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Thomas d’Aquin, au secours !

Xavier Charpe
Hendrick ter Brugghen [Public domain], via Wikimedia Commons

Alors que la campagne électorale, agitée de beaucoup de passions, bat son plein, permettez-moi d’en appeler à Thomas d’Aquin. Sa position est percutante, plus actuelle que jamais. J’ouvre donc la Somme Théologique, en allant à la ligne directrice.

Thomas d’Aquin en vient à parler de notre responsabilité politique à partir du traité des « VERTUS». Il y a les trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité, mais il y a également des vertus humaines, qui concernent tout le monde, même quand on n’est pas chrétien. Les vertus théologales viennent illuminer et soutenir les vertus humaines, ce qui est très facile à comprendre : si nous sommes animés par la charité et si nous sommes habités par l’Espérance, cela vient renforcer nos comportements humains. Reste qu’il y a des vertus humaines qui ne sont pas supprimées par la vie chrétienne et qui concernent tous les humains.

Qu’est-ce qu’une vertu ? C’est une sorte de qualité qui se construit en nous et qui nous pousse à produire des actes bons. À force de nous ouvrir aux autres, de savoir les écouter, de rendre service, nous faisons les choses avec davantage d’aisance. Vous comprenez ce que cela a d’important en matière d’éducation. Il en résulte également qu’à bien réfléchir, la vertu est facile et rend la vie plus facile : « Bien vivre c’est agir bien », nous dit Thomas. Le Samaritain trouve normal de se pencher sur le blessé au bord du chemin. Les Français qui ont caché et sauvé des enfants juifs pendant la guerre et que l’on décore de la médaille des justes disent : « mais ce que nous avons fait est tout à fait normal… ». Il y a des gens qui trouvent plaisir à faire le bien et qui s’y épanouissent. La vertu nous accomplit.

À l’inverse, le vice est comme une sorte d’inclination qui nous pousse à produire des actes mauvais. À force de répétitions, cela devient comme une seconde nature : à force de mentir, on ment de plus en plus facilement. On finit même par croire à ses propres mensonges. À force de faire dans la démagogie, on finit par trouver cela naturel. Le vice, c’est aussi à sa façon la pente de la facilité.

Dans l’un et l’autre cas, « la morale c’est une affaire d’actes ». Certes, il y a des principes qui doivent guider notre comportement. Mais à un moment nous passons à l’acte. Notre responsabilité morale porte sur les actes que nous posons et sur leurs conséquences. Nous pouvons avoir les meilleures intentions du monde, mais si nos décisions déclenchent des conséquences désastreuses, notre acte est mauvais. Thomas d’Aquin nous oriente sur une éthique de responsabilité. Une simple morale des principes ne suffit pas. Bref, il faut réfléchir, faire preuve d’intelligence et de compétence.

C’est là qu’intervient la vertu de « Prudentia ». Il ne s’agit pas de prudence. La « prudentia » peut aller de pair avec l’audace et la détermination. C’est la vertu du juste jugement et du bon discernement. C’est affaire d’intelligence pratique. Non pas l’intelligence théorique sur les principes, mais l’intelligence qui porte sur nos actes concrets, sur des réalités singulières et contingentes. D’où la nécessité de la réflexion, de l’analyse des situations réelles, de la délibération, de la prise de conseils, pour aboutir à un jugement juste, et qui nous permette de poser un acte bon.

Cette vertu, la « prudentia », Thomas en fait une vertu essentielle pour l’agir humain, car elle commande les actes des autres vertus ; on appelle cela une « vertu cardinale ». Qu’il y ait un peu de passion, c’est inévitable. Mais la passion ne doit pas nous faire sombrer dans la déraison. Il nous faut garder « un comportement responsable ». Et en tout cas, en tant que Chrétiens, nous devons nous tenir à l’écart de la haine, car « en Dieu, il n’y a pas de haine ».

Laissons aux violents leur violence. La violence est fille de la démesure, « l’ubris ». J’ai vu à la télévision des supporters de candidat ou candidate tenir des propos inacceptables : la grossièreté accouplée à la violence verbale ; nous n’en sommes pas encore aux violences de l’Allemagne dans les années 1919 à 1933 et après, mais quand saute le verrou des agressions verbales, on ouvre potentiellement la voie à d’autres violences. Je n’oublie pas qu’en 1933 Hitler n’est arrivé au pouvoir qu’avec le soutien d’un parti dit chrétien…

À l’inverse de nombre de penseurs et de théologiens, Thomas d’Aquin estime que la « prudentia » s’applique à la politique. Il pense avec Aristote que nous sommes membres d’une cité, et que la vie de la cité et sa bonne gestion commandent pour une large part celle des citoyens. L’homme est « animal social ». Nous avons donc des devoirs et des responsabilités vis-à-vis de notre cité, élargissons, vis-à-vis de notre patrie. Commentateur de la Politique d’Aristote, Thomas va jusqu’à dire que « la charité d’un homme qui ne serait pas politique serait celle d’un homme perverti », au sens de dénaturé. Voilà qui coupe court aux attitudes de retrait, de désintérêt (ou d’abstention…). Cela dit, l’argument décisif pour Thomas d’Aquin n’est pas Aristote mais l’Évangile : cette attitude, dit-il, « répugnerait à la charité ». C’est la foi chrétienne qui requiert notre engagement sur l’essentiel pour défendre une société de liberté, respectueuse des valeurs humaines et soucieuse des plus faibles, un régime de paix civile.

C’est l’intérêt général de notre pays et de nos concitoyens qu’il faut prendre en compte. Nous sommes appelés à avoir un regard d’ensemble, et ne pas être focalisés sur tel point secondaire. Et en toute hypothèse, il nous faut faire preuve d’intelligence et de juste discernement. Le déferlement des passions non maitrisées ne doit pas prévaloir. Encore moins les comportements haineux et violents.

Voici donc les principes que je crois lire chez Thomas d’Aquin. Ensuite, chacun prendra sa décision en conscience et en fonction du discernement qu’il se sera efforcé d’opérer.
 

Xavier Charpe.

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