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Les vrais et les faux « déçus » de François

Anne SOUPA

Que d’agitation ces jours-ci, dans le petit monde médiatique catholique…. Les jugements pleuvent, souvent définitifs, et les formules font choc au sujet du pontificat de François : « fin de l’état de grâce », « déception », « fin des illusions ».

Pourquoi maintenant ? Affaire de calendrier. Á l’approche de l’ouverture du synode, le 5 octobre, la tactique des opposants de François se déploie. Urgent de créer un vrai « camp du contre ». Après la publication récente du livre des cardinaux Müller, Caffarra, Burke, Brandmüller et De Paolis, hostiles à tout changement de discipline sacramentaire, en France, Jean-Marie Guénois a publié « Jusqu’où ira François ? » Travail de journaliste, certes, mais flanqué, pour cet éditorialiste du Figaro, d’une évidente intention politique : faire savoir que ceux des catholiques qui sont « conservateurs sans être traditionnalistes » sont « désarçonnés » : « Ils sont aujourd'hui loyaux, ils suivront toujours parce que c'est le pape, mais ils ne sont pas séduits. » Ils sont même « sceptiques » poursuit-il. Bref la troupe risque de lever la crosse…. N’est-ce pas l’aveu indirect que la loyauté pourrait se transformer en fronde et que les visées du pape sont déjà contrées ?

Pourquoi ces cardinaux de curie et les catholiques qui les suivent sont-ils si  attachés à la rigueur doctrinaire en matière de morale sexuelle ? Leur tient-elle tant à cœur ? Pas sûr, (encore que la maîtrise du corps des femmes est un vieux bastion qu’ils aimeraient ne pas perdre), mais plus la doctrine est sacralisée, plus ses gardiens le seront. Et plus l’idéal conjugal est rappelé, plus les déviants seront stigmatisés. Ainsi sera reconnu le pouvoir surplombant des clercs. Pourvoir qui est d’abord celui de dire et de ne pas faire, « eux qui chargent les gens de fardeaux impossibles à porter, alors qu’ils ne les touchent pas d’un seul de leurs doigts ! » (Luc 11, 46)

D’autres voix portent le jugement sur le terrain politique : la gouvernance de François serait un échec. Guy Baret, (« Le Grand malentendu », paru cette semaine) dit suavement que le pape irait « trop loin pour des gens de sensibilité traditionnelle, mais pas assez loin pour les progressistes. » Sur quel fait objectif récent s’appuie-t-il ? Aucun. S’il ne dit pas : « François tient compte des différents courants de l’Église et c’est là son talent », c’est bien qu’il a choisi son camp, qu’il s’est construit de toutes pièces une posture pour installer l’idée que François décevrait.

Ah, rumeur ! Ah calomnie ! chantent tous ces Don Basilio, ah, petit vent-coulis léger de la calomnie, toi qui t’introduis pian pianino dans l’oreille des catholiques, deviendras-tu enfin un tumulto generale ?

Pour y parvenir, rien de tel que des alliés improbables : eux sauront convaincre ! Occasion toute trouvée : la présidente des Réseaux du Parvis, Anne-Marie Jehl, confie au journaliste Benoît Fauchet que « nous sommes peut-être moins déçus que d’autres, comme la Conférence des Baptisés, parce que nous avons eu moins d’illusions. Le discours du pape n’est pas très réformateur sur les questions éthiques et le système qui l’entoure a une grande inertie. »

Puisque la Conférence est citée (sans avoir été consultée), elle doit donner son point de vue. Sommes-nous « déçus » ? « Avions-nous des « illusions » ?

D’abord, nous refusons avec la plus grande vigueur d’entrer dans une telle question : c’est une pomme empoisonnée que l’on nous tend pour que nous la croquions. Rien dans l’actualité n’appelle au bilan, sauf le désir des conservateurs d’en finir avec François.

Ensuite la Conférence ne s’est jamais déclarée « progressiste », et elle a plusieurs fois récusé ce titre. La question des réformes n’est pas le critère de son soutien délibéré à François, que je renouvelle ici haut et fort. Dans mon livre « François, la divine surprise », j’ai nettement écarté de mes attentes l’horizon réformiste : c’est l’ancrage évangélique de François qui est une « divine surprise », pas l’approche des réformes, si urgentes, si bienfaisantes puissent-elles être. « Á partir du moment où François s’en est pris aux évêques carriéristes, ai-je écrit il y a un an, j’ai eu peur pour lui. Car ce n’était pas wargame qui s’annonçait, mais une vraie lutte avec du sang et des larmes, avec un vainqueur et un vaincu. Une lutte où plusieurs de ses prédécesseurs avaient perdu. François aurait des ennemis, puissants et déterminés. Et surtout, il n’était pas seul en jeu dans ce combat. S’il perdait, l’Évangile dont il se recommandait risquait lui aussi de perdre, aux yeux des sages et des prudents du monde. Encore une fois, on le dirait impraticable, utopique, idéaliste, et on le réduirait à un anarchisme parmi d’autres. Oui, il y avait de bonnes raisons d’avoir peur, non seulement pour le champion, mais aussi pour le drapeau qu’il portait. »

Nous sommes en ce moment où la lutte se fait âpre. Osons nous mettre du côté de l’Évangile, nains que nous sommes, et l’essentiel sera dit. L’Évangile, aujourd’hui encore, et cette fois au beau milieu de la scène publique, est la ligne de partage entre ceux qui veulent une religion de l’ordre (avec une Curie solide, des moeurs et une morale sexuelle ancrées sur un idéal), ou encore une religion du progrès, (avec des réformes, parce que, oui, beaucoup sont importantes et utiles, mais est-ce le dernier mot ?), et ceux que la force du message évangélique a convaincus. Vieux clivage entre un christianisme constantinien, cher à Napoléon, et le christianisme évangélique d’un François d’Assise ou d’une sœur Emmanuelle.

François a épousé la cause de Dieu, plus grande que celle des réformes. S’il suffisait de réformer, le projet de quantité de papes, de princes, d’empereurs bien intentionnés, pour instaurer le Royaume de Dieu dans leurs États, serait devenu réalité. Encore une fois, l’essentiel est ailleurs. Pour nous, à la Conférence, il est qu’avec François, l’Évangile se vit, et que c’est une lumière sur le chemin de beaucoup. C’est sur son témoignage - et le témoignage est la vraie colonne vertébrale du christianisme - que se fonderont nos actions futures vers tous ceux qui, à tâtons, s’essaient à leur au-delà. Ni déception, ni illusions, l’Évangile ne ment pas.

Anne Soupa, présidente

 

 

 

 

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