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Thomas Römer, Jacqueline Chabbi, Dieu de la Bible, dieu du Coran

François LAMBERT
Dieu de la Bible, dieu du Coran


Thomas Römer, Jacqueline Chabbi, Dieu de la Bible, dieu du Coran – Entretiens avec Jean-Louis Schlegel (Seuil, 2020, 22 €)

Une approche historique des textes sacrés

Les « monothéistes » – juifs, chrétiens et musulmans – croient en un Dieu unique, révélé dans la Bible et le Coran. Les croyants de bonne volonté parmi eux insistent à bon droit sur ce qui les unit. Il existe pourtant de grandes différences entre ces religions, en particulier quant aux origines de leur Dieu. C’est un de résultats frappants de ce livre, qui présente pour ainsi dire côte à côte, grâce à deux spécialistes reconnus, la naissance du judaïsme biblique et celle du futur islam : le contraste voire le fossé entre les deux est étonnant. Ils sont en effet nés dans des contextes sociologiques et sociopolitiques presque opposés. Il n’y a rien de commun entre les petites royautés-États d’Israël et de Juda, entre le VIIIe et le VIe siècles avant notre ère, menacées (avant d’être écrasées et leur population déportée) par de puissants empires comme l’Égypte, l’Assyrie, la Babylonie, la Perse, et une petite tribu de l’Ouest arabique au VIIe siècle de notre ère, à l’écart des routes caravanières, en dépendance vitale de l’eau.

Pour la partie biblique, Th. Römer fait magnifiquement le tri (et le bilan des conséquences) de ce qu’on sait aujourd’hui, après que l’archéologie surtout a remis en cause des certitudes multiples. Le fait qu’on ne sache quasiment rien (ou plus rien) des premiers rois, en particulier de David et de Salomon, aux Xe et IXe siècles, peut à bon droit être ressenti comme une blessure insupportable… Le rôle très important de l’Assyrie, le grand ennemi à l’Est, est aussi souligné sur de multiples points. Mais il se pourrait que pour beaucoup de lecteurs, le plus nouveau dans cet ouvrage à la fois simple à lire et assez érudit sur le fond soit la lecture historique et anthropologique des origines « d’Allah » à La Mecque, ce « trou perdu » au sens littéral de l’expression. J. Chabbi restitue en effet de manière extrêmement convaincante ce qu’étaient la vie, les mœurs, les représentations, le monde très « limité » de la tribu où est né vers l’an 600 un garçon qui probablement ne s’appelait pas encore « Mohammed » et qui n’est pas encore le « Prophète » au moment de sa mort en 632 à Médine. La lecture « historico-critique » que pratique avec rigueur J. Chabbi, le soin extrême qu’elle prend à ne pas qualifier de « musulman » ce qui ne l’est pas encore et ne le sera que vers le milieu voire à la fin du VIIe siècle, sont tout à fait impressionnants. C’est un peu comme si elle reconstituait la « fabrique » et le mode de fabrication de la « révélation coranique » (une expression que l’historienne qu’elle est et veut rester n’emploierait peut-être pas) à partir d’un point zéro situé dans un coin de désert paumé. Ce faisant, elle ne craint pas de mettre en question d’autres lectures actuelles, comme celle qui a le vent en poupe et qu’elle appelle « bibliste », qui met l’accent sur les sources et les ressources bibliques pour expliquer la composition coranique et l’apparition de ce qui est devenu l’islam. Elle ne nie évidemment pas l’influence de la Bible et de représentations juives (et chrétiennes) dans le Coran, mais elle montre que l’éloignement géographique de la Mecque par rapport à la route des caravanes et aussi par rapport à des milieux chrétiens comme ceux du Yémen rend peu probable une influence précoce très marquée. Mohammed fait certes connaissance avec le judaïsme des tribus juives à Médine, mais on très loin d’une alliance religieuse. Pour le dire autrement, J. Chabbi privilégie – de façon convaincante ! – l’influence tribale, ou la force de la vie et de la cuture des tribus dans le premier « islam », ou les représentations tribales qui sont présentes le Coran. Elle rappelle aussi fermement que les hâdiths – les légendes colportées sur le Prophète et sa vie – ont été composés au second siècle (voire plus) après sa mort et ne sont pas des sources fiables.  

Les conditions historiques de l’origine ont forcément marqué l’identité et le devenir du Dieu de chaque tradition, et un dialogue en vérité entre le judaïsme, le christianisme et l’islam ne saurait masquer ces différences. Ce livre bouscule aussi, forcément et heureusement, les certitudes de tous les fanatiques d’une lecture littérale de la Bible et du Coran.


François Lambert


Thomas Römer, spécialiste mondialement reconnu de l'Ancien Testament, occupe la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France. Il a notamment publié L’Invention de Dieu (Seuil, 2014/« Points », 2017). Jacqueline Chabbi a rénové l'approche des origines de l'islam et du Coran par le biais de l'anthropologie historique. Elle a notamment publié Les Trois Piliers de l’islam. Lecture anthropologique du Coran (Seuil, 2016/« Points », 2018).

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