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Transmissions, transgressions, fidélités

Paule ZELLITCH
Fra Angelico (circa 1395–1455) [Public domain], via Wikimedia Commons

Lundi 15 août 2016 – Assomption de Marie – Luc 1, 39-56

Deux femmes, l’une est vierge, l’autre pas ; dès le début de ce chapitre, deux « transgressions » dans la transmission de la vie et deux fidélités. Élisabeth et son époux n’ont pas d'enfants car Élisabeth est stérile ; âgés et justes devant Dieu, ils observent les commandements. Zacharie est au Temple selon son service ; l’ange le visite, lui annonce la venue de l’enfant, le nomme et esquisse ce que sera le rôle du garçon. Quelques versets plus loin, c’est au tour de Marie, la jeune vierge, d’être visitée par l’ange. Elle demande « comment cela se fera » et nous comprenons que, par cette seule question, la jeune fille a déjà accepté. La future mère de Jésus se révèle ainsi femme de l’Alliance. Radicalement associée à l’œuvre de Dieu, Marie, femme de bon sens et femme de foi, pose la « bonne » question, celle qui concerne le « comment ». La voici dans la ligne des patriarches et des prophètes d’Israël qui questionnent Dieu sur les modalités de l’aventure qui commence.

L’ange lui révèle qu’Élisabeth la stérile est enceinte de six mois. Marie se met en route. Pourquoi ne se contente-elle pas des paroles de l’ange et ne reste-elle pas dans sa maison, dans l’attente de son propre accouchement ? Comme le fera plus tard Thomas, elle veut voir, vérifier, être présente à la totalité de la nouveauté. Non pas un manque de foi, comme des esprits convenus pourraient l’imaginer. Elle est sûre de son Dieu ; mais peut-elle écarter l’idée d’être la victime d’une illusion qui l’éloignerait de Celui qu’avec tout Israël elle attend ? Ainsi, c’est bien parce qu’elle croit et qu’elle aime par-dessus tout le Dieu de la Promesse qu’elle part... pour voir ! Elle va chez sa cousine, vers le Dieu qui ne s’exonère pas du réel.

Et voici qu’Élisabeth, visitée par l’Esprit, témoigne de l’enfant de Marie, à naître. Que de visitations dans ce premier chapitre, comme autant de craintes à apaiser ! La foi n’empêche pas la peur et l’angoisse, mais elle les enveloppe d’espérance. Ni Marie ni Élisabeth ne sont des « surfemmes ». Ni Zacharie ni Joseph ne sont des surhommes. Leurs pas résonnent sur le sol, leurs rires dans les assemblées. Et voici qu’ils vont être parents et chacun d’un enfant qui retourne l’ordre « naturel » du monde car leurs parents ont chacun accepté d’être le lieu de ce retournement magnifique. Ici, rien qui approche, ne serait-ce qu’un peu, nos constructions sur la famille, la procréation, la « loi naturelle » ! Quels écarts !

Qu’apprenons-nous de tout cela ? Rien, ou presque rien. Nous voulons continuer à tout calibrer, moraliser, hiérarchiser, ordonner. Nous voulons des familles, des groupes, des assemblées qui nous ressemblent, qui nous flattent. Pire encore, pour que rien ne puisse changer cet ordre misérable, nous mettons sous le boisseau les innombrables charismes qui foisonnent autour de nous, souvent ceux de nos compagnons et parfois jusqu’aux nôtres. Or, c’est très précisément l’inverse de ce que Marie et Élisabeth, Zacharie et Joseph mettent en œuvre. Sans exercer la moindre emprise, chacun va chérir et accompagner son petit enfant là où nul ne pourrait aller à sa place.

La Promesse est éternelle, mais la route est toujours toute neuve. En artistes de Dieu, tout de souffle et de liberté, ils acceptent d’être visités sous le ciel d’Israël pour la joie et pour la douleur du monde. Plus qu’une belle histoire, une manifestation de l’impossibilité de séparer et de définir les rôles des uns et des autres dans tout chemin de Salut. Dieu a vraiment besoin de chacun, et en tout lieu. Attachons-nous à comprendre tous les termes de cette exultation, à les dire, et à les vivre : « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur. Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Son amour s’étend d’âge en âge pour ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race à jamais. »

 

Paule Zellitch

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