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Aimer nos ennemis

Patrick ROYANNAIS
Main tendue
Domaine public


Dimanche 24 février 2019 – 7e dimanche du temps – Lc 6,27-38

Les exigences éthiques posées par Jésus à ceux qui l’écoutent sont à la fois rien que de normal et d’un poids qu’on ne peut soulever. Normal, parce que c’est la règle d’or, ne rien faire à autrui que nous ne voudrions qu’autrui ne nous fasse. Impossible, parce que l’amour ne se commande jamais, et encore moins l’amour des ennemis, pire, des bourreaux (Lc 6, 27-38).
Une nouvelle fois, à ceux qui relèguent l’engagement caritatif à un humanisme trop court auquel il ne faut pas réduire la foi, nous sommes obligés de répondre que telle n’est pas l’enjeu de l’évangile, que la problématique identitaire ‑ ce que signifie être chrétien ‑ n’est pas celle de l’évangile. Ici, qu’on le veuille ou non, la loi de sainteté est exposée sur le registre éthique. Et, ajouterais-je, s’il était vrai que la foi ne se réduit pas à l’éthique, s’il était vrai que la foi n’est pas un humanisme, que l’on commence par l’éthique et l’humanisme, et lorsque l’on y sera, il sera toujours temps d’ajouter ce que serait un spécifiquement chrétien.
Alors que le monde est dans un équilibre fragile, non seulement à cause de la politique états-unienne, mais à cause de multiples replis, conséquences d’une mondialisation sauvage, alors qu’à notre figure explosent en notre pays l’antisémitisme, la haine, le mépris, les injustices sociales, les exigences de Jésus méritent toute notre attention, à nous qui l’écoutons.
Dans notre monde aussi divisé et chaque jour au bord de nouvelles fractures, nous sommes mis en demeure d’être artisans, en première ligne, de la lutte contre le mal. L’amour des ennemis n’est pas une exigence de pardon, un truc pieux, spirituel ou psychologique. Il est la condition de la paix, enjeu géopolitique et social en faveur de la paix et de la vie. L’amour des ennemis n’est pas une réconciliation de pacotille, une thérapie ou une arme pour guérir les blessures ou manipuler les victimes et les faire taire ; c’est le coup d’arrêt ultime au mal.
Je précise, si besoin était, qu’il n’y a pas à opposer justice et charité, justice et amour (des ennemis). La justice est imprescriptible et Benoît XVI l’écrivait avec des mots aussi limpides que percutants :
« Ubi societas, ibi ius : toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce qu’aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas "donner" à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice. Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité : la justice est "inséparable de la charité", elle lui est intrinsèque. » (Caritas in veritate § 6, 2009)
L’amour peut, doit dépasser la justice, sans l’ignorer, parce que le rempart qui endigue le mal, c’est l’amour, parce que la guerre contre le mal, c’est l’amour, non la violence ; c’est l’amour, non le mal. Lorsque c’est la guerre dans nos familles, entre voisins ou collègues de travail, comment stopper les forces de destruction ? Comment arrêter la haine, non seulement la nôtre mais celle des autres, des ennemis ? (On ne les appelle pas amis, même si on est invité à les aimer. Ils sont ennemis, ils le restent.) Comment arrêter la haine ? Aimer, aimer.
L’exigence évangélique est éthique et plus qu’éthique. Elle est invitation à participer à l’œuvre de création, de re-création, de réconciliation. Nous savons ce que cela a d’impraticable : nous savons que ce chemin impraticable est pourtant le seul qui ne soit pas sans-issue, qui brise les impasses. Nous tenir à l’amour. Aimer, aimer.
Prêcher l’amour des ennemis est impossible non seulement parce que cet amour est impraticable, mais encore parce qu’il met le prédicateur en porte-à-faux qui dit ce qu’il ne fait pas, qui ne fait pas ce qu’il dit. Et pourtant, nous ne pouvons censurer l’évangile parce qu’il est trop. Nous ne pouvons couper l’évangile parce que nous savons que sa force révolutionnaire, sa capacité d’offrir au monde une issue au mal, réside précisément en cet inaudible. En Luc, ces exigences sont confiées à ceux qui écoutent Jésus, à nous… Que nous ayons la force de répondre à la haine par l’amour, artisans de paix.


Patrick Royannais – royannais.blogspot.fr

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