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Prier Dieu, abandonné de Dieu

Loïc de KERIMEL
crucifixion
Domaine public


Dimanche 14 avril 2019 – Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur Ps 22 et Phil 2, 6-11

À propos du Carême et, plus particulièrement de la Semaine Sainte, on entend quelquefois parler de « montée vers Pâques ». Le risque à viser ainsi dans le seul dimanche la sortie du Carême est d’ « enjamber le samedi saint », de raccourcir « le chemin et le délai qui séparent le vendredi saint du dimanche de Pâques ». Il faudrait « restituer au samedi saint son atmosphère », suggère le théologien Jean-Baptiste Metz.

En même temps que le Psaume 22 sert abondamment à la mise en récit de la passion du Christ (« ils ricanent et hochent la tête », « ils me percent les mains et les pieds », « ils tirent au sort mon vêtement », etc.), son tout premier verset – « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » – est placé dans la bouche même de Jésus, juste avant le grand cri de l’ultime expiration. Jésus meurt abandonné Dieu. Mais c’est en s’adressant à Dieu dans la prière et avec les mots du psalmiste que Jésus dit cet abandon : abandonné de Dieu, Jésus prie Dieu. Le pasteur Bonhoeffer le dira de nous, modernes, qui avons, « majeurs », à vivre hors religion : « Dieu nous fait savoir qu'il nous faut vivre en tant qu'hommes qui parviennent à vivre sans Dieu […]. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. » Il peut y avoir dans la célébration de Pâques une certaine précipitation : nous faire oublier que le Dieu de Jésus est celui du samedi saint avant d’être et pour être celui du dimanche de Pâques.

Dans une courte fiction, Yossel Rakover s’adresse à Dieu, voici ce Zvi Kolitz, son auteur, fait dire à Yossel, dans les derniers jours du ghetto de Varsovie : « Je crois au Dieu d’Israël, même s’il a tout fait pour que je ne croie pas en lui. Je crois à ses lois, même si je ne peux trouver de justification à ses actes. Maintenant je n’ai plus avec lui une relation d’esclave à son maître, mais d’élève à son professeur. Je l’aime. Mais j’aime davantage encore sa Torah. Dieu signifie religion, mais sa Torah signifie une règle de vie ! et plus nous mourons pour cette règle de vie, plus elle devient immortelle. »

L’atmosphère du samedi saint est celle de la « sortie de la religion » ou, si l’on veut, passage d’une religion de mineurs à une religion d’adultes. À un Dieu que la religion se représente comme maintenant sous sa souveraine tutelle l’ensemble des êtres et des choses, se substitue un monde dans lequel ce sont des humains, et des humains dotés de leurs seules forces humaines, qui se font, dans ce monde hors religion, les garants et les soutiens du divin.

L’hymne aux Philippiens le dit superbement. Là où les empereurs du moment se prévalent d’être revêtus de la « forme de Dieu », voici que le « premier-né de toute créature » se revêt, lui, de la « forme d’esclave » et se vide de tout ce que les représentations religieuses traditionnelles imputent à Dieu, en particulier le privilège de ne pas avoir à mourir. Lui, au contraire, « s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ».

« C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. » C’est que le divin n’est plus dans la majesté céleste mais dans le « cri du Fils en croix ». Et Jean-Baptiste Metz a ces mots terribles que chacun devrait méditer avant d’entrer dans les célébrations de la semaine sainte : « Celui qui veut rendre inaudible ce cri en le faisant oublier dans la jubilation pascale ne célèbrera jamais en vérité l’histoire de Dieu, mais ne fera tout au plus que répéter un vieux mythe de victoire. »
 


Loïc de Kerimel

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