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Job, Pour rien

Patrick ROYANNAIS
Job, pour rien


Dimanche 14 mars 2021 -  2·Chroniques 36 14–16, 19–23 ; Ep 2, 4-10 ; Jn (3, 14-21)

Dieu a tant aimé le monde. Dieu aime tant le monde.

Il faut bien reconnaître que cela ne saute pas aux yeux. Thomas d’Aquin le sait après bien d’autres et avant tant d’autres aujourd’hui encore. Le mal, non pas celui commis par des humains, mais la maladie, la mort des autres et la nôtre, quand bien même il ne relèverait pas de la responsabilité de Dieu, pose la question de sa présente. Où est l’amour de Dieu lorsque le mal nous assaille et nous ravage ? Comment répéter que Dieu aime tant le monde ? Le psalmiste déjà est usé : « moi qui chaque jour entend dire, où est-il ton Dieu ? »

J’ouvre le livre de Job parce que s’il est un écrit biblique qui pose cette question, c’est bien celui-là. Je le fais avec le pasteur Alphonse Maillot, Job, pour rien.

Je ne cherche pas à savoir d’où vient le mal. Il est préférable, aussi scandaleux que cela paraisse, de laisser l’interrogation sans réponse. Le mal est là, nous le commettons, nous le subissons, nous succombons. Le Livre de Job ne disculpe pas Dieu. Lui-même assume la responsabilité ; il a laissé faire. On peut l’imaginer effondré devant tant de dégâts. Comment son amour ‑ sa création ‑ peut-il se mêler à tout cela ? Dieu ne lève pas le petit doigt, c’est sa douleur. Il paraît pactiser avec le mal, c’est son martyre ; le mal qui ravage les hommes et les femmes, les enfants, qu’il n’empêche pas, est son martyre, à en crever.

Il y a le mal, mais aussi sa trace, indélébile ; c’est encore le mal. Plus jamais Job ne pourra être l’homme au bonheur léger. Chaque sourire portera le poids du cauchemar. Les Job sont nombreux. S’ils peuvent de nouveau sourire, ce ne sera plus jamais comme l’enfant. Après la torture et Auschwitz, après le viol et la mort de ceux que l’on aime, chaque sourire, chaque bonheur est grevé du poids de l’horreur.

Comment vit-on avec le mal, après lui ? Nous le savons tous d’un certain point de vue, car nous en sommes tous là. Dans le silence de Dieu, dans son absence éprouvée ‑ on souffre toujours seul ‑ Dieu s’en remet à nous pour vaincre le mal. Le mal « sera vaincu par Job ou Dieu sera vaincu avec Job ». Le mal c’est à nous de le vaincre, et nous n’y parviendrions pas que ce serait non seulement notre anéantissement, mais l’échec de Dieu, son anéantissement.

Avant que ne se pose la question de notre foi en Dieu, Dieu a foi en nous pour, en outre, vaincre le mal. Il nous a confié son sort. Heureusement que Jésus est de notre humanité, pleinement homme. Le salut s’accomplit sur terre, là où vit Job, et non dans le ciel. Le ciel n’a d’ailleurs aucune consistance dans le Livre de Job, on y parle seulement de ce qui se passe sur terre. Le ciel n’existe pas plus que l’enfer. Si Dieu existe, c’est sur terre. C’est pour cela que tout se joue avec l’homme.

On ne vainc le mal qu’à aimer, comme Dieu. Il a tant aimé le monde. Comme Dieu qui se met en mauvaise passe, au point d’être rendu responsable du mal. Son sort est lié au mal et à l’homme qui pourrait vaincre le mal. Dieu a mis son sort entre nos mains. Dieu a mis son corps entre nos mains.

Job demeure attaché à Dieu, en dépit du mal. C’est ainsi qu’il renverse le mal. Son amour est sans limite, pour rien. Il demeure attaché à Dieu alors qu’il n’a rien à attendre de Dieu. Job, pour rien. Ce qui est vrai de toutes nos victoires sur le mal, combien plus en Jésus.

« Si Job [si Jésus] craque définitivement, cela signifiera que Dieu a cru en un mensonge, cela signifiera que son Amour ne peut rien ou pas grand-chose. Cela signifiera que Dieu a perdu son pari, le pari qu’il fit le jour où, ayant créé l’homme, il renonça à sa puissance pour être total Amour, où il ne voulut plus d’autre puissance que celle de l’amour. » « Si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu », écrit Etty Hillesum.

« Une Église qui oublie cette gratuité, cet amour inconditionnel de Dieu, cette grâce absolue qui n’exige rien et espère tout, une Église qui voudrait fonder l’œuvre de l’homme sur le mérite, au lieu de la fonder sur la gratuité, tient encore le raisonnement de l’adversaire. »

Aimer Dieu pour rien, quand il n’y a plus aucune raison, même massacré par la vie que Dieu a créée. (L’amour des autres, n’est-ce pas, fait un avec l’amour de Dieu.) Certains ne croient pas au pur amour, qu’un amour puisse n’être que sans raison, et en dépit de tout, en dépit du mal. (La supposition impossible des mystiques n’est pas une hypothèse ; tous les jours des hommes et des femmes vivent la damnation, terrassés par le mal !) C’est cet amour pour rien qui sauve. « Un tout petit peu seulement d’amour-pour-rien, gros comme un grain de sénevé » et la bataille est pliée quoiqu’elle dure.

 

Patrick Royannais

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