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Une Trinité… toute en relations

THÉOPHILE

Dimanche de la Trinité B, 2012 Dt 4, 32-34. 39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20. « Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit » ! Dieu l’Un, Dieu l’Unique, Dieu l’Indivisible et l’Indivisé, a trois noms. Cette étrange « pièce d’identité » est née dans une civilisation biblique où le nom, loin d’être une appellation de convention, est sensé atteindre la réalité la plus profonde de l’être, exprimer son rôle singulier dans l’univers. Ainsi le nom est d’une très grande signification ; il est fondu à la présence. C’est pourquoi aucun homme ne peut donner un nom à Dieu : l’Au-dessus-de-tout-nom ! Quant au terme générique de « dieu », il est dépourvu de toute épaisseur existentielle, de toute singularité et de toute couleur. Ce n’est qu’un générique anonyme. À l’origine, pour les Israélites, Dieu n’a pas d’autre identifiant que d’être le Dieu « d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Ainsi est-il désigné par la relation qu’il entretient avec des hommes que la tradition vénère comme croyants : « nos pères dans la foi ». Dans son fameux combat avec Jacob, l’Ange – autre désignation voilée de Dieu – refuse de dire son nom et l’homme, en dépit de sa lutte avec lui, ne sait toujours pas comment le nommer : Dieu demeure caché. En ces temps archaïques le récit doit se contenter – comme souvent aujourd’hui – d’épithètes vagues et d’images. Il est « le Très-haut » : en hébreu el shaddaï, « celui de la montagne » ; ou « la Terreur d’Isaac » ; ou « le Fort de Jacob ». Jusqu’au jour où, au mont Horeb, il se désignera à Moïse comme YHWH, « Je suis qui je suis », nom mystérieux qui doit se comprendre : « Je suis Celui qui est avec toi ». Ce nom est moins une déclaration d’identité qu’une invitation à la découverte, à la confiance : « Viens ! Marche à ma suite, et ainsi tu entreverras peu à peu qui je suis. » Dieu ne se livre pas dans une définition, mais dans une relation. Il se donne à connaître comme la présence qu’il est au milieu des siens. Du même coup, il évite tout enfermement dans une formule ou une localisation indigne de lui. C’est Jésus qui se risquera le premier à lever pour nous le voile de l’identité de Dieu – à le « révéler » – en lui donnant un nom intime qu’il partage avec ses disciples : « Quand vous vous adressez à Dieu, dites : notre Père ! » (Mt 6,9). Entre tous nos vocables humains, « Père » est celui qui correspond ainsi le mieux à l’être mystérieux de Dieu, dans la relation d’engendrement qu’il entretient avec celui qui se présente lui-même comme son « Fils », tout en ouvrant cette filiation à tous ceux qui mettent en lui leur foi (Jn 20, 7). À son Père, Jésus demande de « glorifier son nom » (Jn 12, 28), ce que le Père accomplit en le consacrant comme « celui qui sauve » (qui est le sens étymologique même du nom de Jésus) et en le ressuscitant d’entre les morts. Sur la croix, Jésus avait remis son souffle – son Esprit – à son Père. Au lendemain de la Pâque, comme il l’avait promis, cet Esprit s’empare des apôtres pour qu’ils annoncent les paroles et accomplissent les gestes de Jésus. Désormais ce même Esprit maintient entre les frères l’union qui les rassemblait jusque là autour de Jésus. L’Esprit vit en eux comme l’amour du Père et du Fils, les entraînant à continuer l’action de grâce de Jésus dans la prière et la fraction du pain. Ce même Esprit se manifeste encore en assurant la naissance et la croissance de la communion ecclésiale, dont il est la source et la liberté, le courage et la joie. Dire que Dieu est Père et Fils et Saint-Esprit, c’est affirmer – avec la pauvreté de nos mots et de nos images – que l’Un est amour et relations, origine et plénitude, accueil et jubilation. Dire davantage, c’est risquer de tomber dans l’incantation ou le bavardage religieux. Dieu ne se propose pas à nous comme objet de discours ou définition dogmatique. Le mot de « Trinité » sonne du reste à nos oreilles comme un étrange oxymore théologique, qui doit plus à l’esprit de géométrie qu’à l’esprit de finesse. Le terme n’est du reste pas biblique et nous contraint à d’insolites contorsions cérébrales dès que nous nous trouvons dans l’obligation d’en rendre compte, notamment dans nos dialogues avec des frères juifs ou musulmans. Dieu ne peut recevoir les noms de Père, de Fils et d’Esprit qu’au terme d’une rencontre, et non d’un raisonnement. Cette rencontre est celle d’un amour qui s’impose comme don et effacement, parole et silence, création et retrait : autant de paradoxales appellations pour tenter d’exprimer la Vie à sa source et dans son accomplissement, dans la transparence de l’existence de Jésus et le mystère de la Présence infinie qu’elle nous révèle, dans le feu symbolique qui brûle toute limite et imperfection ou dans la fraîcheur du souffle premier qui exprime toute naissance. Si Dieu est relations, noces, alliance, comment imaginer alors que la communauté des amis de Dieu puisse vivre en circuit fermé, en réseau figé, repliée sur elle-même, sur ses coutumes et ses idées ? La Bonne Nouvelle, c’est précisément que tous les humains sont invités à participer à l’amour illimité et toujours surprenant de Dieu : amour qui ne peut s’incarner que dans l’accueil de l’autre, de tous les autres, comme le visage de Jésus nous révèle celui du Tout-Autre. Le monothéisme chrétien ne peut et ne doit donc jamais se présenter comme une affirmation de puissance, car Dieu ne s’est jamais révélé comme une entité monolithique et écrasante, mais comme un compagnon de route, accueillant nos doutes et nous apportant son soutien. Dire que Dieu a pour nom Père, Fils et Esprit-Saint, c’est découvrir qu’il est en lui-même réseau de relations, disponibilité de l’amour qui accueille autant que force de l’amour qui visite et convainc. Les proches de Jésus l’ont deviné en observant l’intimité du lien profond qui l’unissait à son Père. Aujourd’hui comme jadis, il est à souhaiter que certains puissent toujours découvrir que Dieu est amour en portant leur regard sur les baptisés que nous sommes, en observant : « Voyez comme ils s’aiment ! » (Jn 13, 35 ; cf. Ac 4, 32). Chers amis, voilà quel devrait être notre visage, qui n’est beau que s’il est rayonnant de cet amour qui est au-dessus de tout nom et qui, s’il est de Dieu, ne saurait prendre de rides au cours de siècles. Car l’amour – en dépit de toutes les épreuves qu’il nous oblige à traverser – a ceci de lumineux qu’il est encore à découvrir chaque matin. Philippe BAUD

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