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La violence, une pulsion à maîtriser

Anne SOUPA

Isabelle le Bourgeois

Les Cahiers Croire, n° 285, Janvier-février 2013, 64 p. 8,50 €, en vente en librairie religieuse. Le dernier numéro des Cahiers Croire est consacré à la violence. Il est bien venu, car cette réalité questionne tout le monde. La violence a de multiples visages. Si autrefois elle était le plus souvent physique, elle présente aujourd’hui de multiples formes, parfois peu apparentes. Violence verbale, violence économique, violence éruptive des adolescents, violence même de la victime, parfois, lorsqu’elle prétend s’affranchir de toute responsabilité dans le mal commis… La violence interroge particulièrement le croyant. Parce qu’elle détruit au lieu de construire dans l’amour. Mais davantage encore aujourd’hui où les religions sont globalement suspectées d’être violentes. Il est donc essentiel de pouvoir se poser la question de la contribution chrétienne à la violence. Ce numéro de Croire y répond, en ouvrant les pages de la Bible, en son début et en sa fin. Au début : Antoine Nouïs, pasteur de l’Église réformée de France, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Réforme, souligne combien la Bible prend acte de l’extrême violence humaine. Elle est bien inscrite au seuil de l’humanité, presque en son acte de naissance, puisque le meurtre d’Abel par Caïn suit l’expulsion du jardin d’Eden et que la Bible le qualifie de «péché », première apparition du mot. Caïn a tué parce qu’il ne supportait pas que l’offrande de son frère soit agréée par Dieu. Signe de son incapacité à surmonter la jalousie entre frères, c’est-à-dire en fait, la différence entre eux. Caïn a succombé à l’attraction pour le même. Ah déplore Antoine Nouïs, si Caïn avait pu parler à Abel, (comme le suggère un blanc dans un verset inachevé : « Caïn dit à Abel….), ils auraient eu « la solution », la seule, la grande réponse à la violence : le recours à la parole ! C’est d’ailleurs dans une parole priée, celle des psaumes, que la violence trouve son expression biblique la plus virulente, à la fois pour en dénoncer les méfaits, et pour l’exercer, verbalement, contre cet ennemi invisible qui rôde en nombre de ses pages. Manière, déjà, de la « modérer » en refusant de la mettre en actes. Mais les psaumes disent le cœur humain, ils sont violents parce que la violence est humaine, elle est cette « une bête tapie » qui sommeille en chacun. Au terme de la Bible, le sacrifice de Jésus répond, hélas magistralement, à la question de la violence. Philippe Abadie, bibliste à la Catho de Lyon, rappelle que si Jésus était « capable de violence », comme le montre l’épisode des marchands chassés du Temple, il a surtout pris sur lui la violence des hommes et, sur la Croix, l’a convertie en amour des hommes. Donc, le christianisme connaît la violence humaine, il la place au cœur de l’homme et invite à la dominer. La seconde partie du Cahier traite de cette importante question : que faire de sa violence ? Cela nous vaut d’intéressantes contributions, celle du jésuite Christian Mellon sur la non violence, celle de Jean-Marie Petitclerc, éducateur spécialisé, fondateur du Valdocco, à Argenteuil, sur la violence des jeunes. C’est aussi l’occasion de témoignages précieux de personnes qui ont mis sur pied des thérapies sociales (Charles Rojzman, Etienne Séguier), qui dénoncent la violence faite aux femmes au Kivu (Bernard Ugueux), ou montrent l’impact constructif que peut avoir la justice (Jean-Pierre Rosenczveig, ancien juge pour enfants). Tout ceci montre que c’est une priorité de la foi de prendre en compte la violence que l’on porte en soi pour la convertir. C’est d’ailleurs la pointe de l’angle choisi par Sophie de Villeneuve, rédactrice en chef des Cahiers : aider à la croissance de la vie spirituelle plus que d’analyser le champ politique de la violence religieuse. Ce choix explique que son article introductif soit une interview d’Isabelle le Bourgeois, religieuse et psychanalyste, axée sur son écoute du cœur humain. Un tout petit regret, dans un ensemble riche, instructif et d’une lecture aisée, mais qui s’explique sans doute par l’orientation que je viens de souligner : le cahier n’aborde pas les aspects ecclésiaux de l’affaire. Notre Église, qui doit être un lieu où l’on traverse ensemble des conflits, où l’on doit pouvoir les accueillir sans les nier, et en chercher la résolution ensemble, par la parole, remplit-elle cette fonction ? La réponse ne va pas de soi . C’est pourtant une demande urgente des chrétiens, celle d’une véritable opinion publique, à laquelle essaie de répondre, encore très insuffisamment, la Conférence des Baptisé-e-s. Anne Soupa

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Coups de coeur de la CCBF
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