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Ni Tout-Puissant, ni impuissant.

Jacques NEIRYNCK
ADN
matériel génétique © geralt @ Pixabay - Domaine public


En théologie comme en philosophie, la toute-puissance fut longtemps un des attributs de Dieu. Quantité de versets du Premier et du Second Testament semblent l’indiquer. La sortie d’Égypte des Hébreux sous la contrainte des dix plaies, la traversée à pied sec de la Mer rouge, la prise de Jéricho aux murailles abattues par le son de trompettes sont trois exemples de cette conception magique d’un Dieu, qui est impliqué dans les affaires humaines au point de prendre le parti d’un peuple contre les autres.

À cette conception traditionnelle s’oppose la position de Hans Jonas (1903-1993) dans un texte célèbre : « Après Auschwitz, nous pouvons affirmer […] qu’une divinité toute-puissante ou bien ne serait pas toute-bonne ou bien resterait entièrement incompréhensible. Si Dieu […] doit être intelligible alors il faut que sa bonté soit compatible avec l’existence du mal, et il n’en va de la sorte que s’il n’est pas tout-puissant. » C’est-à-dire que le récit légendaire de l’affranchissement du pharaon n’a pas de fondement historique, ni d’implication religieuse, puisque la destinée ultime du peuple juif fut la Shoah, caractérisée par l’absence d’intervention divine.

Bien avant Hans Jonas, le philosophe français Nicolas Malebranche (1638-1715) avait conçu une explication de l’existence du mal. Elle se situe aux antipodes de celle de Leibnitz, pour lequel la Création était la plus parfaite qui soit possible. Son explication du scandale du mal reposait sur l’incapacité humaine d’en saisir le sens. Ce fut à l’époque le concept dominant.
Sous l’influence de Descartes, Malebranche conçoit l’Univers comme régi par le concept des lois naturelles, découvert à l’époque, qui engendre forcément des imperfections inévitables. La gravitation universelle est nécessaire pour que la Terre tourne autour du Soleil, mais elle est fatale pour l’enfant qui tombe du dixième étage. Il n’y a pas de miracle possible sans suspension de cette loi.

Le concept de toute-puissance est une réminiscence des systèmes politiques. Dans l’Antiquité, le monarque absolu fut tout-puissant, et même aujourd’hui le dictateur l’est toujours. Il édicte les lois, les applique et sanctionne les dissidents. Le modèle de cette gouvernance influença la conception de Dieu. En revanche, notre conception contemporaine de la gouvernance honnête repose sur la séparation des pouvoirs et leur exercice par des instances élues démocratiquement. Dans un pays civilisé, il n’y a pas d’exercice de la toute-puissance. Non seulement ce n’est pas nécessaire, mais cela est perçu comme malsain et condamnable. En psychanalyse, la toute-puissance a fini par désigner un fantasme d'omnipotence, la croyance d'un pouvoir illimité, magique. L’attribut divin désigne maintenant une pathologie.

Actuellement dans la pratique religieuse, dans les lectures de textes, dans les prières, le mot tout-puissant s’efface de plus en plus. Il faut aussi que le concept cesse d’opprimer les consciences en libérant la créativité des hommes. La Création n’est pas un acte unique, confiné dans le passé, provenant de la toute-puissance divine, mais un processus lent, à la fois hésitant et irrésistible : l’émergence de l’ordre à partir du désordre, le chaos créatif. Ainsi lors du Big Bang, la soupe originale de particules élémentaires n’avait pas de figure attachante. Mais en se condensant en atomes, en molécules, en étoiles et en planètes, en vie et en humanité, elle est partie de rien et est arrivée à tout. Pourvu que l’on prenne patience sur 12 milliards d’années.

Le Créateur, qui n’est pas tout-puissant, n’est pas pour autant impuissant puisque sa création se déploie sous nos yeux. Rien ne l’illustre mieux que le phénomène d’évolution biologique, dont la découverte scandalisa tellement durant deux siècles. Elle combine le hasard des mutations avec la nécessité de la survie : elle n’a plus rien de magique, car elle applique des lois intangibles, mais elle crée de la perfection en tentant toutes les possibilités et en éliminant les imperfections. Cette conception permet de répondre clairement à une interrogation répétitive : « Pourquoi Dieu permet-il cela ? » – parce qu’il n’est pas Tout-Puissant. Si l’on prend la peine de lire les évangiles, on y découvre que Jésus, dans le dénuement de la crèche ou l’infamie de la crucifixion, donne l’image d’un Père qui n’est pas tout-puissant.

Dès lors, l’homme est justifié de corriger les défectuosités de la Nature, de cultiver la terre pour se nourrir, d’ériger des digues contre les inondations, d’inventer des médicaments contre les maladies. Cheminant toujours plus loin, il peut maintenant interférer avec le génome des êtres vivants, y compris le sien, pour l’adapter à sa convenance.

On comprend mieux alors comment et pourquoi l’aversion des OGM ou la stigmatisation de la PMA proviennent d’une divinisation archaïque de la Nature, dotée, comme le Dieu de jadis, d’une toute-puissance et d’une toute-bonté. Ce que l’homme de laboratoire fait en modifiant l’ADN paraît à tort un sacrilège. Il n’est pas surprenant que ces refus du progrès technique soient surtout l’apanage de dérives sectaires dans les religions ou de nouveaux cultes comme la bien-mal nommée écologie. 

La Création progresse par le truchement d’une de ses créatures, qui remplit ainsi un rôle de nature divine. Ce n’est pas indifférent de tripler l’espérance de vie originelle, ni d’installer huit milliards d’hommes sur la Terre, ni de prendre pied sur la Lune. Ce sont des avancées extrêmes de la Création qui n’auraient pu se réaliser sans l’invention humaine. Bien évidemment celle-ci peut errer car, fruit d’un être imparfait, elle suscite des imperfections. Mais globalement il vaut mieux vivre une vie d’homme aujourd’hui qu’il y a dix mille ans ou même deux siècles. La Création progresse sous nos yeux, malgré ou à cause de ses imperfections dont nous sommes l’ultime expression. La puissance de Dieu s’y manifeste dans la discrétion et le mystère.


Jacques Neirynck

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