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Un carême pour quoi faire ?

Anne SOUPA

Désert de Juda.Dans 46 jours, nous chanterons à pleine voix l’Exultet de Pâques. Ce n’est pas rien d’oser de telles paroles, le cierge dans une main, le livret de chant de l’autre, les yeux pleins de la joie même… des anges : « Qu’exulte de joie dans le ciel la multitude des anges ! Chantez serviteurs de Dieu et que retentisse la trompette triomphale pour la victoire du grand roi. Réjouis toi, ô notre terre… ». Non, ce n’est pas rien, cette joie des serviteurs de Dieu, la nôtre…. C’est avec cet horizon qu’il est bon de franchir la porte du carême, ce mercredi 9 mars, jour des cendres. Non dans une sorte de contrition de circonstance, « une face de carême », ni dans l’inquiétude, le masochisme, ou la complicité avec des culpabilités paralysantes. Mais comme un veilleur heureux de veiller, comme un marcheur qui sait où il va : un chrétien va toujours vers Pâques et nulle part ailleurs ! Pour y aller, son chemin passe par le carême. Comme la Samarie à demi étrangère que Jésus devait traverser, nous aussi, nous devons traverser cette zone d’étrangeté que constitue le carême. Le carême pose d’abord la question de son pourquoi. Il ne se réduit pas à son contenu : ces « choses à faire », « ce que l’on demande » pour ce temps-là, et que nous entendrons dans les trois lectures de la liturgie du jour : la pénitence, dans les deux premières ; et le jeûne, la prière et l’aumône dans la lecture de l’évangile de Matthieu. Sans une conscience vive des raisons pour lesquelles le carême existe, il n’est plus qu’activisme. Rien d’étonnant alors qu’il suscite de la suspicion de la part de ceux qui ne le font pas et conduise trop souvent ceux qui le font, soit à des excès, soit à un formalisme qui lasse parce qu’il ne sert à rien. Les textes que nous écoutons ce jour éclairent la question du « pourquoi ». La pénitence dont parlent le livre de Joël et le psaume 50 sont les réponses à une prise de conscience décisive : le prophète Joël autant que le roi David, présumé auteur du psaume, se savent aimés par le Seigneur. Et c’est parce qu’ils découvrent l’ampleur de cet amour qu’ils se repentent. Sinon, pourquoi se repentir ? Un repentir sans amour n’est qu’une peur du gendarme, c’est-à-dire une faille en soi. Le repentir bien compris, celui que demandent les auteurs bibliques, ne sert ni à « être en règle » ni à « mériter » un quitus des fautes passées. Il est seulement - mais quel « seulement ! » - la première réponse à l’irruption de cet amour dans une conscience. Il signifie : « Seigneur, puisque tu m’aimes, puisque je voudrais tant t’aimer en retour, allons l’un vers l’autre. Si quelque chose gêne cet amour, regardons-le ensemble. Dis-moi, Seigneur, en quoi t’ai-je contristé ? » C’est précisément l’insupportable de cette entrave à la relation qui suscite le repentir. Et c’est le Seigneur lui-même qui nous conduit vers cette « étrangeté » que nous sommes souvent pour nous-mêmes. Lui qui ouvre nos prisons intérieures, lui qui remet en route nos psychismes quand ils se sont bloqués, lui qui remet un avenir devant nos yeux. Cette étrangeté peut être un mal objectif fait à autrui, un enfermement, une carence, ou d’autres attitudes qui, toutes, ont des raisons d’être inscrites dans nos histoires. Mais l’essentiel est de comprendre que le repentir a une dimension active, relationnelle, amoureuse. La honte, la blessure narcissique, la cruauté du péché commis, si elles existent, y sont des sentiments transitoires, car le pardon est assuré. Il n’est donc pas faux de dire que le repentir est générateur de joie, car il est pour l’amour. Les actes spectaculaires de Joël et David, gens d’une autre culture que la nôtre qui se couvraient de cendres pour signifier leur vanité et leur indigence, ne sont pas à imiter tels que, mais bien à recevoir comme des actes d’amour bien compris. Quant aux consignes formulées par Jésus lors de son grand Sermon sur la Montagne, elles participent de la même visée. L’aumône se justifie pour tisser de nouveau une solidarité humaine avec ceux qui souffrent ou sont démunis. Le jeûne est associé au désert que le peuple a traversé avant d’entrer dans la Terre promise. C’est un temps de rupture, de simplicité, de retour à l’essentiel. Il dit que nous sommes des êtres marqués par le manque et que, grâce à ce manque, nous pouvons désirer. Alors faut-il « se priver » de chocolat ou de cigarettes ? Ou bien chercher quel geste pourrait signifier la frugalité de notre condition et l’ouverture du cœur à Dieu ? Enfin, la troisième consigne, la prière, ramène les cœurs vers le Père qui les assurera encore et toujours de son amour. En, somme, par la pénitence, par l’aumône, par le jeûne et par la prière, nous entrons en conversation suivie, active, avec notre Seigneur. Et l’essentiel est bien la conversation. Anne Soupa      

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