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Le chemin à la première personne

Dominique VIRENQUE-MOUI
chemin
chemin © horjaraul @ Pixabay - Domaine public


Dimanche 10 mai 2020 – 5e dimanche de Pâques – Jean 14, 1-12

Comme un projet de voyage qui ouvre à de nouvelles routes, Jean donne un sens créateur aux paroles testamentaires de Jésus. Aux proches qui croient en lui et lui survivront, Jésus fait promesse de retrouvailles, « là où je suis », au terme du voyage. Eux savent le chemin de celui qu’ils suivent depuis ce dialogue :« Rabbi, où demeures-tu ?  […] venez et voyez. »

Doutes et interrogations, de Thomas et Philippe, teintés de l’angoisse de la séparation et dévoilement du sens par l’évangéliste. Cet homme, qui donne-t-il à voir, à connaître, à comprendre aux vivants, après sa mort ?

Emprunter ce chemin n’est pas une affaire de savoir, mais une question existentielle, prononcée à la première personne : « c’est moi, je suis. » Cette révélation, ce « moi », fait rupture entre deux dialogues. Habituellement comprise comme une incitation à marcher dans les pas de Jésus pour atteindre le Père, cette lecture paraît réductrice car elle inviterait à suivre ou imiter le parcours d’un autre. Au lieu d’une recherche de vérité, il s’agirait d’emprunter une voie, tracée avant moi, exclusive du dialogue avec tous les autres parcours de foi, en particulier avec le judaïsme, qui ne reconnaît pas la messianité de Jésus.

Plonger dans la source biblique de l’Exode permet de rafraîchir cette lecture de Jean et de sortir de l’impasse. À l’écart du chemin, dans un buisson ardent, Adonaï, nom de Dieu au pluriel en hébreu, appelle Moïse qui lui demande quel nom transmettre aux enfants d’Israël. La réponse de celui qui est au pluriel et se nomme à la première personne est polysémique : elle indique un nom, ce nom sur lequel personne ne peut mettre la main mais dont chacun contient une étincelle. Une source, insaisissable et infinie. Une autre issue devient possible ; en disant « Je suis » Jésus exprimerait le nom imprononçable de Dieu qui devient le chemin, la vérité et la vie, une quête existentielle et par conséquent plurielle.

Afin d’éprouver ce que Jean dit du Jésus ressuscité une autre source, celle d’une rivière qui coule dans les causses du Larzac, la Virenque. Son lit a creusé le causse ; elle coule sous terre et n’apparaît sur les cartes qu’en pointillés. J’en porte le nom. Mon arrière-grand-père en a décrit le cours, mon père me la raconte. Il y a là comme la transmission d'une identité familiale. Cet été, nous avons marché le long de son lit à sec, dans une nature presque vierge. Ce chemin porte le nom de « Je », comme indiqué sur la pancarte. Un chemin tracé qui serpente entre deux gorges et dit quelque chose de mes origines.

Ce voyage, qui garde en creux la trace de mon identité, n’est pourtant vraiment le mien que si, au gré des rencontres, il permet de questionner « ce qui » ou « celui qui » me fait exister. L’étrange expérience d’une conscience de soi, à exprimer au nom de « moi, je suis » et à la première personne n’est possible que par l’amour qui me précède, à partager avec mes proches qui participent au rendez-vous, là où je suis.

De ces deux sources de parole, biblique et familiale, émergent une révélation, celle de ce ressuscité auquel Jean nous invite à croire. Croire en lui, c’est croire en un soi infini, toujours en mouvement, en recherche, ni arrivé, ni certain de ce qu’il croit savoir, toujours en dialogue avec toutes ces rencontres qui donnent à voir les demeures de Dieu. Croire en lui, tellement humain qu’il donne à voir… Dieu !
 

Dominique Virenque-Moui

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