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Des hommes et des femmes de désir

Patrick ROYANNAIS
homme femme désir
homme femme désir @ pixnio.com - CC0 Domaine public


Dimanche 15 mars 2020 – 3e dimanche de Carême – Jn 4, 5-42

La chaleur du jour, en plein midi. Il fait chaud, on sue. Les corps sont moites. Un homme et une femme se retrouvent près d’un puits. Que font-ils là ?

Chercher de l’eau ? Est-ce bien une heure pour puiser ? Le voyageur se sera mis à l’ombre près de la source. Mais la femme n’aurait-elle pas mieux fait de venir au petit matin ou d’attendre la fraicheur du soir. Bien sûr, elle y aurait croisé beaucoup de monde, et peut-être ne le souhaite-t-elle pas, et les autres pas davantage. Mais elle n’en peut plus d’attendre.

C’est qu’elle a une drôle de vie, la femme. Elle ne s’ennuie pas ! Déjà cinq maris, et l’actuel n’est pas son mari ! L’homme a faim. Ses disciples font quelques courses. Il s’est débrouillé à rester seul. Pour se reposer ? Pour draguer ? Et c’est ce qu’il fait. Il engage la conversation, badin. « Donne-moi à boire. » Il ne cache pas son jeu, l’homme de désir ; de l’eau, la vie, rendre aux corps leur vigueur. Il a bien vu qu’elle aussi était une femme de désir.

Il déroule la parade de la séduction. « Appelle ton mari. » Et s’il n’y en avait pas, quelle aubaine. Effectivement, il n’y en a pas, parce qu’il y en a de trop. La conversation avance ; et à son tour, elle dit sa soif : « donne-moi de cette eau, toujours. »

La nourriture, des achats, la soif, des hommes et une femme, le milieu du jour, la proche moisson, le blé mûr. Tout cela est bien peu spirituel, bien matériel, que dis-je, charnel. Un étrange commerce. Pourquoi l’évangile présente-t-il tant de prostituées et d’adultères ?

C’est que la rencontre avec Jésus est une histoire de désir. « Comme un cerf assoiffé cherche l’eau vive, ainsi je te cherche, toi, mon Dieu. J’ai soif de Dieu, le Dieu vivant. Quand pourrai-je m’avancer, paraître face à face ? » « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, après toi languit ma chair, terre aride, assoiffée, sans eau. »

La suite de Jésus est une quête. Elle nous tend vers lui. Serions-nous ici pour accomplir un rite, une obligation, que nous passerions à côté de ce que nous prétendons confesser. Dieu convoque à sa table des femmes et des hommes de désir. « Tels sont les adorateurs que recherche le Père. » Ils ont une longueur d’avance, premiers dans le royaume.

S’il est un sujet où la femme du puits est crédible, c’est le désir ! Beaucoup crurent en Jésus grâce à ce qu’elle leur avait dit qu’il lui avait dit. Elle est contagieuse, la femme aux six maris. Elle refile le désir comme un virus, le réveille comme une diablesse. Réveille les sources de l’eau vive qui dorment dans les cœurs, voilà ta mission, l’annonce de l’évangile.

Elle, elle a trouvé son homme, le septième, celui de l’accomplissement. Un homme de désir, tout comme elle. Ils se comprennent. Le désir est réorienté. Non pas ce que l’on peut calmer, ne serait-ce qu’un moment par un repas ou l’aventure d’un instant pour que les corps exultent. Non. Dans cette ambiance que Jean plante, scabreuse, débarquent les questions vitales comme l’eau. Qu’est-ce qu’adorer Dieu ? Comment nous advient le salut ? Qu’est-ce qui fait vivre vraiment ? Le pain ou la parole ? La nourriture ou la rencontre qui relève ?

La soif, la nourriture et le jeu des corps sont le langage de la quête, mais déjà les blés sont mûrs. La vie ne se puise pas avec une cruche. Elle coule en vie éternelle. Nous sommes nombreux à la désirer, cette vie sans fin. Il n’est qu’à voir les sornettes que nous sommes capables d’inventer pour parler de ce qui se passe après la mort ! Mais vivre, c’est maintenant, semailles et moisson sont quasi concomitantes. N’attendons pas la mort pour vivre !

Le corps du bien-aimé n’est pas prisonnier de nos embrassements. « Noli me tangere. » Nous ne pouvons le saisir, le retenir. On adore le Père en esprit et vérité, ou alors c’est l’idolâtrie. Comme la fiancée du Cantique, Madeleine au jardin d’une aube nouvelle, nous quêtons le bien-aimé et nous laissons chercher par lui. Le désir creuse en nous une soif à la limite du supportable, et c’est cette soif que nous sommes venus, non pas calmer et encore moins combler, mais dilater. Elle nous brûle, nous dévore, nous tue. Jamais pourtant nous ne nous connaissons à ce point vivants. L’eau vive coule à flot. Matin de Pâques.


Patrick Royannais

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