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Tous frères et sœurs – Chroniques d’un prêtre du 20e siècle, par Bertrand Jégouzo

Anne SOUPA
Interview d'Anita Huacho, responsable d'une association de femmes indiennes. Interview publié dans la revue missionnaire "Peuples du monde"

Tous frères et sœurs – Chroniques d’un prêtre du 20e siècle, par Bertrand Jégouzo (Edilivre, février 2017, 211 p., 17€50)

Le jeune Bertrand Jégouzo a 11 ans lorsqu’il entre au petit séminaire de Sainte-Anne-d’Auray, en 1956. Il en sort une demi-journée toutes les six semaines, et pour quelques vacances – toujours décalées par rapport aux autres écoliers – à Noël et à Pâques. Dans ce paysage austère, pas une femme, sauf sa mère, une fois par semaine, et la religieuse infirmière du séminaire. Ces petits sont déjà considérés comme célibataires avant d’avoir connu la puberté. Voilà comment ils sont mis à l’écart du monde. Par ailleurs, l’enseignement qu’ils reçoivent se limite aux « vérités admises par l’Église », à des formules apprises par cœur qui font de ces enfants des perroquets dociles. Tous les professeurs sont des prêtres, sauf le professeur de sport.

Si Bertrand Jégouzo, prêtre plus tard « ramené à l’état laïc », lorsqu’il s’est marié, raconte les conditionnements qu’il a subis, c’est, non seulement pour les dénoncer, tant ils sont le contraire de ce à quoi l’Église est appelée, mais pour nous mettre en garde contre la tentation actuelle de revenir à ce passé. Il rappelle qu’à Vannes, son diocèse, l’évêque actuel lance une « propédeutique » destinée à « capter de jeunes enfants pour les sortir du monde, les formater et en faire les petits soldats d’une reconquête catholique appelée “nouvelle évangélisationˮ, terme volontairement trompeur, car il s’agit de revenir à un passé révolu ».

Cette mise en garde est précieuse pour tout catholique qui constate les retours en arrière actuels et se demande parfois comment les apprécier. Souvent, les évêques ou les prêtres justifient ces rétropédalages par des attentes fondées sur notre contexte actuel : revenir à la tradition, accroître la piété, éduquer les enfants dans le respect de l’autorité, toutes choses dont on se dit que « cela ne ferait pas de mal ». Mais ce n’est qu’un maquillage. Il faut bien comprendre que c’est au service d’une vision de l’Église hiérarchique où les clercs sont à leur place, où les femmes retournent à la leur, où les laïcs restent des moutons bêlants, et où la pensée se réduit à une peau de chagrin. Voulons-nous de cette Église autoritaire, obscurantiste et désincarnée, plus sèche que le figuier de l’évangile ? Rien que pour nous rappeler les risques actuels, le livre de Bertrand Jégouzo est utile.

Mais il offre bien d’autres sujets de réflexion précieux. Bertrand Jégouzo a vécu l’après Vatican II. Cela nous vaut de très intéressantes relations de sa vie de prêtre, dans une paroisse de Lorient où il organisait des célébrations vivantes et chaleureuses, puis à Saint-Louis d’Antin, à Paris, au temps du cardinal Marty, où le clergé accueillait sans problème les divorcés remariés à la pénitence et à l’eucharistie. Comment se fait-il que, quarante ans après, on joue les hypocrites en se demandant comment faire ? La miséricorde n’avait pas attendu Amoris Laetitia… Hélas, le temps de l’ouverture a peu duré : Bertrand Jégouzo raconte comment, à l’occasion d’un texte romain de 1976, il a vu revenir une morale puritaine, légaliste, et une « glaciation intellectuelle et théologique », dès la fin du pontificat de Paul VI, mais de plus en plus nettement avec le pape polonais.

Comme pour remettre un peu de ciel bleu dans cet horizon qui se bouche, l’auteur, devenu professeur de christologie, raconte avec beaucoup de bonheur les grands auteurs dont il a alors côtoyé les œuvres. Celui qui semble l’avoir le plus marqué est Jean Sulivan, prêtre breton qui a laissé une œuvre littéraire et théologique importante. Il commente aussi les apports d’un Christian Duquoc, d’un Marcel Légaut, d’un Maurice Bellet, d’un François Varillon, et de grands théologiens comme Karl Rahner, Walter Kasper, et Jürgen Moltmann. Enfin, il s’attarde sur l’exemple de Mgr Proaño, évêque des pauvres, avec qui il travaillera par la suite, en Équateur, qui lui a ouvert les yeux sur l’égalité foncière de tous, base d’une fraternité effective. Ce chapitre 3 est passionnant car, dans un langage simple, direct et efficace, il nous donne une saine compréhension des bouleversements que Jésus a apportés dans la conception ancienne de la religion, en supprimant la différence entre le sacré et le profane, en vivant comme les pauvres, en ressuscitant parce qu’il est pauvre parmi les pauvres, frère parmi des frères. C’est à partir de cela que Bertrand Jégouzo dénonce le cléricalisme romain et son autoritarisme.

Enfin, Bertrand Jégouzo a vécu longtemps en Équateur. En témoin direct, il nous raconte comment le peuple indien des années 70, totalement ignoré et méprisé, est arrivé à la dignité de sujet grâce à l’Évangile. Comme l’a dit Mgr Proaño, qui allait rendre visite au pape vêtu de son poncho d’Indien : « J’ai vu le pouvoir transformateur de l’Évangile. »

Ce livre est un témoignage précieux. Parfois les raccourcis de Bertrand Jégouzo sont un peu abrupts, parfois il cogne un peu fort. Mais ses idées sont justes et il les énonce clairement. Même le lecteur le plus mal intentionné ne pourrait contester la vérité de ses affirmations de fond. Et, foi de lectrice, cela fait beaucoup de bien de cheminer de page en page avec une existence qui s’expose sans détour à la radicalité de la parole évangélique.
 

Anne Soupa

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