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Une théologie du bonheur

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Charles WRIGHT
Charles WRIGHT


Si j’étais pape…

Il n'y a pas que les hommes qui vieillissent. Le langage aussi subit les assauts du temps. À force d'être répétés, les mots s'usent comme des pièces de monnaie. Le christianisme n'échappe pas à ce flétrissement. Il ressemble à un vieux monsieur ridé qui ressasse de vieilles histoires que plus personne n'écoute.

Il faut être aveugle pour ne pas le voir : la religion chrétienne devient une langue morte. Nous prêchons des paroles, chantons des hymnes, célébrons des rites qui pour beaucoup de nos contemporains ne veulent plus rien dire. Ils ne se sentent plus concernés. Les discours de l'Église sont des paroles en l'air qui flottent au-dessus du réel, ne réfèrent plus à l'existence concrète des gens, aux enjeux de leur vie.

À ce rythme, les chrétiens passeront bientôt pour une tribu exotique, massée dans un petit îlot de l'archipel français, et articulant un patois dont des ethnologues tenterons de déchiffrer le sens. Après tout, est-ce si grave ? On est bien entre soi, on se comprend, on parle la même langue – avec leur jargon, leur « manière de procéder », les mouvements chrétiens n'échappent pas toujours à cette tentation de l'entre-soi, y compris dans la galaxie ignatienne... Sauf que ce n'est évidemment pas la vocation des chrétiens, appelés qu'ils sont à entrer en conversation avec le monde, donc à parler la langue de tous. Au IIe siècle, l'auteur de l'épître À Diognète le disait déjà : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. »

« La théologie est sérieuse », écrit Rimbaud dans Une saison en enfer, suggérant l'insignifiance d'un discours qui a perdu sa puissance d'attraction. Les mots de la foi sont trop sages, trop lisses, trop ternes ; il faut faire entrer un peu de lumière et de vie dedans. Je vais choquer : c'est d'une bonne poussée d'hérésies, ces turbulences sémantiques, dont on a besoin ! Ces dernières sont souvent un signe de vitalité spirituelle, l'indice que souterrainement, des renouveaux s'esquissent, des expressions se cherchent, l'Esprit veut nous dire quelque chose.

François Varillon, qui n'était pourtant pas un révolutionnaire, disait qu'il faut « casser les mots » pour voir ce qu'il y a dedans... De fait, si j'étais pape, je plaiderais pour que la théologie se fasse au marteau. Je mettrais à la casse tous les mots qui se sont exilés du sens commun. Pour recharger ces derniers de signification, j'exhorterais les théologiens à sortir des bibliothèques, des notes de bas de page, des dédales conceptuels. C'est en gambadant sur les estives, en traînant dans les bars, en écoutant les désespérés, en se mettant à genoux, bref en contemplant la majesté du réel et en se tenant au plus près des questions existentielles que la théologie deviendra une science humaine, c'est-à-dire une parole qui soit du côté des choses. On ne devrait rien écrire qui « ne puisse se murmurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant », disait Cioran. Il faudrait brocarder cet aphorisme dans l'atelier des théologiens, des prêcheurs, des compositeurs d'hymnes. Peut-être l'Église retrouverait-elle alors un parler qui rayonne vraiment la vie divine, et donne aux hommes la force de vivre, de croire et d'aimer.

Si j'étais pape, j'étrennerais aussi une théologie agnostique. Il serait si beau de dire à nos contemporains que l'Église n'est pas infaillible, qu'elle ne sait pas tout, qu'elle cherche avec eux, en tâtonnant...

Enfin j'ouvrirais le chantier d'une théologie du bonheur. Le christianisme, attesterait-elle, n'est pas une religion qui donne le bourdon, mais une religion solaire, un grand éclat de rire. Elle engage l'existence du côté de la joie et conduit à vivre intensément et haut.


Charles Wright
(revue Vie chrétienne, novembre-décembre 2021)

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