’ai vécu douloureusement cette reprise en mains. C’était sauvage ! Voilà ce qui s’est passé entre 1930 et 1962.

Mais il y avait aussi des gens comme Emmanuel Mounier !
Il y avait un vrai noyau catholique très vivant de laïcs, de militants ouvriers, d'intellectuels. C’est pour cela que le Vatican réagissait. La hiérarchie bloquait. La seule pensée philosophique pour l’Église, c’était saint Thomas d’Aquin. Je l’aime beaucoup, j’ai fait une licence avec saint Thomas d’Aquin… mais il n’y a pas que lui…
Mounier, a apporté beaucoup par son personnalisme communautaire. Il a été en lien avec mon maquis. Il faisait partie d’un groupe d’intellectuels qui ont fait une Résistance discrète pour former des futurs cadres. Venus d'Uriage, ils ont constitué les cadres de mon maquis.

Alors, on arrive au Concile en 1962. Comment le recevez-vous ? Vous l’attendiez ?
Je ne l’attendais pas du tout !

Je dis cela car beaucoup de prêtres interviewés ont vécu cette annonce comme une libération, une joie de voir enfin l’Église s’ouvrir !
En 1962, le pape Jean XXIII lance un concile œcuménique. On se demande ce qui lui arrive. Cela nous a même semblé un peu bizarre ! Le bon pape n’avait pas une réputation d'innovateur. Quand le Concile est annoncé on se demande ce qui va se passer ! Puis j’ai participé à la préparation. Ma structure religieuse, comme toutes les autres, devait apporter des matériaux à la réflexion des Pères conciliaires. Je suis allé à Rome plusieurs fois. Petit à petit l’intérêt est venu. Quand on a vu que le Père Congar était membre influent d’une commission, on a commencé à trouver le projet crédible, mais on était sans trop d’illusions car on pensait que la Curie allait freiner au maximum… Les commissions étaient encadrées chaque fois par un cardinal du Vatican. Elles avaient préfabriqué des schémas de discussion. Je me souviens très bien d'un moment historique : en pleine « aula » dans la nef de Saint-Pierre, le cardinal Liénard, évêque de Lille, dit à la première lecture : « Ce schéma ne me convient pas ! » – En latin, "Hoc schema mihi non placet !" – Il fallait des personnalités comme celle-là ! Chaque commission a recommencé le travail librement. Alors, du coup, la Curie s’est mise en réserve. Le fameux cardinal Ottaviani a combattu, guettant n’importe quelle occasion pour freiner autant qu’il pouvait. Ils n’étaient plus en tête, ils attaquaient par en-dessous.

Les grands textes du Concile ?
L’opinion publique a eu une frénésie conciliaire, dans la presse, dans les comptes rendus (Fesquet, Le Monde et Laurentin, Le Figaro). Le Concile a commencé par travailler sur l’évolution de la liturgie, ce qui m’intéressait beaucoup (en 1956 j’étais venu à Rome, auprès du Cardinal Lercaro, un pionnier du renouveau. On attendait une décision de Pie XII : refus). Le Concile, lui, est revenu aux sources, à l’histoire de la liturgie. Il a affronté les problèmes pour lesquels on s’était battu. Puis vint la constitution de l’Église comme peuple de Dieu. Elle bouleversait la conception hiérarchique ! Elle rappelait que les ministres étaient mis au service de la communauté des laïcs et des Églises locales ; complètement différent d'une structure disciplinaire. Ce document sur l’Église Lumen Gentium était parfait pour redonner leur place aux laïcs et aussi aux évêques : ce sont des textes magnifiques. Je ne dis pas que je les ai connus par cœur, mais presque ; j’ai creusé tout cela en étant chargé de l’aggiornamento de ma congrégation. Le texte sur la Parole de Dieu, Dei Verbum, c’est un très beau texte qui permettait de sortir de la crise du modernisme. Avant le concile, de 1850 jusqu’en 1943, on devait croire que Dieu avait géologiquement créé le monde en 7 jours ! Il était interdit de parler de genres littéraires, car c’était admettre que le texte évangélique relève d’une culture donnée et qu’il faut l’interpréter. Déjà, 19 ans avant le Concile, le texte de Pie XII Divino spiritu afflante spiritu libérait un peu l’exégèse. Les savants catholiques ont commencé à fonctionner un peu plus librement. À ce moment je suivais un cours d’hébreu sur les Psaumes à la Catho avec le Père Robert, c’était formidable !
Je reviens au Concile : ce qui m’a le plus enthousiasmé, c’est La Constitution sur l’Église dans le monde, Gaudium et Spes ainsi que le texte sur la liberté religieuse. Depuis des années, mon projet était de dialoguer dans et avec ce monde, rencontré dans l’athéisme, au travail, dialoguer, c’est-à-dire essayer de recevoir et de donner : c’est le projet de départ auquel je tenais !


Vous êtes tout à fait dans les périphéries du pape François ?
Oui, François est dans la ligne du Concile. C’est tout à fait cela aller aux frontières : dialoguer, non seulement avec les personnes, mais avec ce qui se passe dans le monde. La culture change, s’enrichit parfois. Il faut dialoguer, sortir de soi. Cela suppose un énorme travail de pensée, de prière et de style de vie. Ce que j’ai fait en entreprise. Un détail : quand j’y suis entré, un de mes chocs : on m’appelle « Monsieur », comme tout le monde et non plus « mon révérend Père » comme avant ; j’étais sorti de la clôture sociologique.

Avez-vous porté la soutane ?
Avant, oui, bien sûr, en communauté, mais jamais le col romain, je me suis mis en civil très vite. Comme tout le monde j’ai assumé, j’étais prêtre cadre, je portais la cravate. J’avais 50 ans quand je suis entré dans l’entreprise ; c’est très important l’entreprise au niveau humain ; au départ, je voulais être prêtre ouvrier après avoir quitté mon premier ministère, mais mes amis, mon conseiller spirituel, m’ont fait comprendre que ma formation, mon expérience, mon âge, étaient différents, qu’ils m’amenaient plutôt à être cadre. Donc, j’ai été prêtre-cadre.

Après le Concile ?
Le concile a soulevé un grand enthousiasme, car les idées, tous les grands projets qu’on avait pour l’Église ont été avalisés. Très bien. Mais qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Je le sais car dans ma période antérieure, j'étais presque aux premières loges… Très vite, sitôt partis les pères conciliaires, beaucoup de responsables du Vatican, la Curie, se sont mis à l’œuvre. Je l’ai vécu ! Précédemment, ils avaient réussi à faire que le Pape rédige un ajout restrictif sur la collégialité. Peu après la clôture, il a finalement opté contre la contraception, malgré l’avis de ses conseillers. Humanae vitae ! Signal de la régression. Des bons chrétiens traditionnels me disaient, sachant que je marchais dans le sens du concile : « Mais vous êtes un mauvais prêtre ! » Un certain nombre de notables français ont appuyé l’anti-concile par des lettres de dénonciation. Ils ont organisé l'opposition et cela même pendant le concile. Ils avaient de l'argent. L'opinion publique ne voyait pas ces manœuvres. J’étais à la cérémonie de clôture du concile, c’était superbe avec la déclaration de Maritain, mais fragile. Après 50 ans de recul, j'ai la tristesse de conclure (provisoirement !) que le Concile fut une illusion... Il demeure une référence. Mais, devant les évolutions actuelles, la réforme de l’Église est à repenser à frais nouveaux.
Malgré tout, de 1965 à 1974, on y a cru ! Il y avait l’Action Catholique, le retour des prêtres-ouvriers, un grand mouvement de théologie, c’était parti ! Karl Rahner ! Une bonne effervescence, une Église rajeunie. L’opinion publique était dans le coup. Dans la foulée de Gaudium et spes Paul VI a fait quelque chose de bien, il a quand même reconnu dans sa lettre au cardinal Roy qu’on peut être chrétien sans être « de droite ». Actuellement, c’est étouffé toujours par le même groupe sociologique, et qui a de l’argent.
À l’arrivée de Jean-Paul II, j’ai dit à mes amis au repas de la communauté de Saint-Germain des Prés : « Aujourd’hui, la normalisation commence ! Jean-Paul II reprend l’Église en mains ! » Jean-Paul II, une personnalité remarquable, sympathique, dont les qualités étaient exceptionnelles, il fascinait la jeunesse, mais, à mon sens, redoutable ecclésialement. J’ai constitué tout un dossier, au jour le jour, sur des événements qui s’opposaient au concile, puis j’ai arrêté, il y en avait trop ! Récemment, le jour de Pâques, le curé de la cathédrale de Paris aurait dit aux fidèles : « Attention : vous ne pouvez pas communier dans la main ! » Avec l’affaire de Jacques Gaillot, j’ai compris que ce n’était plus la peine de continuer ce dossier. Quotidiennement, je notais des incidents « anti-conciliaires ». Retour en arrière extraordinairement organisé. Par exemple, les nominations d’évêques par Jean-Paul II. L’arrêt des « assemblées dominicales en l'absence de prêtre » (ADAP). Heureusement, beaucoup de paroisses ont quand même évolué. Il subsiste des mouvements qui tentent d'actualiser l'esprit conciliaire. En France, par exemple, les réseaux du Parvis, la CCBF, Golias malgré ses outrances. Mais l'opinion (les medias) ne connait que des chrétiens de droite, « conservateurs », les « progressistes » sont ignorés, étouffés ! Le « petit reste » n’a pas la parole. Pourtant, il est vivant, il existe partout des chrétiens lucides qui prennent leurs distances avec la « restauration » et c’est encourageant. François, c’est quand même une ouverture, même si je regrette qu’il parle du démon comme d’une personne (rires) ! Il a fort à faire, il dit des choses très belles, ses trois premiers textes sont magnifiques.

Et l'avenir de l'humanité ?
L’avenir dans tout cela ? Résumons à grands traits. L’histoire récente telle que je l’ai vécue et mémorisée : 1930-1940 crise de l’autorité politique ; 1940 : tentative de retour de l’autorité ; 1945-1970 : extraordinaire développement national économique, puis politique avec de Gaulle et la 5e République ; le rêve d'Europe ; maintenant le XXIe siècle, domination du marché, perspective de « l’homme augmenté », Internet, une ouverture et une mondialisation extraordinaires, une autre civilisation commence ; oui j’ai conscience d’avoir mis le pied dans une nouvelle civilisation : l’intelligence artificielle, la bioéthique. Tous les dangers, l’inconnu, l'imaginaire, le créatif. Un immense nouveau chantier pour l’Évangile.

Et l’Église, là-dedans, elle suit, elle a peur, elle cherche à comprendre, elle résiste ?
L’Évangile est tourné vers l’avenir. Le Royaume de Dieu n’est pas encore là, mais il vient, il nous tire en avant. Ne pas rester crispés sur l’expérience ancienne, l’expérience passée humaine est tout-à-fait respectable, mais n’y enfermons pas l’avenir de l’homme. La Création est une évolution et une résurrection. Il faut laisser l’avenir ouvert aussi bien selon le sens scientifique que selon l’espérance chrétienne. Oui, il y a des craintes, mais il y a quand même des choses formidables ! Le bien peut sortir du mal. Si c’est la crainte, la peur, qui l’emportent, la vie se bloque. Jésus regarde à la fois l'avenir ultime et l'avenir proche. Pour lui l'ultime a un effet rétroactif sur le présent. La prière du « Notre Père » place nos chantiers actuels (économie, relations, vie psychique) sous la dynamique du Mystère qui nous appelle. L’Espérance du Royaume n’est pas « l’opium du peuple », mais exigence de responsabilité concrète ici et maintenant.
Les paroisses ont éliminé l’Action Catholique. Elle fonctionnait pourtant bien. Elle prenait le risque du contact avec le monde. Le courant passait en dehors des structures figées. Le choix des paroisses a tari le recrutement des mouvements. Je le vois bien au MCC, on a énormément de mal à créer de nouvelles équipes. Sans les paroisses, on y arrive difficilement.
Malgré le Pape François, la tendance est à la « restauration », au « revenons au maximum de religion ». Mais la foi et sa source dans l'Évangile ? L'universel ? La vie intérieure ?
Les Bernardins, c’est passionnant ce qui s’y passe, c’est un haut lieu culturel, mais on sent derrière… un château-fort : « Attention ! Nous sommes là ! L’Église n’a pas dit son dernier mot ! »
Pourtant, un autre courant travaille notre Église, orienté vers l’intériorité. (J’aurais dû nommer Marcel Legault dans mon évocation de grands témoins post conciliaires). Actuellement, Christophe Théobald parle de « pastorale de l’engendrement ». C’est vivant, c'est convaincu, mais modeste. Je lis son dernier ouvrage, Urgences pastorales... C’est innovant et, je crois, inspiré. Le livre d’Henri-Jérôme Gagey est intéressant aussi, Les ressources de la foi : être attentif à ce qui prend naissance dans la société. Et il y a notre centenaire prophète, Joseph Moingt.
Mais les options sont prises par un certain jeune clergé et les officiels bien contrôlés. Des courants philosophiques actuels comme Habermas semblent ignorés. Pour l’encyclique Splendor veritatis, la pensée catholique semble s’être arrêtée à Thomas d’Aquin.

Quel positionnement face à l’Église pensez-vous que l’on puisse tenir, compte tenu de ce constat un peu pessimiste ? Comment s’engager ? On ne peut être naïf !
Pessimiste ? Je ne sais. Simpliste ? Je résume, avec mes cécités sans doute, plus d’un demi-siècle d’informations, d’étude et de réflexions approfondies personnelles et de groupes. Il est évidemment impossible de les développer ici. Complaisance dans la critique ? Ce n’est pas mon caractère. Mais, oui ! Colère contre les obstacles internes à l’Église qui bloquent l’évangélisation, le partage de la Bonne Nouvelle et de sa puissance d’humanisation. Quant à l’abondance des pronoms à la première personne, je la regrette, mais c’est la règle du jeu de cette interview.
Parmi les résistants de l’intérieur, je place évidemment la CCBF, Conférence Catholique des Baptisés Francophones ! C’est très important de rester dans l’Église, on est dedans, il n’est pas question d’en sortir, c’est notre maison, un immense Mystère de communion invisible et visible.
Les charismatiques ? Je reconnais que les populations en général ont besoin de signes et de fêtes. Jésus en a mis en place quelques-uns, deux ou trois autour desquelles il faudrait retrouver une structure rituelle qui aille à l’essentiel des signes. Purifier la religion populaire, marginaliser « Fatima » et tous ces trucs-là, et retrouver le contact avec les signes simples et forts posés par « Jésus, l’évangélisateur de la religion » ! Ne pas dévaluer la religion populaire mais l'alléger et la recentrer. Surtout développer l’attention aux aspects positifs de la nouvelle culture et retrouver Jésus l’homme de Nazareth dans l'essentiel et la richesse de son humanité. C’est tout mon effort pastoral depuis 50 ans. J'ai essayé de le synthétiser pour mes amis dans un ouvrage récent (2016) : Question à Jésus, homme dans l'action. Pour s'entraîner à décider à la lumière de l'Évangile, version papier du Site internet du même nom.
En résumé les « chrétiens critiques, modestes et constructifs » me paraissent dans la bonne voie.

Quels sont vos messages ?
Pas vraiment des messages. Je vais tenter de résumer, ce qui m'inspire existentiellement, ce que j’essaie de communiquer dans les groupes que j'accompagne. C'est basique. Ce à quoi je crois, ce que je vis personnellement et que j’essaie de mettre en œuvre selon mes moyens et de dire dans la société où je suis.
. Ce qui m’anime : la confiance. Le monde est bon et le Père Créateur qui agit dans le temps « finira » par réussir son œuvre au-delà du temps. Il ne faut pas seulement dénoncer ce qui, à vues humaines n’est pas très bon. Ce qui est inachevé réussira, sera accompli dans l'inconnu de Dieu Père Amour.
. L’homme n’est ni sage ni bon, Il est les deux. Homo sapiens demens. Il y a en lui quelque chose de Dieu, un instinct du bon, une empathie. Être lucide, analyser finement et sans cesse démêler les situations complexes dans lesquelles on se trouve. Être critique, discerner. En bioéthique, par exemple, ne pas se barder de principes. Mais s'éclairer du plus humain de l'Évangile. Sans cesse transposer et actualiser.
. Aimer l’humanité, les personnes, les groupes, les peuples, les cultures. J'ai toujours voulu que ma pastorale soit une pastorale de l’amitié.
. Pas de sacralité magique. Rester critique et résistant de l'intérieur en ce qui concerne l’Église dans sa face humaine.
. Et tout cela, avec Jésus de Nazareth vivant, présent : agir avec lui, comme lui et se laisser pénétrer (par son souffle, l’Esprit) de la dynamique divine de sa vie terrestre aboutissant à sa vie de Ressuscité.
. Ne jamais rester isolé spirituellement. Les communautés de croyants sont indispensables. Pour les seniors, je milite en faveur de mini-communautés en Maisons partagées.
En résumé : Je ne suis pas du tout pessimiste mais lucide. Voir les 100 années (bientôt) de ma vie humaine, c’est très intéressant, c’est passionnant, placé sous l’A-venir de Dieu : le négatif sera absorbé par le positif, c’est le mystère de la résurrection. On a un Dieu créateur et résurrecteur. Sa création est en cours d'achèvement puisqu’elle est dans le temps, le devenir. La fin des fins ce n'est pas le Progrès du XIXe siècle, ni celui du XXIIe. Ce sera la réussite de nos efforts de mini-progrès opérés par des personnes et des collectivités responsables, animées, peut-être à leur insu, par l'Énergie de la Résurrection. Nos ébauches seront accomplies dans et par la Plénitude « hyper-réelle » de Celui qui nous donne d'exister.

C’est merveilleux d’entendre tout ce que vous dites.
C'est mon évangélisation !
Certes, il y aura toujours une structure d'Église trop rituelle et conservatrice. C'est le prix à payer à la religiosité et pour l'honorer. On peut espérer que la flamme du concile va être réanimée, voire ré-inventée. Beaucoup de personnes, même non croyantes, sont intéressées par la recherche spirituelle et sont sensibles à l’Évangile. Les ressources de la foi sont réelles en faveur de l’humain. Mais est-ce que les chrétiens seront assez nourris de l’Évangile pour faire le lien entre leur foi et leur vie ? C’est cela qui manque en ce moment. Il faut retrouver la totalité de la personne humaine de Jésus au lieu d'un assemblage de petits morceaux au gré de la dévotion ou des intérêts de chacun. C'est tout mon travail. On a du mal à voir la totalité et l'actualité de Jésus. Il a vécu la plupart de nos situations. Mais il les a vécues autrement. Il faut pratiquer l'analogie, interpréter, transposer. Difficile ! Un vrai labeur de prière et de pensée. Là est une condition de l'évangélisation. Hier, c’était l’Ascension. J’ai pensé : mais Seigneur, qu’est-ce qu’ils peuvent penser de toute cette astronautique ? Il faudrait revoir tout cela !
Non, je ne suis pas fatigué, mais il y a un moment où mon activité terrestre va s’arrêter.

Un message bref ?
C'est une annonce du Bonheur, antithèse de certains prévisionnistes ! L’Annonce de Jésus au début de son action : « Bonne nouvelle : Le Règne de l'Amour nous vient du Père, il approche, tournez-vous vers lui, transformez ! Vous-même et la société. »

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