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Où va mon Église ? – Réflexions crépusculaires de Maurice Barth

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Où va mon Église ?


Où va mon Église ? – Réflexions crépusculaires de Maurice Barth (1ère partie)

« Maurice Barth (1916-2014) est un dominicain qui donne la priorité à l’évangile et qui fait de l’évangile une instance critique de l’Église-Institution. À ce titre, il peut légitimement critiquer durement l’Église, ses honteuses et tragiques omissions, compromissions et trahisons, y compris récentes.
C’est dur à lire et à entendre, mais c’est vrai et juste ! »
Frère Henri Burin des Roziers, dominicain, avocat des paysans sans terre au Brésil, 1er novembre 2012

Comment la caste gouvernante de l’Église – qui a fini par se substituer à la communauté des croyants – peut-elle retrouver le chemin de cette bonne nouvelle qu’elle m’a pourtant transmise, se demande Maurice Barth ? Alors que l’évangile constitue la charte du christianisme, comment l’Église est-elle venue à pratiquer tout autre chose ?
L’histoire est bien connue : le représentant de l’enfant né dans une étable s’installe dans un palais à Rome avec sa cour et ses titres princiers. Puis dès le VIIIe siècle il créé un État avec ses diplomates, ses services de renseignements, ses courtisans, ses intrigues. Il devient donc souverain politique d’un territoire, avec tout ce que cela suppose de lourdeur administrative et de compromissions politiques. Jésus n’avait pas prévu cela !
Aujourd’hui encore, l’Église-État se résigne difficilement à ne plus dominer le monde comme elle l’a fait durant des siècles. Elle continue à le faire notamment par son appareil théologique, disciplinaire et administratif qui lui sert surtout à se justifier de dicter la conduite à tenir et imposer sa morale abstraite et arbitraire, sa liste de péchés véniels et mortels, ses rites et ses dogmes.
Trop de contradictions demeurent entre le message transmis et sa mise en œuvre, trop de gages sont donnés à la politique des puissants, au détriment des pauvres, qui constituent la grande majorité de la population mondiale. L’Église ne voit-elle pas le ridicule qu’il y a à s’autoproclamer « experte en humanité » (Paul VI, Populorum Progressio) ? Aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’incroyants qui, à l’instar de Voltaire, s’en prennent à l’Église, mais des croyants qui, de plus en plus nombreux, contestent la structure et le fonctionnement de leur Église.
Une réforme est-elle possible ?
Les tentatives des groupes de catholiques cherchant à remettre en question le système en vigueur et à vivre « autrement » ne trouvent guère d’écho auprès des évêques qui les ignorent ou feignent de les ignorer. Je ne crois pas à la possibilité d’une réforme dans le contexte actuel. Le système est trop bien ficelé depuis des siècles avec sa constitution privilégiant un pouvoir absolu du pape entouré d’une armée de fonctionnaires qui vivent en vase clos, et qui ne sont guère à l’écoute des événements mondiaux. Ils sont donc peu enclins au dialogue.
Mais il ne s’agit pas seulement du type de pouvoir exercé à l’intérieur de la curie, il s’agit de l’existence même du Vatican comme État. On voit régulièrement le Vatican mener des stratégies d’influence et de pouvoir dans les instances internationales, notamment dans les coulisses de l’ONU où le catholicisme est la seule religion à avoir un statut d’observateur. Au conseil de l’Europe également, le Vatican intervient, comme par exemple lorsqu’il fut question de publier un texte qui dénonçait les thèses et le mouvement créationniste. Le Vatican a fait pression pour empêcher cette publication en utilisant un pouvoir de type étatique. Que l’Église publie un texte pour s’exprimer sur cette prise de position du conseil de l’Europe, soit, mais il est excessif qu’elle intervienne pour que le texte ne soit pas publié. On pourrait imaginer que sans être un État, l’Église puisse peser sur les événements, mais sans ambiguïté… simplement avec l’entraide des chrétiens… Les visites pastorales du pape dans les différents pays sont elles-mêmes ambivalentes, puisque le pape y est en même temps reçu comme un chef d’État.
Tout cela met le Vatican dans le jeu politique international, dans des systèmes de pouvoir qui ne sont pas du tout dans son rôle, et très loin de l’esprit de l’évangile prêché par le Christ : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
À deux reprises, au XXe siècle, l’Église a paru se remettre en question, écouter les signes des temps à la lumière de l’évangile. Ce fut d’abord le « choix prioritaire des pauvres » fait par l’Église en Amérique latine. Une prise de conscience à la fois évangélique et politique de l’exigence exprimée par Jésus d’annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Nous avons vu comment le Vatican a réagi.
À la même époque, un autre souffle d’air frais remuait l’Église. Le Concile Vatican II a suscité des espoirs de renouveau, d’ouverture au monde. La réaction ne s’est pas fait attendre longtemps

Tous les silencieux ont perdu espoir que le système puisse bouger un jour, ou ont peur que leur foi soit ébranlée. En effet, l’évangile a tellement été alourdi par l’énorme appareil dogmatique et ecclésial que la foi a fini par se confondre avec le système qui la transmet. Au point que si l’on critique l’interprétation du message évangélique par la tradition ecclésiale, on a l’impression de toucher le cœur de la foi… La foi est devenue si étroitement liée à ce qu’en dit l’institution qu’on ne peut critiquer celle-ci sans toucher à celle-là.
L’assemblée des croyants – l’ecclesia – s’est réduite à une institution qui, au cours des siècles, a transformé l’annonce de la foi en défense de la foi. Alors que le christianisme est loin d’avoir mis en œuvre le cœur du message évangélique : l’annonce aux pauvres de la bonne nouvelle de leur libération. Il faudra pour cela que l’Église se décide à ouvrir les yeux sur le monde nouveau en gestation – d’aucuns disent « en voie de destruction ». Elle sera alors contrainte de trouver enfin un autre langage, de porter un autre regard sur l’homme et l’humanité, un autre style d’institution et de gouvernance.

Suite : Amérique latine : quand des chrétiens rencontrent les pauvres


Texte intégral disponible sur "bouquineo.fr".

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