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Libération eucharistique

Dominique MOUI
Cène
Cène © ErStePictures @ Pixabay - Domaine public


Dimanche 6 juin 2021 – Fête du Saint Sacrement – He 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16.22-26

Un repas se prépare dans un lieu gardé secret et domestique. Dans le contexte rituel de la Pâque juive se perçoit la tension extrême d’une prescience de l’arrestation de Jésus décrite dans le passage de l’onction à Béthanie qui précède. La réussite du rendez-vous fraternel est conditionnée par la contribution de tous, même de ceux qui le trahiront. Il se prépare quelque chose d’inhabituel, d’inattendu, dont la portée symbolique prend sens à partir d’un repas partagé.

Alors que le seul sacrifice dont il est ici question est celui de l’agneau pascal, signifiant que le temps du passage de l’esclavage à la libération, de la mort à la vie a commencé, nous sommes confrontés à la question suivante : les gestes et paroles de Jésus préfigurent-elles d’un sacrifice que nous sommes invités à commémorer ou sont-ils signifiants d’un rituel de libération advenu, qui advient, à faire advenir, donné aux disciples ainsi qu’à nous aujourd’hui ?

Dès les premiers chapitres de la Genèse, à la fin du déluge, la relation de Noé à Dieu fait apparaître l’interdit du sacrifice humain, posé plus précisément encore dans le projet de sacrifice d’Isaac par Abraham. La Lettre aux Hébreux nous dit que Jésus n’est pas le grand prêtre de l’ordre des Lévites qui recevaient les sacrifices animaux pour les offrir au temple, mais hérite de la lignée de Melchisedech : « et Malki Tsedek, roi de Chalem, fait sortir du pain et du vin et lui est prêtre pour El Très haut. Et il le bénit et il dit : bénit est Abram pour El très haut créant cieux et terres » (Gn 14).

Le pain et le vin sont associés à la bénédiction d’Abram et à la création. Ici, rien n’évoque le sacrifice. Ces offrandes inscrites dans la culture juive puis dans le culte soulignent le fruit du travail des hommes, signifiants symboliques de la vie donnée en abondance.

L’histoire des interdits de la culture juive, la bénédiction du pain et du vin énoncée par celui qui hérite de la bénédiction d’alliance avec Dieu, éclaire-t-elle la compréhension des paroles et gestes de Jésus ? « Prenez, ceci est mon corps… ceci est mon sang » et la brisure du pain signifient-t-ils que le partage de ce corps relationnel à tous rend désormais présent le Christ au corps que constitue l’Église naissante et que nous constituons encore aujourd’hui ? La coupe de vin qu’il donne, bue par ses disciples, rendrait ici visible une réalité invisible, une alliance entre des sujets ?

Étonnamment, l’eucharistie est devenue un sacrement où le rite sacrificiel a pris le dessus sur le repas partagé. Joseph Moingt souligne pourtant qu’ainsi l’Église est née, mangeant et buvant avec les pécheurs, comme le faisait Jésus.

Le peuple des baptisés prendra-t-il conscience de cette singularité, de ce bien commun qu’est l’eucharistie au point qu’un renouvellement des pratiques puisse voir le jour ?

Notre baptême fait de nous les participants libres et responsables au corps vivant du Christ ressuscité. Mieux qu’un passeport vaccinal contre des relations à Dieu empreintes d’une négociation du salut par la répétition du sacrifice et la célébration d’un rite sacrificiel. Là est notre vraie liberté pour questionner la portée symbolique universelle du mémorial du dernier repas du Christ et faire advenir des modes de célébration fidèles à ce don. Afin de témoigner, comme l’écrivent les textes de la Bible et Marc, qu’« aimer vaut mieux que tous les holocaustes et les sacrifices ».
 

Dominique Moui

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