Vous êtes ici

Thomas More, François Rabelais et Vaclav Havel à l’heure des présidentielles.

Bernard GINISTY
Paru-sur-la-Toile/dans la presse: 
Bernard GINISTY ..sur RCF
Cole Thomas The dream of the architect. http://www.the-athenaeum.org/art/full.php?ID=8535

Lundi dernier, nous avons pu assister au premier débat télévisé réunissant ceux que les instituts de sondage désignent comme des « grands candidats » à la prochaine élection présidentielle. Hésitant entre la « politique spectacle » et la « politique comptable » les candidats ont présenté, généralement de façon courtoise, leurs propositions pour notre vie collective. Certains observateurs ont noté l’absence de grands desseins capables de mobiliser les peuples autour des réformes proposées. La vie collective se réduirait à une logique de conseil d’administration : foin des grandes utopies, le sérieux passe la prise en compte du poids de la dette et le combat de notre économie pour les parts de marché.

Dans une période où nous allons être abreuvés de discours politiques voire politiciens, il n’est pas inintéressant de nous interroger sur ce mot : utopie. Il entre dans la langue française avec Rabelais, à partir du latin Utopia utilisé par Thomas More. Celui-ci, humaniste, juriste, homme politique, et homme du monde, fut aussi un esprit intransigeant sur les valeurs fondamentales, ce qui l’amènera à être mis à mort par le roi d’Angleterre Henri VIII, dont il fut le Chancelier. Dans un de ses ouvrages, Thomas More imagine, sur l’île d’Utopie, un régime politique idéal. Mais, étymologiquement, Utopie désigne ce qui ne saurait être en aucun lieu. Dès lors, ce mot a pris souvent une connotation péjorative. Soit il désigne d’inoffensifs contes de fées à l’usage d’esprits incapables d’affronter les réalités. Ou bien il vise de dangereux politiques qui, persuadés d’être dans le Vrai et dans le Bien, chercheront par tous les moyens, y compris par le fer et par le feu, à réaliser leurs rêves.

Or, l’utopie peut aussi être créatrice. Les deux « pères fondateurs » de ce mot me paraissent en assumer la contradiction féconde : Rabelais le « joyeux curé de Meudon », médecin et humaniste et Thomas More l’homme politique capable d’affronter la mort pour ses valeurs nous mettent au cœur de ce que représente l’utopie. Elle affirme des valeurs indiscutables, mais suppose que soit maintenue la distance entre la valeur affirmée et les institutions qui prétendent la réaliser. Parler d’utopie créatrice, c’est congédier les rêveurs inefficaces et les intarissables discoureurs des « y-a-qu’à » et « faut qu’on », mais aussi les fondamentalistes et autres sectaires qui confondent leurs valeurs avec telle ou telle institution qui prétend les incarner. Vaclav Havel, un des hommes politiques les plus importants de la fin du 20e et du début du 21e siècle, a témoigné de cette capacité rare d’être à la fois un des meilleurs auteurs de ce qu’on a appelé « le théâtre de l’absurde » et un dissident risquant des années de prison face au totalitarisme communiste, avant de se confronter aux plus hautes responsabilités politiques de son pays.

Peut-être est-ce le moment de revisiter ce thème de la vie politique sous le triple parrainage de Thomas More, François Rabelais et Vaclav Havel. L'être humain ne peut se comprendre sans un horizon et des valeurs qui donnent sens à son aventure. Le chemin vers cet horizon suppose des hommes libres qui savent conjuguer à la fois l’ironie libératrice face à la scolastique des pouvoirs et des cléricatures avec les risques de l’engagement concret dans la complexité de la vie collective.

 

Bernard Ginisty – Chronique du 22 mars 2017 Chronique à réécouter sur RCF.

 

Ajouter un commentaire