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Unité / unicité

Loïc de KERIMEL
homme et femme
homme et femme © Pixabay - Domaine public

Dimanche 2 juin 2019 – 7e dimanche du temps pascal – Jn 17, 20-26

J’espère ne pas choquer en présumant que bien des discours entendus sur le « mystère de la Trinité » ont dû en laisser plus d’un perplexe : qu’en est-il de la personnalité des personnes quand on les présente d’emblée comme absolument « unes », s’aimant d’un amour tel que sont abolies entre elles toute séparation, et donc, évidemment, toute possibilité de « différend » ? Est-ce vraiment cela « aimer » : ne faire plus qu’un avec celui ou celle que l’on aime, lui « en » elle, elle « en » lui ? Est-ce cela être une personne ?

Il est à craindre qu’un texte comme celui que la liturgie nous donne à méditer aujourd’hui, extrait de la grande prière de Jésus, en Jean, juste avant son arrestation à Gethsémani, entretienne beaucoup de confusions et peut-être même de complexes, faute d’avoir convenablement compris ce que l’Écriture cherche à signifier quand elle invite les humains que nous sommes à « être unité », comme le dit une traduction littérale.

Une situation exemplaire de la confusion possible est celle que présentent les toutes premières pages de la Bible, lorsque « homme et femme » apparaissent pour la première fois en vis-à-vis l’un de l’autre (Gn 2,23-24). On connaît l’exclamation d’Adam alors face à Eve : « Os de mes os, chair de ma chair. » Mais l’on a trop peu souvent remarqué combien elle est « pour le moins inadéquate », pour reprendre un bel euphémisme du bibliste André Wénin : qu’en est-il de la personnalité d’une personne quand elle est simplement perçue comme « os et chair » d’une autre ? Que sont ces personnes qui se rencontrent pour la première fois et qui ne se parlent pas, ne se reconnaissent pas dans leur radicale singularité ?

Il faut donc lire avec beaucoup d’attention le verset suivant qui, délaissant le fil de la narration, propose au lecteur une sorte de commentaire de la situation : « C’est pourquoi l’homme abandonnera son père et sa mère et s’attachera à sa femme. Ils deviendront chair unique. » Il serait en effet particulièrement étrange que homme et femme venant d’accéder à leur personnalité singulière propre, du fait d’une certaine « coupure » (l’un des sens du mot berith en hébreu, généralement traduit par alliance), installent entre eux une forme de relation revenant à supprimer la dite coupure. Certes le fantasme d’une telle fusion/confusion accompagne souvent les premiers pas en amour, mais c’est précisément un fantasme, quelquefois mortel.

Qu’est-ce donc alors que « devenir chair unique » ? Le commentaire d’André Wénin est sans appel en même temps qu’il lève bien des malentendus. L’expression « chair unique », dit-il, décrit « un être humain habitant sa différence singulière, assumant sa limite et son manque. Devenant ainsi lui-même, l’homme cesse de prendre sa femme pour “l’os de ses os et la chair de sa chair”, la laissant de son côté être “chair unique”, dans son altérité irréductible et vulnérable. Alors une alliance devient possible ».

Impossible par conséquent d’« être unité » à plusieurs si l’on n’a pas pris au préalable la précaution de laisser être chaque-Un dans son irréductible singularité, dans son unicité absolue. L’unicité des personnes est la condition sine qua non à un authentique travail d’accord, d’alliance, d’unité entre ces personnes. Un philosophe contemporain faisait cette remarque de bon sens à propos de l’échec de bien des mariages aujourd’hui : « La plupart des mariages ne sont pas des alliances. Pour qu’il y ait alliance, il faut qu’il y ait deux “entiers” […] la rencontre de deux “entièretés”. Or la plupart des mariages sont la rencontre de deux moitiés […], un inconscient qui rencontre un autre inconscient. »


Loïc de Kerimel

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