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Nativité 2020

Laurent LEMOINE
Crèche
Crèche © alsen @ Pixabay - Domaine public

 

2020 ne se sera pas comporté comme une année ordinaire, pas plus que l’année qui vit naître Jésus, c’est-à-dire Celui qui fut inessentiel à force d’être rejeté de logements qui auraient pu permettre à sa mère de le mettre au monde dans un confort minimal.

La modeste étable que nos crèches d’aujourd’hui garnissent avec un âne et un bœuf avait tout d’un logement inessentiel à la naissance d’un petit d’homme comme, d’ailleurs, ces deux animaux ! La paille n’a pas grand-chose à voir avec le tissu réservé aux hommes pour se coucher, aux mamans pour accoucher. Inessentiel, encore. Et alors, que dire d’un enfant livré à la merci de tous, d’Hérode, en particulier, enfant dont les anges annoncent pourtant que sa naissance sera essentielle pour le salut de tous... ? Mais voilà, l’Éternel, dont aucun théologien ne contestera la nature essentielle, a voulu que son Fils naquît en plein contexte déroutant d’inessentialité ! L’Essentiel de Dieu a pris chair en terrain inessentiel !

Ce divin choix a pour effet de placer l’Église aujourd’hui du côté des vies inessentielles : le corps du vieillard qui ne peut plus faire l’objet de soins décisifs ; le corps d’une mère dont le virus a eu raison et à qui son fils ne peut offrir l’ultime liturgie digne de celle qui lui avait donné la vie ; le corps des jeunes gens de 2020 qui ont tant besoin de se frotter à d’autres corps autour d’un verre, dans un café, dans une soirée, pour faire vivre le lien social de leur âge ; le corps, la vie, en mode survie, de bien d’entre nous reclus chez eux durant des semaines, des mois, et qui découvrent que tant d’activités apparemment inessentielles étaient, en vérité, essentielles, puisqu’à présent sonne l’heure noire de l’anxiodépression ; le corps, la vie des métiers si inessentiels que personne ne les remarquait avant la déflagration épidémique ; le corps eucharistique de Jésus loué et consommé par les chrétiens qui ont besoin des couleurs, du chant et de la musique des artistes pour célébrer dignement Jésus Essentiel sous les traits humains de l’Inessentiel.

L’Église se tient du côté de l’inessentiel, des inessentiels qui ne peuvent pas vivre ni travailler selon la dignité révélée par la personne de saint Joseph, artisan, que le pape François invite à vénérer dans une année qui va lui être réservée. Se faire le prochain de l’inessentiel, c’est renverser l’ordre de ce monde qui passe et percevoir l’essentiel, le sel de la vie là où la vie, où ces vies sont piétinées.

Toucher est essentiel pour vivre : Jésus n’a cessé de toucher les impurs au grand scandale des doctes et des sachants de l’époque ! Il allait se faire contaminer ! Toucher est devenu, en 2020, inessentiel pour vivre, paraît-il… Les gestes de Jésus, les gestes de la liturgie nous sont transmis comme le trésor du toucher. Toucher les inessentiels, toucher l’inessentiel pour atteindre l’essentiel : c’est le saint mystère de Noël. Jésus, notre Frère et notre Ami, a touché les pauvres et les exclus. En cela, il a bravé les gestes barrières du temps à maintes occasions ! « Talitha koum », jeune fille, lève-toi ! et tant d’autres personnages qui touchent notre cœur, lorsque nous ouvrons le Livre Saint, Livre Essentiel qui nous entraîne, page après page, dans le sillage de Dieu !

Mais il y eut aussi – et c’est essentiel – les gestes barrières respectées par les mages qui se tenaient à bonne distance de l’entrée de la crèche et de la personne de Jésus pour lui offrir l’or, l’encens et la myrrhe. Il y eut aussi la multiplication des pains et des poissons offerts par Jésus aux affamés : ils étaient parfois loin de lui mais, par la transmission apostolique, Jésus a pu les rassasier… !

Une année pas comme les autres ! Un Noël pas comme les autres, autrement et nouvellement solidaire ! « Fratelli tutti » !

Les métiers inessentiels ? Seuls ceux qui se fient aux apparences croient cela ! Or, l’Incarnation du Verbe n’est pas une apparence : ce qui semble inessentiel, comme ce bébé né dans le foin de l’étable et flanqué de deux animaux ordinaires, se révèle à toutes les nations, l’alpha et l’oméga de toute Vie, le Bien-Aimé du Père, sur qui l’Esprit planera, telle une colombe !

Venite adoremus ! Sachons Le reconnaître parmi les pauvres inessentiels de notre monde et de notre Église !


Père Laurent Lemoine, prêtre aumônier de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne (Paris)
Dernier ouvrage : Désabuser. Se libérer des abus spirituels (éd. Salvator, 2019)

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